Guerre et Paix |
War and Peace |
de Léon Tolstoï |
by Leo Tolstoy |
Traduction par Irène Paskévitch |
translated by Louise and Aylmer Maude |
Deuxième Partie
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Book Two
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Le lendemain, il se réveilla tard, et, rassemblant ses idées, il se rappela tout d’abord qu’il devait se présenter le jour même à l’empereur François ; et toutes les impressions de la veille, l’audience du ministre, la politesse exagérée de l’aide de camp, sa conversation avec Bilibine, traversèrent en foule son cerveau. Ayant endossé, pour se rendre au palais, la grande tenue qu’il n’avait pas portée depuis longtemps, gai et dispos, le bras en écharpe, il entra, en passant, chez son hôte, où se trouvaient déjà quatre jeunes diplomates, entre autres le prince Hippolyte Kouraguine, secrétaire à l’ambassade de Russie, que Bolkonsky connaissait. |
Next day he woke late. Recalling his recent impressions, the first thought that came into his mind was that today he had to be presented to the Emperor Francis; he remembered the Minister of War, the polite Austrian adjutant, Bilíbin, and last night’s conversation. Having dressed for his attendance at court in full parade uniform, which he had not worn for a long time, he went into Bilíbin’s study fresh, animated, and handsome, with his hand bandaged. In the study were four gentlemen of the diplomatic corps. With Prince Hippolyte Kurágin, who was a secretary to the embassy, Bolkónski was already acquainted. Bilíbin introduced him to the others. |
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Les trois autres, que Bilibine lui nomma, étaient des jeunes gens du monde, élégants, riches, aimant le plaisir, qui formaient ici, comme à Vienne, un cercle à part, dont il était la tête et qu’il appelait « les nôtres ». Ce cercle, composé presque exclusivement de diplomates, avait ses intérêts en dehors de la guerre et de la politique. La vie du grand monde, leurs relations avec quelques femmes et leur service de chancellerie occupaient seuls leurs loisirs. Ces messieurs firent au prince André l’honneur très rare de le recevoir avec empressement, comme un des leurs. Par politesse et comme entrée en matière, ils daignèrent lui adresser quelques questions au sujet de l’armée et de la bataille, pour reprendre ensuite leur conversation vive et légère, pleine de gaies saillies et de critiques sans valeur. |
The gentlemen assembled at Bilíbin’s were young, wealthy, gay society men, who here, as in Vienna, formed a special set which Bilíbin, their leader, called les nôtres. This set, consisting almost exclusively of diplomats, evidently had its own interests which had nothing to do with war or politics but related to high society, to certain women, and to the official side of the service. These gentlemen received Prince Andrew as one of themselves, an honor they did not extend to many. From politeness and to start conversation, they asked him a few questions about the army and the battle, and then the talk went off into merry jests and gossip. |
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« Et voici le bouquet ! dit l’un d’eux qui racontait la déconvenue d’un collègue : le chancelier lui assure à lui-même que sa nomination à Londres est un avancement, qu’il doit la considérer comme telle : vous représentez-vous sa figure à ces mots ? |
“But the best of it was,” said one, telling of the misfortune of a fellow diplomat, “that the Chancellor told him flatly that his appointment to London was a promotion and that he was so to regard it. Can you fancy the figure he cut?…” |
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— Et moi, messieurs, je vous dénonce Kouraguine, le terrible Don Juan, qui profite du malheur d’autrui. » |
“But the worst of it, gentlemen—I am giving Kurágin away to you—is that that man suffers, and this Don Juan, wicked fellow, is taking advantage of it!” |
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Le prince Hippolyte était étalé dans un fauteuil à la Voltaire, les jambes jetées négligemment par-dessus les bras du fauteuil : |
Prince Hippolyte was lolling in a lounge chair with his legs over its arm. He began to laugh. |
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« Voyons, parlez-moi de cela, dit-il en riant. |
“Tell me about that!” he said. |
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— Oh ! Don Juan ! oh ! serpent ! dirent plusieurs voix. |
“Oh, you Don Juan! You serpent!” cried several voices. |
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— Vous ne savez probablement pas, Bolkonsky, reprit Bilibine, que toutes les atrocités commises par l’armée française, j’allais dire par l’armée russe, ne sont rien en comparaison des ravages causés par cet homme parmi nos dames. |
“You, Bolkónski, don’t know,” said Bilíbin turning to Prince Andrew, “that all the atrocities of the French army (I nearly said of the Russian army) are nothing compared to what this man has been doing among the women!” |
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— La femme est la compagne de l’homme, » dit le prince Hippolyte, en regardant ses pieds à travers son monocle. |
“La femme est la compagne de l’homme,” announced Prince Hippolyte, and began looking through a lorgnette at his elevated legs. |
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Bilibine et « les nôtres » éclatèrent de rire, et le prince André put constater que cet Hippolyte dont il avait été, il faut l’avouer, presque jaloux, était le plastron de cette société. |
Bilíbin and the rest of “ours” burst out laughing in Hippolyte’s face, and Prince Andrew saw that Hippolyte, of whom—he had to admit—he had almost been jealous on his wife’s account, was the butt of this set. |
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« Il faut que je vous fasse les honneurs de Kouraguine, dit Bilibine tout bas ; il est charmant dans ses dissertations politiques ; vous allez voir avec quelle importance… » |
“Oh, I must give you a treat,” Bilíbin whispered to Bolkónski. “Kurágin is exquisite when he discusses politics—you should see his gravity!” |
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Et s’approchant d’Hippolyte, le front plissé, il entama sur les événements du jour une discussion qui attira aussitôt l’attention générale. |
He sat down beside Hippolyte and wrinkling his forehead began talking to him about politics. Prince Andrew and the others gathered round these two. |
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« Le cabinet de Berlin ne peut pas exprimer un sentiment d’alliance, commença Hippolyte en regardant son auditoire avec assurance, sans exprimer… comme dans sa dernière note… vous comprenez… vous comprenez… Puis, si S. M. l’Empereur ne déroge pas aux principes, notre alliance… attendez, je n’ai pas fini… » |
“The Berlin cabinet cannot express a feeling of alliance,” began Hippolyte gazing round with importance at the others, “without expressing… as in its last note… you understand… Besides, unless His Majesty the Emperor derogates from the principle of our alliance… |
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Et saisissant la main du prince André : « Je suppose que l’intervention sera plus forte que la non-intervention et… on ne pourra pas imputer à fin de non-recevoir notre dépêche du 28 novembre ; voilà comment tout cela finira… » Et il lâcha la main du prince André. |
“Wait, I have not finished…” he said to Prince Andrew, seizing him by the arm, “I believe that intervention will be stronger than nonintervention. And…” he paused. “Finally one cannot impute the nonreceipt of our dispatch of November 18. That is how it will end.” And he released Bolkónski’s arm to indicate that he had now quite finished. |
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« Démosthène, je te reconnais au caillou que tu as caché dans ta bouche d’or, » s’écria Bilibine, qui, pour mieux témoigner sa satisfaction, semblait avoir fait descendre sur son front toute sa forêt de cheveux. |
“Demosthenes, I know thee by the pebble thou secretest in thy golden mouth!” said Bilíbin, and the mop of hair on his head moved with satisfaction. |
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Hippolyte, riant plus fort et plus haut que les autres, avait pourtant l’air de souffrir de ce rire forcé qui tordait en tous sens sa figure habituellement apathique. |
Everybody laughed, and Hippolyte louder than anyone. He was evidently distressed, and breathed painfully, but could not restrain the wild laughter that convulsed his usually impassive features. |
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« Voyons, messieurs, dit Bilibine, Bolkonsky est mon hôte et je tiens, autant qu’il est en mon pouvoir, à le faire jouir de tous les plaisirs de Brünn. Si nous étions à Vienne, ce serait bien plus facile, mais ici, dans ce vilain trou morave, je vous demande votre aide : il faut lui faire les honneurs de Brünn. Chargez-vous du théâtre, je me charge de la société. Quant à vous, Hippolyte, la question du beau sexe vous regarde. |
“Well now, gentlemen,” said Bilíbin, “Bolkónski is my guest in this house and in Brünn itself. I want to entertain him as far as I can, with all the pleasures of life here. If we were in Vienna it would be easy, but here, in this wretched Moravian hole, it is more difficult, and I beg you all to help me. Brünn’s attractions must be shown him. You can undertake the theater, I society, and you, Hippolyte, of course the women.” |
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— Il faudra lui montrer la ravissante Amélie, s’écria un « des nôtres », en baisant le bout de ses doigts. |
“We must let him see Amelie, she’s exquisite!” said one of “ours,” kissing his finger tips. |
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— Oui, il faudra inspirer à ce sanguinaire soldat des sentiments plus humains, ajouta Bilibine. |
“In general we must turn this bloodthirsty soldier to more humane interests,” said Bilíbin. |
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— Il me sera difficile, messieurs, de profiter de vos aimables dispositions à mon égard, objecta Bolkonsky, en regardant à sa montre, car il est temps que je sorte. |
“I shall scarcely be able to avail myself of your hospitality, gentlemen, it is already time for me to go,” replied Prince Andrew looking at his watch. |
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— Où allez-vous donc ? |
“Where to?” |
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— Je me rends chez l’Empereur. |
“To the Emperor.” |
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— Oh ! oh ! Alors au revoir, Bolkonsky ! |
“Oh! Oh! Oh!” |
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— Au revoir, prince ; revenez dîner avec nous, nous nous chargerons de vous. |
“Well, au revoir, Bolkónski! Au revoir, Prince! Come back early to dinner,” cried several voices. “We’ll take you in hand.” |
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— Écoutez, lui dit Bilibine, en le reconduisant dans l’antichambre, vous ferez bien, dans votre entrevue avec l’Empereur, de donner des éloges à l’intendance, pour sa manière de distribuer les vivres et de désigner les étapes. |
“When speaking to the Emperor, try as far as you can to praise the way that provisions are supplied and the routes indicated,” said Bilíbin, accompanying him to the hall. |
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— Quand même je le voudrais, je ne le pourrais pas, répondit Bolkonsky. |
“I should like to speak well of them, but as far as I know the facts, I can’t,” replied Bolkónski, smiling. |
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— Eh bien ! parlez pour deux, car il a la passion des audiences sans jamais trouver un mot à dire, comme vous le verrez. » |
“Well, talk as much as you can, anyway. He has a passion for giving audiences, but he does not like talking himself and can’t do it, as you will see.” |