Dracula |
Dracula |
de Bram Stoker |
by Bram Stoker |
traduction de Ève et Lucie Paul-Margueritte
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1897 |
Chapitre XIV |
Chapter XIV |
Journal de Mina Harker |
Mina Harker's Journal |
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23 septembre Après une nuit assez mauvaise, Jonathan va cependant mieux aujourd’hui. Je suis bien aise qu’il ait beaucoup de travail, car cela l’empêche de penser sans cesse à ces choses terribles… Oh ! Je me réjouis vraiment de le voir aborder ses nouvelles responsabilités, car je sais qu’il s’en montrera digne, capable de les assumer, quelles qu’elles soient ! Il s’est absenté pour toute la journée et m’a dit qu’il ne rentrerait pas pour le lunch. Mes petits travaux de ménage sont faits, de sorte que je vais m’enfermer dans ma chambre pour lire ce journal qu’il a écrit durant son séjour en Transylvanie… |
23 September.—Jonathan is better after a bad night. I am so glad that he has plenty of work to do, for that keeps his mind off the terrible things; and oh, I am rejoiced that he is not now weighed down with the responsibility of his new position. I knew he would be true to himself, and now how proud I am to see my Jonathan rising to the height of his advancement and keeping pace in all ways with the duties that come upon him. He will be away all day till late, for he said he could not lunch at home. My household work is done, so I shall take his foreign journal, and lock myself up in my room and read it. . . . |
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Hier soir, il me fut impossible d’écrire une ligne, bouleversée que j’étais par ce récit incroyable. Pauvre chéri ! Que tout cela soit vrai ou seulement imaginaire, en tout cas, il a dû beaucoup souffrir ! Je me le demande : y a-t-il là-dedans une part de vérité ? A-t-il décrit toutes ces horreurs après avoir eu sa fièvre cérébrale, ou bien est-ce que celle-ci a été causée par ces horreurs mêmes ? Je crois que je ne le saurai jamais, puisque je n’oserai jamais sans doute lui en parler. Et pourtant, cet homme que nous avons vu hier… Jonathan semblait être certain de le reconnaître… Le pauvre garçon ! Sans doute était-ce l’enterrement de notre grand ami qui l’avait ému et troublé au point de lui remettre à l’esprit ces pensées aussi bizarres que lugubres… Lui-même y croit réellement. Je me souviens de ce qu’il m’a dit le jour de notre mariage : »… à moins que quelque grave devoir ne m’oblige à y revenir, endormi ou éveillé, fou ou sain d’esprit. » Ce comte redoutable formait donc le projet de venir à Londres… S’il est, en effet, venu à Londres avec ses nombreux millions, eh bien ! oui, un très grave devoir va nous incomber et, pour rien au monde, nous ne devrons reculer devant cette tâche à accomplir. Je vais dès maintenant m’y préparer ; je vais transcrire ce journal de mon mari à la machine à écrire, de sorte que, s’il le faut, nous le ferons lire à d’autres personnes — s’il le faut absolument. Mais, dans ce cas, de nouvelles souffrances seront épargnées à Jonathan, car c’est moi qui expliquerai toute l’affaire afin qu’il n’ait pas, lui, à s’en préoccuper. D’ailleurs, s’il se remet complètement, peut-être désirera-t-il lui-même m’en parler ; je pourrais alors lui poser de nombreuses questions, découvrir tout ce qui s’est passé et, une fois au courant de la vérité, le réconforter de mon mieux. |
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Confidentiel
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Letter, Van Helsing to Mrs. Harker.
"24 September.
(Confidence) |
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« Chère Madame, « Je vous prie de bien vouloir me pardonner si je prends la liberté de vous écrire ; mais je suis déjà un peu votre ami puisque c’est moi qui ai eu le pénible devoir de vous annoncer la mort de Miss Lucy Westenra. Avec l’aimable permission de Lord Godalming, j’ai lu tous les papiers, toute la correspondance de Miss Lucy, car je m’occupe de certaines affaires la concernant et qui sont de première importance. J’ai trouvé, notamment, certaines lettres que vous lui aviez écrites, lettres qui témoignent de la grande amitié que vous aviez l’une pour l’autre. Oh ! madame Mina, au nom de cette amitié, je vous en supplie, aidez-moi ! C’est pour le bien des autres que je vous le demande… pour réparer le mal qu’on leur a fait, pour mettre fin à des malheurs plus terribles sans doute que vous ne pourriez jamais l’imaginer. Voudriez-vous me permettre de vous rencontrer ? Vous pouvez avoir confiance en moi. Je suis l’ami du Dr John Seward et l’ami de Lord Godalming (vous savez, l’Arthur de Miss Lucy). Mais, pour le moment du moins, je ne veux pas les mettre au courant de ce que je vous demande. Je viendrai vous faire visite à Exeter aussitôt que vous me le direz, au jour et à l’heure qui vous conviendront. J’espère que vous me pardonnerez, madame ! J’ai lu vos lettres à la pauvre Lucy, et je sais combien vous êtes bonne et aussi combien votre mari a souffert ! Je vous demanderai donc encore, si cela se peut, de le laisser dans l’ignorance de tout ceci, de peur que les choses dont j’ai à vous parler ne nuisent à sa santé. À nouveau, je vous prie de m’excuser, de me pardonner. « Van Helsing. » |
"Dear Madam,— "I pray you to pardon my writing, in that I am so far friend as that I sent you sad news of Miss Lucy Westenra's death. By the kindness of Lord Godalming, I am empowered to read her letters and papers, for I am deeply concerned about certain matters vitally important. In them I find some letters from you, which show how great friends you were and how you love her. Oh, Madam Mina, by that love, I implore you, help me. It is for others' good that I ask—to redress great wrong, and to lift much and terrible troubles—that may be more great than you can know. May it be that I see you? You can trust me. I am friend of Dr. John Seward and of Lord Godalming (that was Arthur of Miss Lucy). I must keep it private for the present from all. I should come to Exeter to see you at once if you tell me I am privilege to come, and where and when. I implore your pardon, madam. I have read your letters to poor Lucy, and know how good you are and how your husband suffer; so I pray you, if it may be, enlighten him not, lest it may harm. Again your pardon, and forgive me.
"Van Helsing."
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« Venez aujourd’hui même par le train de 10 h 15, si cela vous est possible. Je suis chez moi toute la journée. « Wilhelmina Harker. » |
Telegram, Mrs. Harker to Van Helsing. "25 September.—Come to-day by quarter-past ten train if you can catch it. Can see you any time you call.
"Wilhelmina Harker."
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Journal de Mina Harker Je ne puis m’empêcher de me sentir fort excitée maintenant qu’approche l’heure de la visite du Dr Van Helsing, car je ne sais trop pourquoi, j’espère que cela jettera pour moi quelque lumière sur la triste épreuve qu’a subie Jonathan. D’autre part, comme ce médecin a soigné Lucy dans les derniers temps de sa maladie, il me dira sans doute tout ce qu’il sait à ce sujet ; du reste, c’est bien de Lucy et de ses accès de somnambulisme qu’il désire me parler, et non de Jonathan. Il faut que je m’y résigne : je ne saurai jamais la vérité sur ce voyage… Mais que je suis stupide ! Voilà que le journal de Jonathan s’empare de mon imagination et l’influence au point que je ne peux plus dissocier ce récit du moindre incident de mon existence. Évidemment, c’est de Lucy qu’il vient me parler ! Elle avait eu ces nouvelles crises de somnambulisme, et cette escapade sur la falaise — quel souvenir affreux ! — a dû la rendre bien malade. De fait, tout occupée de mes propres soucis, j’avais oublié qu’elle nous donnait alors beaucoup d’inquiétude ! Sans doute a-t-elle raconté elle-même au Dr Van Helsing son aventure sur la falaise, et lui a-t-elle dit que c’est moi qui étais allée l’y rechercher. Et maintenant, assurément, il désire en apprendre de moi tous les détails afin de compléter sa documentation. J’espère que j’ai eu raison de ne pas parler de cette terrible nuit à Mrs Westenra ; je ne me pardonnerais jamais si, à cause de cela, l’état de Lucy avait empiré. Et j’espère aussi que le Dr Van Helsing ne m’en voudra pas ; j’ai eu, ces derniers temps, tant de chagrin et d’inquiétude que je sens qu’il me serait impossible d’en supporter davantage ! Sans doute les larmes font-elles du bien parfois ; sans doute rafraîchissent-elles l’atmosphère comme le fait la pluie… Est-ce la lecture de ce journal, hier, qui m’a émue à ce point ? Et puis Jonathan m’a quittée ce matin pour ne rentrer que demain : c’est la première fois, depuis notre mariage, que nous serons séparés aussi longtemps. J’espère qu’il sera prudent, que rien ne viendra le troubler... Deux heures viennent de sonner, le docteur sera bientôt ici. Je ne lui parlerai pas du journal de Jonathan, à moins qu’il ne désire le voir. Quant à mon propre journal, je suis bien aise de l’avoir recopié à la machine : je pourrai le lui donner à lire s’il veut connaître les détails au sujet de Lucy ; cela nous évitera, à lui des questions pénibles, à moi des explications plus pénibles encore ! |
MINA HARKER'S JOURNAL. 25 September.—I cannot help feeling terribly excited as the time draws near for the visit of Dr. Van Helsing, for somehow I expect that it will throw some light upon Jonathan's sad experience; and as he attended poor dear Lucy in her last illness, he can tell me all about her. That is the reason of his coming; it is concerning Lucy and her sleep-walking, and not about Jonathan. Then I shall never know the real truth now! How silly I am. That awful journal gets hold of my imagination and tinges everything with something of its own colour. Of course it is about Lucy. That habit came back to the poor dear, and that awful night on the cliff must have made her ill. I had almost forgotten in my own affairs how ill she was afterwards. She must have told him of her sleep-walking adventure on the cliff, and that I knew all about it; and now he wants me to tell him what she knows, so that he may understand. I hope I did right in not saying anything of it to Mrs. Westenra; I should never forgive myself if any act of mine, were it even a negative one, brought harm on poor dear Lucy. I hope; too, Dr. Van Helsing will not blame me; I have had so much trouble and anxiety of late that I feel I cannot bear more just at present. I suppose a cry does us all good at times—clears the air as other rain does. Perhaps it was reading the journal yesterday that upset me, and then Jonathan went away this morning to stay away from me a whole day and night, the first time we have been parted since our marriage. I do hope the dear fellow will take care of himself, and that nothing will occur to upset him. It is two o'clock, and the doctor will be here soon now. I shall say nothing of Jonathan's journal unless he asks me. I am so glad I have type-written out my own journal, so that, in case he asks about Lucy, I can hand it to him; it will save much questioning. |
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Un peu plus tard Il est venu et reparti. Quel entretien !… La tête me tourne encore ! J’ai l’impression d’avoir rêvé. Se peut-il que tout cela soit possible — ou même seulement une partie de tout cela ? Si je ne venais pas de lire le journal de Jonathan, jamais je n’aurais cru un mot de cette histoire ! Pauvre, pauvre Jonathan ! Il a dû souffrir, je m’en rends compte maintenant, au-delà de toute expression. Dieu veuille que ce que je viens d’apprendre ne soit pas pour lui un nouveau calvaire : j’essayerai de lui taire les révélations que m’a faites le Dr Van Helsing. D’autre part, ne serait-ce pas pour lui une consolation, une aide en quelque sorte — même si les conséquences devaient en être difficiles — d’avoir enfin la certitude que ni ses yeux, ni ses oreilles, ni son imagination ne l’ont trompé, que tout peut s’être réellement passé comme il le croit ? Il se peut que ce soit le doute qui lui fasse tant de mal ; que, le doute une fois dissipé, et la vérité prouvée, peu importe par quels moyens, il se sente rassuré, et soit plus capable de supporter ce choc. Le Dr Van Helsing doit être un homme très bon, autant qu’un médecin remarquable puisqu’il est l’ami d’Arthur et du Dr Seward, et que ceux-ci l’ont fait venir de Hollande pour soigner Lucy. Du reste, rien qu’à le voir, j’ai compris sa généreuse nature. Quand il reviendra demain, sûrement, je lui parlerai de Jonathan et de sa terrible expérience ; et plaise à Dieu que toutes nos angoisses nous mènent finalement — mais après combien de temps encore ? — à la tranquillité d’esprit. J’ai toujours pensé que le métier de journaliste me plairait. Un ami de Jonathan qui est à l’Exeter News disait un jour que, dans cette profession, l’essentiel était la mémoire, que l’on devait être capable de reproduire exactement chaque mot dit par la personne que l’on interviewait, même si, par la suite, il fallait remanier quelque peu ces propos. Or, mon entretien avec le Dr Van Helsing n’avait certes rien de banal, aussi vais-je essayer de le rapporter mot pour mot. |
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Il était deux heures et demie quand j’entendis le heurtoir de la porte d’entrée. J’eus le courage d’attendre. Quelques minutes se passèrent, et Mary vint annoncer le Dr Van Helsing. |
It was half-past two o'clock when the knock came. I took my courage à deux mains and waited. In a few minutes Mary opened the door, and announced "Dr. Van Helsing." |
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Je me levai et m’inclinai tandis qu’il avançait vers moi. C’est un homme de taille moyenne, assez fort, et tout chez lui, aussi bien le corps même que le port de la tête, le visage, l’expression des traits, annonce une parfaite assurance. Le front est haut, s’élevant d’abord presque tout droit, puis fuyant entre deux protubérances assez distantes l’une de l’autre ; un front tel que les cheveux roux ne puissent pas retomber dessus ; ils sont naturellement rejetés en arrière et sur les côtés. Les yeux sont grands, bleu foncé, eux aussi assez écartés l’un de l’autre ; ils sont vifs, pénétrants ou se font tendres ou sévères selon qu’ils expriment tel ou tel sentiment qui anime le professeur. |
I rose and bowed, and he came towards me; a man of medium weight, strongly built, with his shoulders set back over a broad, deep chest and a neck well balanced on the trunk as the head is on the neck. The poise of the head strikes one at once as indicative of thought and power; the head is noble, well-sized, broad, and large behind the ears. The face, clean-shaven, shows a hard, square chin, a large, resolute, mobile mouth, a good-sized nose, rather straight, but with quick, sensitive nostrils, that seem to broaden as the big, bushy brows come down and the mouth tightens. The forehead is broad and fine, rising at first almost straight and then sloping back above two bumps of ridges wide apart; such a forehead that the reddish hair cannot possibly tumble over it, but falls naturally back and to the sides. Big, dark blue eyes are set widely apart, and are quick and tender or stern with the man's moods. He said to me:— |
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— Mrs Harker, je crois ? Je répondis d’un signe de tête. |
"Mrs. Harker, is it not?" I bowed assent. |
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— Qui était auparavant Miss Mina Murray… Même geste de ma part. |
"That was Miss Mina Murray?" Again I assented. |
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— C’est Mina Murray que je viens voir, l’amie de cette pauvre enfant, notre chère Lucy Westenra. Oui, madame Mina, c’est au sujet de la morte que je désire vous parler. |
"It is Mina Murray that I came to see that was friend of that poor dear child Lucy Westenra. Madam Mina, it is on account of the dead I come." |
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— Monsieur, lui répondis-je, vous ne pouvez pas avoir de titre meilleur, pour vous adresser à moi, que celui d’un ami qui a soigné et assisté Lucy Westenra dans ses derniers moments. Et je lui tendis la main ; il la prit en répondant sur un ton très doux : |
"Sir," I said, "you could have no better claim on me than that you were a friend and helper of Lucy Westenra." And I held out my hand. He took it and said tenderly:— |
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— Oh ! madame Mina, je savais que l’amie de cette pure enfant ne pouvait qu’avoir un cœur très généreux, mais il me faut encore… enfin je voudrais savoir… Il s’interrompit, en s’inclinant courtoisement. Comme je le priais de poursuivre, il reprit aussitôt : |
"Oh, Madam Mina, I knew that the friend of that poor lily girl must be good, but I had yet to learn——" He finished his speech with a courtly bow. I asked him what it was that he wanted to see me about, so he at once began:— |
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— Eh bien ! j’ai lu les lettres que vous avez écrites à Miss Lucy. Pardonnez-moi, mais il fallait bien que je commence par interroger quelqu’un, et je ne savais pas à qui m’adresser. Je sais donc que vous étiez avec Miss Lucy et sa mère à Whitby. De temps en temps, elle tenait un journal — non, n’ayez pas l’air surprise, madame Mina : elle avait commencé à écrire ce journal après votre départ et, me semble-t-il, voulait ainsi suivre votre exemple. On y trouve des allusions à une promenade qu’elle aurait faite pendant un de ses accès de somnambulisme et au fait que vous l’auriez sauvée en cette occasion. C’est très perplexe, vous le comprenez, que je viens à vous, dans l’espoir que vous aurez la bonté de me donner tous les détails dont vous vous souvenez à ce sujet. |
"I have read your letters to Miss Lucy. Forgive me, but I had to begin to inquire somewhere, and there was none to ask. I know that you were with her at Whitby. She sometimes kept a diary—you need not look surprised. Madam Mina; it was begun after you had left, and was in imitation of you—and in that diary she traces by inference certain things to a sleep-walking in which she puts down that you saved her. In great perplexity then I come to you, and ask you out of your so much kindness to tell me all of it that you can remember." |
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— Je pense, docteur Van Helsing, que je serai à même de vous raconter exactement toute cette aventure. |
"I can tell you, I think. Dr. Van Helsing, all about it." |
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— Tout, dites-vous ? Tous les détails ?… Mais alors, madame Mina, vous devez avoir une mémoire extraordinaire ! Cela se rencontre rarement chez les jeunes femmes. |
"Ah, then you have good memory for facts, for details? It is not always so with young ladies." |
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— À dire vrai, docteur, j’ai noté au fur et à mesure les événements quotidiens dont j’étais témoin. Je peux vous montrer mes notes… mon journal… si vous le désirez. |
"No, doctor, but I wrote it all down at the time. I can show it to you if you like." |
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— Oh ! madame Mina, je vous en saurais gré ! Vous me rendriez là un service immense ! Pourquoi me fut-il impossible de résister à la tentation de le mystifier un moment ? Je suppose que nous, les femmes, avons encore dans la bouche le goût de la pomme originelle. Toujours est-il que je lui tendis d’abord mon journal sténographié. Il le prit en s’inclinant encore très courtoisement, et me demanda : |
"Oh, Madam Mina, I will be grateful; you will do me much favour." I could not resist the temptation of mystifying him a bit—I suppose it is some of the taste of the original apple that remains still in our mouths—so I handed him the shorthand diary. He took it with a grateful bow, and said:— |
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— Je puis le lire ? |
"May I read it?" |
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— Certainement, répondis-je, aussi posément que je pus. Il ouvrit le cahier, y jeta les yeux, puis se leva et s’inclina une fois de plus. |
"If you wish," I answered as demurely as I could. He opened it, and for an instant his face fell. Then he stood up and bowed. |
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— Oh ! vous êtes une femme étonnante ! s’écria-t-il. J’ai compris depuis longtemps que monsieur Jonathan vous admirait : vraiment, il y a de quoi ! Voudrez-vous encore me faire l’honneur, madame Mina, de m’aider, de me lire ceci, car, hélas ! je ne connais pas la sténographie ! Je jugeai que ma petite plaisanterie avait assez duré ; j’avoue que j’en étais presque honteuse. Je lui présentai la copie dactylographiée. |
"Oh, you so clever woman!" he said. "I knew long that Mr. Jonathan was a man of much thankfulness; but see, his wife have all the good things. And will you not so much honour me and so help me as to read it for me? Alas! I know not the shorthand." By this time my little joke was over, and I was almost ashamed; so I took the typewritten copy from my workbasket and handed it to him. |
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— Pardonnez-moi… fïs-je. Je savais que c’était de notre chère Lucy que vous veniez me parler, et, me disant que, peut-être, vous n’auriez pas beaucoup de temps à rester ici, j’avais, à votre intention, recopié ces notes à la machine à écrire. |
"Forgive me," I said: "I could not help it; but I had been thinking that it was of dear Lucy that you wished to ask, and so that you might not have time to wait—not on my account, but because I know your time must be precious—I have written it out on the typewriter for you." |
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Les yeux brillants, il prit mes feuilles. — Vous êtes si bonne, madame Mina ! Mais puis-je les lire maintenant, sans attendre ? Peut-être, quand je les aurai lues, aurai-je à vous poser certaines questions. |
He took it and his eyes glistened. "You are so good," he said. "And may I read it now? I may want to ask you some things when I have read." |
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— Assurément ! Lisez-les pendant que je vais voir si l’on prépare le lunch. Vous pourrez ainsi me questionner pendant le repas. |
"By all means," I said, "read it over whilst I order lunch; and then you can ask me questions whilst we eat." |
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Il me remercia et s’installa dans un fauteuil, tournant le dos à la lumière. Tout de suite, je devinai qu’il était absorbé dans sa lecture, et si, en effet, j’allai à l’office, ce fut avant tout pour ne pas le distraire. Lorsque je rentrai au salon, il marchait de long en large, à grands pas, et les joues en feu. Il se précipita vers moi et me prit les deux mains : |
He bowed and settled himself in a chair with his back to the light, and became absorbed in the papers, whilst I went to see after lunch chiefly in order that he might not be disturbed. When I came back, I found him walking hurriedly up and down the room, his face all ablaze with excitement. He rushed up to me and took me by both hands. |
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— Oh ! madame Mina ! Comment vous dire tout ce que je vous dois ? Ce journal est lumineux comme le soleil ! Il m’ouvre une porte… Je suis ébloui, véritablement ébloui par tant de lumière, et pourtant des nuages se forment encore à chaque instant derrière cette lumière… Mais vous ne comprenez pas ce que je veux dire… vous ne pouvez pas comprendre… Sachez seulement que je vous dois beaucoup, à vous qui êtes une femme si intelligente ! Madame, continua-t-il sur un ton très grave, si jamais Abraham Van Helsing peut faire quelque chose pour vous ou pour les vôtres, j’espère que vous vous confierez à lui. J’aimerai alors, je voudrai vous aider comme un ami ; comme un ami, mais en ajoutant à l’amitié sincère, inébranlable, que j’ai désormais pour vous, tout ce que m’a appris une longue expérience ; oui, je ferai tout ce dont je suis capable pour vous venir en aide, à vous et à ceux que vous aimez. Il y a beaucoup d’obscurité dans la vie, mais il y a aussi des lumières ; vous êtes une de ces lumières. Vous serez heureuse, vous serez comblée, et votre mari trouvera en vous le bonheur. |
"Oh, Madam Mina," he said, "how can I say what I owe to you? This paper is as sunshine. It opens the gate to me. I am daze, I am dazzle, with so much light, and yet clouds roll in behind the light every time. But that you do not, cannot, comprehend. Oh, but I am grateful to you, you so clever woman. Madam"—he said this very solemnly—"if ever Abraham Van Helsing can do anything for you or yours, I trust you will let me know. It will be pleasure and delight if I may serve you as a friend; as a friend, but all I have ever learned, all I can ever do, shall be for you and those you love. There are darknesses in life, and there are lights; you are one of the lights. You will have happy life and good life, and your husband will be blessed in you." |
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— Mais, docteur, vous m’adressez trop d’éloges… et sans me connaître ! |
"But, doctor, you praise me too much, and—and you do not know me." |
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— Sans vous connaître, moi ?… Moi qui suis vieux et qui ai passé toute mon existence à observer, à étudier les hommes et les femmes — à étudier tout spécialement le cerveau humain, tout ce qui s’y rapporte, tout ce qui peut procéder de ce cerveau ? Moi qui viens de lire votre journal dont chaque ligne respire la vérité ! Moi qui ai lu la lettre que vous écriviez à la pauvre Lucy immédiatement après votre mariage, moi, je ne vous connaîtrais pas ! Oh ! madame Mina, les femmes généreuses n’ont pas à se servir de mots pour raconter l’histoire de leur vie, et cette vie, tous les jours, à chaque heure, à chaque minute, les anges savent la lire ; nous les hommes, dont le désir le plus vif est d’observer pour pouvoir comprendre, nos yeux ressemblent un peu à ceux des anges. Votre mari est d’un naturel généreux ; vous aussi, car vous avez confiance dans la vie, et pour croire en la vie, il faut être bon… Mais votre mari ? Parlez-moi de lui, maintenant. Va-t-il tout à fait bien ? Cette fièvre qu’il a eue, en est-il tout à fait remis ? Je vis que c’était le moment, en effet, de lui préciser certaines choses concernant la santé de Jonathan, de lui demander ce qu’il en pensait. Je commençai par répondre : |
"Not know you—I, who am old, and who have studied all my life men and women; I, who have made my specialty the brain and all that belongs to him and all that follow from him! And I have read your diary that you have so goodly written for me, and which breathes out truth in every line. I, who have read your so sweet letter to poor Lucy of your marriage and your trust, not know you! Oh, Madam Mina, good women tell all their lives, and by day and by hour and by minute, such things that angels can read; and we men who wish to know have in us something of angels' eyes. Your husband is noble nature, and you are noble too, for you trust, and trust cannot be where there is mean nature. And your husband—tell me of him. Is he quite well? Is all that fever gone, and is he strong and hearty?" I saw here an opening to ask him about Jonathan, so I said:— |
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— Il était presque rétabli, mais la mort de Mr Hawkins a été pour lui un coup très dur… Le docteur m’interrompit : |
"He was almost recovered, but he has been greatly upset by Mr. Hawkins's death." He interrupted:— |
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— Oh ! oui, je sais… Je sais… J’ai lu vos deux dernières lettres… |
"Oh, yes, I know, I know. I have read your last two letters." I went on:— |
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— Enfin, je suppose, repris-je, que c’est cette mort qui l’a bouleversé… Le fait est que, lorsque nous étions à Londres jeudi dernier, il a reçu comme un nouveau choc. |
"I suppose this upset him, for when we were in town on Thursday last he had a sort of shock." |
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— Un nouveau choc ? Peu de temps après une fièvre cérébrale… Ah ! Cela est fâcheux… Quel genre d’émotion ? |
"A shock, and after brain fever so soon! That was not good. What kind of a shock was it?" |
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— Il a cru voir quelqu’un qui lui rappelait une chose terrible, cette chose même qui a provoqué sa fièvre cérébrale. Et moi-même, à mon tour, je crus soudain que je n’en supporterais pas davantage : la pitié que j’éprouvais pour Jonathan, les horreurs qu’il avait vécues, l’épouvantable mystère que l’on devinait en lisant son journal, et la crainte qui n’avait cessé de grandir en moi depuis que j’avais fait cette lecture — tout cela me déchira véritablement le cœur et sans doute perdis-je la tête un moment, car je me jetai à genoux et levai les mains vers le docteur en le suppliant de guérir mon mari. Il me prit les mains, m’obligea à me relever, me fit asseoir sur le sofa où il s’assit près de moi. Tenant toujours ma main dans la sienne, il me dit alors, oh ! avec quelle bonté dans la voix : |
"He thought he saw some one who recalled something terrible, something which led to his brain fever." And here the whole thing seemed to overwhelm me in a rush. The pity for Jonathan, the horror which he experienced, the whole fearful mystery of his diary, and the fear that has been brooding over me ever since, all came in a tumult. I suppose I was hysterical, for I threw myself on my knees and held up my hands to him, and implored him to make my husband well again. He took my hands and raised me up, and made me sit on the sofa, and sat by me; he held my hand in his, and said to me with, oh, such infinite sweetness:— |
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— J’ai toujours vécu fort seul ; c’est parce que mon existence, justement, a été remplie par le travail, que je n’ai pour ainsi dire pas eu le temps de me consacrer à mes amis. Mais depuis le jour, pas très lointain, où mon cher John Seward m’a appelé ici, j’ai appris à connaître tant de personnes au grand cœur, dévouées et généreuses que, maintenant plus que jamais, je ressens ma solitude — et pourtant elle n’avait fait que croître au cours des années. Croyez donc que c’est plein de respect pour vous que j’ai frappé à votre porte, car vos lettres à la pauvre Miss Lucy m’avaient déjà fait espérer non pas que j’allais découvrir ce que je cherchais — non, pas cela — mais qu’il existait encore des femmes capables de donner un sens à la vie, peut-être même de la rendre heureuse, des femmes dont l’existence tout entière servirait d’exemple aux enfants qui devraient naître. Je suis vraiment heureux d’être ici et de pouvoir faire quelque chose pour vous ; car si votre mari souffre, il me semble que je pourrai porter remède à sa souffrance. Je vous promets de m’y appliquer de mon mieux afin que votre vie à tous deux soit éclairée par le bonheur. Maintenant, il vous faut manger, la fatigue vous a épuisée, et l’inquiétude aussi. Votre mari n’aimerait pas vous voir si pâle ; et ce qu’il n’aime pas chez celle qu’il aime ne peut assurément pas lui faire de bien. C’est donc en pensant à lui, à sa guérison complète que vous devez manger de bon appétit et sourire fréquemment. Maintenant que vous m’avez dit tout ce que vous savez concernant Lucy, nous ne parlerons plus aujourd’hui de cette pauvre enfant ni de ses souffrances ; cela ne servirait à rien, sinon à nous replonger dans la tristesse. Seulement, je vais passer la nuit ici, à Exeter, car il faut encore que je réfléchisse à ce que vous venez de m’apprendre, puis, si vous me le permettez, je vous poserai à nouveau quelques questions. Pour l’instant, vous allez essayer de m’expliquer de quoi se plaint Jonathan… non, non, pas tout de suite… vous devez d’abord bien manger, tranquillement, tranquillement… Après, vous m’expliquerez… |
"My life is a barren and lonely one, and so full of work that I have not had much time for friendships; but since I have been summoned to here by my friend John Seward I have known so many good people and seen such nobility that I feel more than ever—and it has grown with my advancing years—the loneliness of my life. Believe, me, then, that I come here full of respect for you, and you have given me hope—hope, not in what I am seeking of, but that there are good women still left to make life happy—good women, whose lives and whose truths may make good lesson for the children that are to be. I am glad, glad, that I may here be of some use to you; for if your husband suffer, he suffer within the range of my study and experience, I promise you that I will gladly do all for him that I can—all to make his life strong and manly, and your life a happy one. Now you must eat. You are overwrought and perhaps over-anxious. Husband Jonathan would not like to see you so pale; and what he like not where he love, is not to his good. Therefore for his sake you must eat and smile. You have told me all about Lucy, and so now we shall not speak of it, lest it distress. I shall stay in Exeter to-night, for I want to think much over what you have told me, and when I have thought I will ask you questions, if I may. And then, too, you will tell me of husband Jonathan's trouble so far as you can, but not yet. You must eat now; afterwards you shall tell me all." |
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Le lunch terminé, nous retournâmes au salon et, sans attendre, il me dit : |
After lunch, when we went back to the drawing-room, he said to me:— |
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— Parlez maintenant, je vous écoute ! Au moment d’expliquer ce que je savais à cet éminent savant, je craignis qu’il ne me prît pour une idiote et Jonathan pour un fou car, vraiment, son journal contient des choses si bizarres ! Aussi, voyant que j’hésitais, il m’encouragea gentiment, me promit de m’aider si je trouvais la chose, à certains moments, trop difficile. |
"And now tell me all about him." When it came to speaking to this great learned man, I began to fear that he would think me a weak fool, and Jonathan a madman—that journal is all so strange—and I hesitated to go on. But he was so sweet and kind, and he had promised to help, and I trusted him, so I said:— |
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— Trop difficile ! Oh ! c’est bien cela, docteur Van Helsing ! Tout paraît si étrange dans cette histoire… incompréhensible… Ne riez pas de moi ni de mon mari, je vous prie ! Depuis hier, je ne sais plus ce qu’il faut croire. Soyez bon, ne me traitez pas de folle quand vous saurez quelles choses insolites ont pu me paraître réelles ! Non seulement sa réponse mais le ton même sur lequel il me répondit, me rassurèrent. |
"Dr. Van Helsing, what I have to tell you is so queer that you must not laugh at me or at my husband. I have been since yesterday in a sort of fever of doubt; you must be kind to me, and not think me foolish that I have even half believed some very strange things." He reassured me by his manner as well as his words when he said:— |
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— Ma chère enfant, si vous saviez à quel point est insolite l’affaire pour laquelle on m’a appelé ici, c’est vous qui vous moqueriez ! J’ai appris à ne jamais négliger ce qu’un homme ou une femme peut croire, même si ce qu’il ou ce qu’elle croit me paraît d’abord invraisemblable. J’ai toujours et avant tout essayé de garder l’esprit ouvert ; et ce ne sont pas les petits événements ordinaires de la vie, ceux auxquels nous sommes habitués, qui pourraient me le faire ouvrir davantage encore, mais bien les choses étranges, bizarres, extraordinaires, celles qui nous font plutôt douter de notre lucidité. |
"Oh, my dear, if you only know how strange is the matter regarding which I am here, it is you who would laugh. I have learned not to think little of any one's belief, no matter how strange it be. I have tried to keep an open mind; and it is not the ordinary things of life that could close it, but the strange things, the extraordinary things, the things that make one doubt if they be mad or sane." |
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— Oh ! merci, merci, merci mille fois ! Vous me soulagez d’un grand poids. Si vous le permettez, je vais vous donner quelque chose à lire, quelque chose d’assez long, mais je l’ai recopié à la machine ; cela vous aidera à comprendre mes angoisses et celles de Jonathan. C’est la copie du journal qu’il a écrit pendant son séjour en Transylvanie ; je préfère ne rien vous en dire : vous jugerez vous-même. Et alors, quand nous nous reverrons, peut-être aurez-vous la bonté de me dire ce que vous en pensez réellement. |
"Thank you, thank you, a thousand times! You have taken a weight off my mind. If you will let me, I shall give you a paper to read. It is long, but I have typewritten it out. It will tell you my trouble and Jonathan's. It is the copy of his journal when abroad, and all that happened. I dare not say anything of it; you will read for yourself and judge. And then when I see you, perhaps, you will be very kind and tell me what you think." |
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— Je vous le promets, fit-il comme je lui tendais les feuillets. Et, avec votre permission, demain matin, aussitôt que cela me sera possible, je viendrai vous rendre visite, à vous et à votre mari. |
"I promise," he said as I gave him the papers; "I shall in the morning, so soon as I can, come to see you and your husband, if I may." |
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— Jonathan sera ici à 11 h 30. Venez déjeuner avec nous. Vous pourrez prendre l’express de 3 h 34 et serez à Paddington avant huit heures. Il parut étonné que je connusse si bien l’horaire des trains ; il ne savait pas, naturellement, que je l’avais étudié afin de faciliter les choses à Jonathan au cas où il devrait précipitamment partir en voyage. |
"Jonathan will be here at half-past eleven, and you must come to lunch with us and see him then; you could catch the quick 3:34 train, which will leave you at Paddington before eight." He was surprised at my knowledge of the trains off-hand, but he does not know that I have made up all the trains to and from Exeter, so that I may help Jonathan in case he is in a hurry. |
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Le Dr Van Helsing prit donc les feuillets qu’il emporta. Demeurée seule, je me mis à penser… à penser… et je pense encore… à je ne sais quoi. |
So he took the papers with him and went away, and I sit here thinking—thinking I don't know what. |
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Letter (by hand), Van Helsing to Mrs. Harker.
"25 September, 6 o'clock.
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« Chère madame Mina, « J’ai donc lu l’étonnant journal de votre mari. Soyez tranquille, n’ayez plus le moindre doute. Aussi étrange, aussi terrible que tout cela puisse être, tout cela est vrai ! J’en suis absolument certain. Pour d’autres, cela pourrait signifier le pire — pour lui et pour vous, il n’y a, au contraire, rien à redouter. Votre Jonathan est un homme courageux, décidé ; laissez-moi vous dire, et je parle d’expérience, m’étant penché sur bien des cas, que celui qui a osé descendre le long du mur et entrer dans cette chambre comme votre mari l’a fait — oui, et cela à deux reprises —, celui-là ne souffrira pas sa vie durant du choc qu’il a pu recevoir. Ses facultés mentales et affectives sont intactes : je puis vous le jurer avant même d’avoir vu votre mari. Soyez tout à fait rassurée à ce sujet. Cependant, je voudrais l’interroger à propos d’autres choses. Je me félicite d’être allé vous voir aujourd’hui, car j’en ai tant appris en une fois que, de nouveau, je suis comme ébloui — ébloui, je l’avoue, comme jamais, et il me faut encore beaucoup réfléchir. « Votre tout dévoué, « Abraham Van Helsing. » |
"Dear Madam Mina,— "I have read your husband's so wonderful diary. You may sleep without doubt. Strange and terrible as it is, it is true! I will pledge my life on it. It may be worse for others; but for him and you there is no dread. He is a noble fellow; and let me tell you from experience of men, that one who would do as he did in going down that wall and to that room—ay, and going a second time—is not one to be injured in permanence by a shock. His brain and his heart are all right; this I swear, before I have even seen him; so be at rest. I shall have much to ask him of other things. I am blessed that to-day I come to see you, for I have learn all at once so much that again I am dazzle—dazzle more than ever, and I must think.
"Yours the most faithful,
"Abraham Van Helsing." |
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25 septembre, 6 h 30 du soir |
Letter, Mrs. Harker to Van Helsing.
"25 September, 6:30 p. m.
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« Mon cher docteur Van Helsing, « Je vous remercie mille fois pour votre aimable lettre qui m’a tellement rassurée, oui ! Et pourtant, si tout cela est vrai, comme vous le dites, quelles choses affreuses peuvent exister en ce monde et se peut-il — hélas ! — que cet homme, ce monstre, soit à Londres ! J’ai peur à cette seule pensée ! Je reçois à l’instant, pendant que je vous écris, un télégramme de Jonathan m’annonçant qu’il quitte Launceston ce soir, à 6 h 25 et qu’il arrivera ici à 10 h 18. Voulez-vous peut-être, au lieu d’être des nôtres demain à midi, venir partager notre petit déjeuner à huit heures, si ce n’est pas trop tôt pour vous ? Au cas où vous seriez pressé, vous pourriez partir par le train de 10 h 30 qui arrive à Paddington à 2 h 35. Ne répondez pas à ce mot. Si je ne reçois rien de vous, je vous attends pour le petit déjeuner. « Croyez-moi, je vous prie, votre reconnaissante et fidèle amie, « Mina Harker. » |
"My dear Dr. Van Helsing,— "A thousand thanks for your kind letter, which has taken a great weight off my mind. And yet, if it be true, what terrible things there are in the world, and what an awful thing if that man, that monster, be really in London! I fear to think. I have this moment, whilst writing, had a wire from Jonathan, saying that he leaves by the 6:25 tonight from Launceston and will be here at 10:18, so that I shall have no fear to-night. Will you, therefore, instead of lunching with us, please come to breakfast at eight o'clock, if this be not too early for you? You can get away, if you are in a hurry, by the 10:30 train, which will bring you to Paddington by 2:35. Do not answer this, as I shall take it that, if I do not hear, you will come to breakfast. "Believe me,
"Your faithful and grateful friend,
"Mina Harker." |
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Je pensais ne jamais reprendre ce journal, mais il me semble que je doive à nouveau écrire. Quand je suis rentré à la maison, hier soir, Mina m’attendait pour souper et, notre repas une fois terminé, elle m’a raconté la visite de Van Helsing et m’a dit qu’elle lui avait donné une copie de son journal et une copie du mien ; et, pour la première fois, elle m’avoua à quel point elle avait été inquiète à mon sujet. Mais elle me montra immédiatement la lettre du docteur, où il affirme que tout ce que j’ai écrit dans mon journal est la vérité même. Depuis que j’ai lu cela, j’ai l’impression d’être un autre homme. Le doute où j’étais de la réalité de cette aventure me plongeait dans un abattement d’où, me semblait-il, je ne sortirais jamais. Je sentais en moi une sorte d’impuissance à agir, tout m’était obscurité, sujet de méfiance. Mais, à présent, je sais, je n’ai plus peur de rien ni de personne, pas même du comte. Après tout, il avait l’intention de venir à Londres, et il y est venu. C’est lui que j’ai vu, l’autre jour. Il a rajeuni ! Comment y a-t-il réussi ? Van Helsing est l’homme qui va le démasquer, le chasser à tout jamais de notre vie, si Van Helsing est bien tel que Mina le décrit. Mina s’habille et, dans quelques minutes, je vais aller prendre le professeur à son hôtel… Il a paru assez surpris quand il m’a vu. J’entrai dans sa chambre et, dès que je me fus présenté, il me prit par les épaules, me fit tourner sur moi-même de sorte que mon visage fût alors en pleine lumière et, après l’avoir sérieusement examiné, il s’étonna : |
Jonathan Harker's Journal. 26 September.—I thought never to write in this diary again, but the time has come. When I got home last night Mina had supper ready, and when we had supped she told me of Van Helsing's visit, and of her having given him the two diaries copied out, and of how anxious she has been about me. She showed me in the doctor's letter that all I wrote down was true. It seems to have made a new man of me. It was the doubt as to the reality of the whole thing that knocked me over. I felt impotent, and in the dark, and distrustful. But, now that I know, I am not afraid, even of the Count. He has succeeded after all, then, in his design in getting to London, and it was he I saw. He has got younger, and how? Van Helsing is the man to unmask him and hunt him out, if he is anything like what Mina says. We sat late, and talked it all over. Mina is dressing, and I shall call at the hotel in a few minutes and bring him over. . . . He was, I think, surprised to see me. When I came into the room where he was, and introduced myself, he took me by the shoulder, and turned my face round to the light, and said, after a sharp scrutiny:— |
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— Mais madame Mina m’a dit que vous étiez malade, que vous aviez reçu un choc… C’était assez drôle d’entendre ce vieil homme appeler ma femme « madame Mina ». Je souris en lui répondant : |
"But Madam Mina told me you were ill, that you had had a shock." It was so funny to hear my wife called "Madam Mina" by this kindly, strong-faced old man. I smiled, and said:— |
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— Oui, j’ai été malade, j’ai reçu un choc ; mais vous m’avez déjà guéri. |
"I was ill, I have had a shock; but you have cured me already." |
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— Guéri ? Et comment ? |
"And how?" |
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— En écrivant à Mina la lettre que vous lui avez envoyée hier soir. Je doutais de tout, tout se teintait pour moi d’irréel, je ne savais pas ce qu’il me fallait croire, je me méfiais même de ce que j’éprouvais. Et ne sachant pas ce qu’il me fallait croire, je ne savais pas non plus ce que je devais faire. Je sentais que je continuerais toujours à suivre l’ornière ; mais, d’autre part, je souffrais de ce que mon travail devenait de plus en plus une sorte de routine, et c’est alors que je commençai à ne plus croire même en moi. Docteur, vous ne savez pas ce que c’est que de douter de tout et de soi-même ! Non, vous ne le savez pas ! C’est impossible ; on le devine rien qu’à voir votre front. Il parut amusé et dit en riant : |
"By your letter to Mina last night. I was in doubt, and then everything took a hue of unreality, and I did not know what to trust, even the evidence of my own senses. Not knowing what to trust, I did not know what to do; and so had only to keep on working in what had hitherto been the groove of my life. The groove ceased to avail me, and I mistrusted myself. Doctor, you don't know what it is to doubt everything, even yourself. No, you don't; you couldn't with eyebrows like yours." He seemed pleased, and laughed as he said:— |
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— Ah ! vous êtes physionomiste ! Depuis que je suis ici, j’apprends de nouvelles choses d’heure en heure. C’est avec le plus grand plaisir que je partagerai votre petit déjeuner. Oh ! Monsieur, vous permettrez, n’est-ce pas, au vieillard que je suis, de vous parler sincèrement ? Vous êtes heureux d’avoir une femme telle que la vôtre ! Une journée entière, je l’aurais écouté faire l’éloge de Mina, de sorte que j’acquiesçai d’un simple signe de tête, et demeurai silencieux. |
"So! You are physiognomist. I learn more here with each hour. I am with so much pleasure coming to you to breakfast; and, oh, sir, you will pardon praise from an old man, but you are blessed in your wife." I would listen to him go on praising Mina for a day, so I simply nodded and stood silent. |
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— Elle est vraiment une femme de Dieu. Il l’a faite de Sa propre main pour nous prouver, à nous les hommes et aussi aux autres femmes, qu’il existe un paradis où nous entrerons un jour et que, dès maintenant, sa lumière peut nous éclairer sur la terre. Un être si fidèle à soi-même et aux autres, si doux, si généreux, qui se donne tout entier à son entourage — cela, laissez-moi vous le dire aussi, c’est rare et c’est, de ce fait, beaucoup dans notre siècle de scepticisme et d’égoïsme. Et vous, monsieur… J’ai lu toutes les lettres de votre femme à la pauvre Miss Lucy, et beaucoup de ces lettres parlent de vous. Je vous connais donc depuis quelques jours déjà, grâce à ceux qui vous connaissaient ; mais ce que vous êtes réellement, je le sais seulement depuis hier soir. Donnez-moi la main, voulez-vous ? Et soyons amis pour toujours. |
"She is one of God's women, fashioned by His own hand to show us men and other women that there is a heaven where we can enter, and that its light can be here on earth. So true, so sweet, so noble, so little an egoist— and that, let me tell you, is much in this age, so sceptical and selfish. And you, sir—I have read all the letters to poor Miss Lucy, and some of them speak of you, so I know you since some days from the knowing of others; but I have seen your true self since last night. You will give me your hand, will you not? And let us be friends for all our lives." |
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Nous nous serrâmes la main ; cette cordialité si sincère m’émut profondément. |
We shook hands, and he was so earnest and so kind that it made me quite choky. |
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— Et maintenant, me dit-il, puis-je vous demander de m’aider encore ? J’ai devant moi une tâche importante à accomplir et, pour cela, avant toute autre chose il me faut savoir. C’est ici que j’ai besoin de votre aide Pouvez-vous me dire ce qui s’est passé avant votre départ pour la Transylvanie ? Plus tard, peut-être, aurai-je encore recours à vous, mais pour résoudre des questions d’ordre différent. Que vous répondiez à celle-là, voilà qui me suffira pour le moment. |
"And now," he said, "may I ask you for some more help? I have a great task to do, and at the beginning it is to know. You can help me here. Can you tell me what went before your going to Transylvania? Later on I may ask more help, and of a different kind; but at first this will do." |
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— Mais, monsieur, fis-je, je ne vois pas le rapport à établir entre le comte et l’affaire dont vous vous occupez. |
"Look here, sir," I said, "does what you have to do concern the Count?" |
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— Il y en a un pourtant, répondit-il avec gravité. |
"It does," he said solemnly. |
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— Dans ce cas, comptez sur moi. |
"Then I am with you heart and soul. As you go by the 10:30 train, you will not have time to read them; but I shall get the bundle of papers. You can take them with you and read them in the train." |
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Après le petit déjeuner, je le conduisis à la gare. Au moment de nous séparer, il me dit : |
After breakfast I saw him to the station. When we were parting he said:— |
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— Pourriez-vous venir à Londres si je vous le demande ? Et y venir avec madame Mina ? |
"Perhaps you will come to town if I send to you, and take Madam Mina too." |
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— Nous viendrons tous les deux quand cela vous conviendra. |
"We shall both come when you will," I said. |
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Je lui avais acheté les journaux du matin ainsi que les journaux de Londres du soir précédent et, tandis que nous bavardions à la portière du compartiment en attendant le départ du train, il les feuilletait. Son attention parut soudain attirée par un titre de la Westminster Gazette et, aussitôt, il blêmit. Il lut quelques lignes, et je l’entendis murmurer avec effroi : — Mon Dieu ! Mon Dieu ! Déjà ! Déjà ! Je crois que, dans son émotion, il avait même oublié ma présence. Le sifflet retentit, et le train s’ébranla. Rappelé alors à la réalité, Van Helsing se pencha à la portière, agita la main et me cria : — Toutes mes amitiés à madame Mina ! J’écrirai dès que je le pourrai. |
I had got him the morning papers and the London papers of the previous night, and while we were talking at the carriage window, waiting for the train to start, he was turning them over. His eyes suddenly seemed to catch something in one of them, "The Westminster Gazette"—I knew it by the colour—and he grew quite white. He read something intently, groaning to himself: "Mein Gott! Mein Gott! So soon! so soon!" I do not think he remembered me at the moment. Just then the whistle blew, and the train moved off. This recalled him to himself, and he leaned out of the window and waved his hand, calling out: "Love to Madam Mina; I shall write so soon as ever I can." |
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Au fond, rien n’est jamais fini. Une semaine ne s’est pas écoulée depuis que j’ai écrit le mot « fin », et voilà pourtant qu’aujourd’hui je reprends ce journal, que je recommence même à parler des mêmes choses. Jusqu’à cet après-midi, du reste, je n’avais aucune raison de penser à ce qui appartient déjà au passé. Renfield est plus calme que jamais. Il s’était depuis quelque temps remis à s’occuper de ses mouches ; maintenant, ce sont ses araignées qui lui prennent des heures entières ; pour le moment, il ne me cause donc plus aucun ennui. Je viens de recevoir une lettre d’Arthur, écrite dimanche, et d’après tout ce qu’il me dit, je conclus qu’il se porte bien. Quincey Morris est auprès de lui, ce qui, je crois, l’aidera à se remettre des coups terribles qui viennent de le frapper, car ce Morris est un garçon dynamique et plein d’entrain. D’ailleurs, celui-ci m’a écrit également, et il m’apprend qu’Arthur retrouve un peu de sa gaieté. De ce côté-là, aussi, je suis tranquille. En ce qui me concerne, je me remettais peu à peu au travail avec mon enthousiasme de naguère, et j’aurais très bien pu dire à mon tour que la blessure dont je souffrais à cause de la pauvre, de l’innocente Lucy, se cicatrisait de jour en jour. Hélas ! la voilà rouverte ! Et comment tout cela finira, Dieu seul le sait ! Il me semble que Van Helsing croit le savoir, lui, mais il n’en dit jamais trop en une fois afin d’aiguiser la curiosité. Hier, il est allé à Exeter, d’où il est revenu aujourd’hui seulement. C’est vers cinq heures qu’il est entré dans mon bureau, en se précipitant vers moi pour me tendre l’édition d’hier soir de The Westminster Gazette. |
Dr. Seward's Diary. 26 September.—Truly there is no such thing as finality. Not a week since I said "Finis," and yet here I am starting fresh again, or rather going on with the same record. Until this afternoon I had no cause to think of what is done. Renfield had become, to all intents, as sane as he ever was. He was already well ahead with his fly business; and he had just started in the spider line also; so he had not been of any trouble to me. I had a letter from Arthur, written on Sunday, and from it I gather that he is bearing up wonderfully well. Quincey Morris is with him, and that is much of a help, for he himself is a bubbling well of good spirits. Quincey wrote me a line too, and from him I hear that Arthur is beginning to recover something of his old buoyancy; so as to them all my mind is at rest. As for myself, I was settling down to my work with the enthusiasm which I used to have for it, so that I might fairly have said that the wound which poor Lucy left on me was becoming cicatrised. Everything is, however, now reopened; and what is to be the end God only knows. I have an idea that Van Helsing thinks he knows, too, but he will only let out enough at a time to whet curiosity. He went to Exeter yesterday, and stayed there all night. To-day he came back, and almost bounded into the room at about half-past five o'clock, and thrust last night's "Westminster Gazette" into my hand. |
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— Que pensez-vous de ceci ? me demanda-t-il en reculant ensuite, les bras croisés. Je parcourus rapidement des yeux le journal, car je me demandais à quoi il faisait allusion. Mais, revenant vers moi, il me l’arracha et pointa du doigt un article où il était question d’enfants disparus aux environs d’Hampstead, mais que l’on avait retrouvés. Cela ne me frappa point particulièrement, jusqu’au moment où je lus qu’ils portaient tous à la gorge de petites blessures, comme s’ils avaient été mordus. Alors, une idée me traversa l’esprit et je levai les yeux sur Van Helsing. — Eh bien ? fit-il. |
"What do you think of that?" he asked as he stood back and folded his arms. I looked over the paper, for I really did not know what he meant; but he took it from me and pointed out a paragraph about children being decoyed away at Hampstead. It did not convey much to me, until I reached a passage where it described small punctured wounds on their throats. An idea struck me, and I looked up. "Well?" he said. |
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— C’est ce qui est arrivé à la pauvre Lucy. |
"It is like poor Lucy's." |
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— Et comment expliquez-vous cela ? |
"And what do you make of it?" |
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— Tout simplement, la cause est la même. Ce qui l’avait blessée, elle, a aussi blessé les enfants. |
"Simply that there is some cause in common. Whatever it was that injured her has injured them." I did not quite understand his answer:— |
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— C’est vrai… indirectement, mais non pas directement. |
"That is true indirectly, but not directly." |
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— Que voulez-vous dire, professeur ? Vraiment, je n’avais rien compris à sa réponse, et j’étais enclin à prendre son sérieux un peu à la légère, car, après tout, un repos de quatre jours après les terribles et éprouvantes anxiétés que nous avions vécues m’avait rendu un peu de sens critique, mais lorsque je vis l’expression de son visage, je changeai de ton ; jamais, même quand la maladie de Lucy nous mettait au comble du désespoir, Van Helsing ne m’avait paru à ce point consterné. |
"How do you mean, Professor?" I asked. I was a little inclined to take his seriousness lightly—for, after all, four days of rest and freedom from burning, harrowing anxiety does help to restore one's spirits—but when I saw his face, it sobered me. Never, even in the midst of our despair about poor Lucy, had he looked more stern. |
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— Quelle est votre pensée ? Expliquez-vous ! Pour moi, vraiment, je ne sais qu’imaginer. |
"Tell me!" I said. "I can hazard no opinion. I do not know what to think, and I have no data on which to found a conjecture." |
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— Vous n’allez pas me faire croire, mon cher John, que vous ne vous doutez nullement de ce qui a pu provoquer la mort de la pauvre Lucy ? Non seulement les événements devraient vous y aider, mais aussi les commentaires, les réflexions que j’ai pu faire devant vous. |
"Do you mean to tell me, friend John, that you have no suspicion as to what poor Lucy died of; not after all the hints given, not only by events, but by me?" |
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— Prostration nerveuse due à de trop grandes pertes… à un trop grand gaspillage de sang ? |
"Of nervous prostration following on great loss or waste of blood." |
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— Et ces pertes de sang, ce gaspillage, comme vous dites, sont dus à quoi ? Je hochai la tête. Il vint s’asseoir à côté de moi et reprit : |
"And how the blood lost or waste?" I shook my head. He stepped over and sat down beside me, and went on:— |
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— Vous êtes intelligent, mon cher John. Vous raisonnez de façon très juste et vous avez l’esprit ouvert, mais vous avez aussi des préjugés. Vous ne laissez pas vos yeux voir ni vos oreilles entendre, et tout ce qui ne fait pas partie de votre vie quotidienne, vous n’en tenez guère compte. Ne pensez-vous pas qu’il y a des choses qui, même si vous ne les comprenez pas, existent cependant ? Et que certains d’entre nous voient ce que d’autres ne voient pas ? Mais il y a des choses que les hommes ne peuvent percevoir parce qu’ils en connaissent — ou pensent en connaître — d’autres qu’on leur a enseignées. Ah ! C’est bien là le défaut de la science : elle voudrait tout expliquer ; et quand il lui est impossible d’expliquer, elle déclare qu’il n’y a rien à expliquer. Pourtant nous voyons partout et chaque jour apparaître de nouvelles théories, ou plutôt qui se disent nouvelles ; en vérité, elles sont vieilles mais prétendent être jeunes — tout comme ces belles dames que l’on voit à l’opéra. Bon, maintenant, je suppose que vous ne croyez pas à la transmutation des corps ? Non ? Ni à la matérialisation ? Non ? Ni au corps astral ? Non ? Ni à la lecture de la pensée ? Non ? Ni à l’hypnotisme… |
"You are clever man, friend John; you reason well, and your wit is bold; but you are too prejudiced. You do not let your eyes see nor your ears hear, and that which is outside your daily life is not of account to you. Do you not think that there are things which you cannot understand, and yet which are; that some people see thing that others cannot? But there are things old and new which must not be contemplate by men's eyes, because they know—or think they know—some things which other men have told them. Ah, it is the fault of our science that it wants to explain all; and if it explain not, then it says there is nothing to explain. But yet we see around us every day the growth of new beliefs, which think themselves new; and which are yet but the old, which pretend to be young—like the fine ladies at the opera. I suppose now you do not believe in corporeal transference. No? Nor in materialisation. No? Nor in astral bodies. No? Nor in the reading of thought. No? Nor in hypnotism" |
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— Si, Charcot nous en a donné assez de preuves… En souriant, il poursuivit : — Donc, à ce sujet, vous êtes convaincu ! Et, naturellement, vous en comprenez le mécanisme et vous suivez parfaitement la démonstration du grand Charcot — hélas ! il n’est plus… — quand il explique ce qui se passe chez le patient… Non ? Alors, mon cher John, dois-je comprendre que vous acceptez tout simplement le fait, le résultat, sans rien approfondir d’autre ? Non ? Mais dites-moi donc, car je suis un spécialiste des maladies mentales, ne l’oubliez pas !… dites-moi donc comment il se fait que vous acceptiez l’hypnotisme tout en rejetant la télépathie ? Laissez-moi vous le dire, mon ami : de nos jours, on réalise à l’aide de l’électricité des choses que ceux-là mêmes qui l’ont découverte auraient jugées sacrilèges et à cause desquelles, les eussent-ils eux-mêmes commises à l’époque, ils se seraient vu condamner au bûcher pour sorcellerie. La vie est toujours pleine de mystères. Pourquoi Mathusalem a-t-il vécu neuf cents ans, alors que notre pauvre Lucy, malgré le sang de quatre hommes injecté dans ses veines, n’a pu survivre un seul jour ? Car si elle avait survécu un seul jour, nous aurions pu la sauver ! Connaissez-vous entièrement le mystère de la vie et de la mort ? Connaissez-vous tout de l’anatomie comparée, et pouvez-vous dire pourquoi certains hommes ont les caractéristiques de la brute, et d’autres pas ? Pouvez-vous m’expliquer pourquoi, alors que les autres araignées meurent jeunes, cette araignée géante qui a vécu pendant des siècles dans la tour de la vieille église espagnole, s’est mise à grandir, à grandir jusqu’au jour où elle a pu descendre boire l’huile que contenaient toutes les lampes du temple ? Pouvez-vous m’expliquer pourquoi dans la pampa, et aussi ailleurs du reste, des chauves-souris viennent la nuit ouvrir les veines non seulement du menu bétail mais des chevaux et boivent jusqu’à la dernière goutte de leur sang ? M’expliquer comment il se fait que, dans certaines îles des mers occidentales, des chauves-souris — encore elles — restent suspendues aux arbres pendant toute la journée, puis, quand les marins se sont endormis sur le pont des navires à cause de la chaleur, fondent sur eux, si bien qu’on les trouve morts au matin, exsangues comme l’était la pauvre Miss Lucy ? |
"Yes," I said. "Charcot has proved that pretty well." He smiled as he went on: "Then you are satisfied as to it. Yes? And of course then you understand how it act, and can follow the mind of the great Charcot—alas that he is no more!—into the very soul of the patient that he influence. No? Then, friend John, am I to take it that you simply accept fact, and are satisfied to let from premise to conclusion be a blank? No? Then tell me—for I am student of the brain—how you accept the hypnotism and reject the thought reading. Let me tell you, my friend, that there are things done to-day in electrical science which would have been deemed unholy by the very men who discovered electricity—who would themselves not so long before have been burned as wizards. There are always mysteries in life. Why was it that Methuselah lived nine hundred years, and 'Old Parr' one hundred and sixty-nine, and yet that poor Lucy, with four men's blood in her poor veins, could not live even one day? For, had she live one more day, we could have save her. Do you know all the mystery of life and death? Do you know the altogether of comparative anatomy and can say wherefore the qualities of brutes are in some men, and not in others? Can you tell me why, when other spiders die small and soon, that one great spider lived for centuries in the tower of the old Spanish church and grew and grew, till, on descending, he could drink the oil of all the church lamps? Can you tell me why in the Pampas, ay and elsewhere, there are bats that come at night and open the veins of cattle and horses and suck dry their veins; how in some islands of the Western seas there are bats which hang on the trees all day, and those who have seen describe as like giant nuts or pods, and that when the sailors sleep on the deck, because that it is hot, flit down on them, and then—and then in the morning are found dead men, white as even Miss Lucy was?" |
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— Bon Dieu, professeur ! m’écriai-je, voulez-vous me faire entendre que Lucy a été la victime d’une chauve-souris ? Et qu’une chose semblable peut se passer ici, à Londres, au XIXe siècle ? D’un geste il m’imposa silence et reprit : |
"Good God, Professor!" I said, starting up. "Do you mean to tell me that Lucy was bitten by such a bat; and that such a thing is here in London in the nineteenth century?" He waved his hand for silence, and went on:— |
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— Pouvez-vous m’expliquer pourquoi les tortues vivent plus longtemps que des générations d’hommes, pourquoi l’éléphant voit disparaître des dynasties humaines l’une après l’autre, et pourquoi le perroquet ne meurt que s’il est mordu par un chat ou par un chien — ou s’il souffre de quelque autre mal ? Pouvez-vous me dire pourquoi des hommes, en tout temps et en tout lieu, ont cru que certains sont appelés à vivre éternellement ? Nous savons tous — la science l’affirme — que des crapauds sont restés pendant des milliers d’années dans le même petit trou sous des rochers. Pouvez-vous me dire pourquoi le fakir de l’Inde peut se donner la mort et se faire enterrer, faire sceller son tombeau et y faire semer du blé ; pourquoi on en sème encore après la première récolte, et pourquoi, lorsque ce nouveau blé est coupé, des hommes viennent enlever le sceau et trouvent, étendu dans son tombeau, le fakir, non pas mort, mais qui se lève aussitôt pour marcher parmi eux ? Il s’interrompit. Pour moi, il me semblait que j’allais perdre la tête. Van Helsing me farcissait l’esprit de tant d’excentricités de la nature, de tant d’impossibilités qui devenaient tout à coup possibles, que mon imagination prenait feu. Je me doutais vaguement qu’il voulait me démontrer quelque chose, comme autrefois à Amsterdam ; seulement, alors, il m’indiquait l’objet de son cours afin que je l’eusse tout le temps à l’esprit. Aujourd’hui, je n’étais pas soutenu par ce point de départ, et pourtant je ne désirais rien tant que suivre son idée et les développements qu’il allait en donner. |
"Can you tell me why the tortoise lives more long than generations of men; why the elephant goes on and on till he have seen dynasties; and why the parrot never die only of bite of cat or dog or other complaint? Can you tell me why men believe in all ages and places that there are some few who live on always if they be permit; that there are men and women who cannot die? We all know—because science has vouched for the fact—that there have been toads shut up in rocks for thousands of years, shut in one so small hole that only hold him since the youth of the world. Can you tell me how the Indian fakir can make himself to die and have been buried, and his grave sealed and corn sowed on it, and the corn reaped and be cut and sown and reaped and cut again, and then men come and take the unbroken seal and that there lie the Indian fakir, not dead, but that rise up and walk amongst them as before?" Here I interrupted him. I was getting bewildered: he so crowded on my mind his list of nature's eccentricities and possible possibilities that my imagination was getting fired. I had a dim idea that he was teaching me some lesson, as long ago he used to do in his study at Amsterdam; but he used then to tell me the thing, so that I could have the object of thought in mind all the time. But now I was without this help, yet I wanted to follow him, so I said:— |
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— Professeur, lui dis-je, laissez-moi à nouveau être votre étudiant préféré. Dites-moi le sujet que vous traitez afin que je puisse appliquer vos théories à mesure que vous les avancez. Pour le moment, c’est comme un fou, et non pas comme un homme sain d’esprit, que j’essaye à grand-peine de relier les exemples que vous prenez. J’ai l’impression d’être un enfant pataugeant dans un marécage par temps de brouillard et sautant d’une touffe d’herbes sèches à une autre sans savoir où je vais. |
"Professor, let me be your pet student again. Tell me the thesis, so that I may apply your knowledge as you go on. At present I am going in my mind from point to point as a mad man, and not a sane one, follows an idea. I feel like a novice lumbering through a bog in a mist, jumping from one tussock to another in the mere blind effort to move on without knowing where I am going." |
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— Ma fois, l’image est bonne, dit-il. Eh bien ! je vais vous dire tout de suite où je veux en venir : je veux que vous croyiez… |
"That is good image," he said. "Well, I shall tell you. My thesis is this: I want you to believe." |
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— Que je croie… ? |
"To believe what?" |
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— Oui, que vous croyiez à des choses auxquelles, jusqu’ici, vous ne croyiez pas. Laissez-moi vous expliquer. Un jour, j’ai entendu un Américain définir ainsi la foi : « Une faculté qui nous permet de croire à des choses que nous savons n’être pas vraies. » Je saisis parfaitement l’idée de cet homme. Il veut que nous gardions l’esprit ouvert, que nous ne laissions pas une toute petite vérité arrêter le progrès d’une vérité plus grande. C’est cette vérité infime que nous appréhendons d’abord ; nous l’estimons à sa juste valeur mais nous ne devons pas lui laisser croire qu’elle est toute la vérité de l’univers. |
"To believe in things that you cannot. Let me illustrate. I heard once of an American who so defined faith: 'that faculty which enables us to believe things which we know to be untrue.' For one, I follow that man. He meant that we shall have an open mind, and not let a little bit of truth check the rush of a big truth, like a small rock does a railway truck. We get the small truth first. Good! We keep him, and we value him; but all the same we must not let him think himself all the truth in the universe." |
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— Vous voulez donc que des idées préconçues ne m’empêchent pas d’en accepter d’autres, plutôt extraordinaires ? |
"Then you want me not to let some previous conviction injure the receptivity of my mind with regard to some strange matter. Do I read your lesson aright?" |
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— Ah ! vous êtes toujours mon meilleur élève ! On ne perd pas son temps à vous expliquer quelque chose ! Maintenant que vous voulez chercher à comprendre, que vous avez fait le premier pas, vous allez comprendre. Donc, vous pensez que ces petites blessures à la gorge des enfants ont la même origine que celles que nous avons vues à la gorge de Miss Lucy ? |
"Ah, you are my favourite pupil still. It is worth to teach you. Now that you are willing to understand, you have taken the first step to understand. You think then that those so small holes in the children's throats were made by the same that made the hole in Miss Lucy?" |
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— Oui, je suppose… Il se leva. |
"I suppose so." He stood up and said solemnly:— |
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— Vous vous trompez, déclara-t-il. Oh ! s’il en était ainsi ! Mais hélas ! non… La vérité est bien plus terrible bien plus terrible… |
"Then you are wrong. Oh, would it were so! but alas! no. It is worse, far, far worse." |
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— Pour l’amour de Dieu, professeur, que voulez-vous dire ? |
"In God's name, Professor Van Helsing, what do you mean?" I cried. |
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Avec un geste désespéré, il se laissa tomber sur une chaise et, les coudes sur la table, se couvrit le visage des deux mains cependant qu’il m’avouait : |
He threw himself with a despairing gesture into a chair, and placed his elbows on the table, covering his face with his hands as he spoke:— |
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— Ces enfants ont été victimes de Miss Lucy elle-même ! |
"They were made by Miss Lucy!" |