La tragédie d’Othello, le More de Venise

The Tragedie of Othello, the Moor of Venice

de William Shakespeare

by William Shakespeare

Traduction de François-Victor Hugo (1868)
(1603)

ACTE I

ACT I

SCÈNE I

SCENE I

Arrivent Roderigo et Iago.

Rodorigo, and Iago.

RODERIGO.
  — Fi ! Ne m’en parle pas. Je suis fort contrarié — que toi, Iago, qui as usé de ma bourse, — comme si les cordons t’appartenaient, tu aies eu connaissance de cela.

Rodorigo.
  Neuer tell me, I take it much vnkindly
That thou (Iago) who hast had my purse,
As if ye strings were thine, should'st know of this.

IAGO.
— Tudieu ! Mais vous ne voulez pas m’entendre. — Si jamais j’ai songé à pareille chose, — exécrez-moi.

Iago.
But you'l not heare me. If euer I did dream
Of such a matter, abhorre me.

RODERIGO.
Tu m’as dit que tu le haïssais.

Rodo.
Thou told'st me,
Thou did'st hold him in thy hate.

IAGO.
— Méprisez-moi, si ce n’est pas vrai. Trois grands de la Cité — vont en personne, pour qu’il me fasse son lieutenant, le solliciter, — chapeau bas, et, foi d’homme, je sais mon prix, je ne mérite pas un grade moindre. — Mais lui, entiché de son orgueil et de ses idées, — répond évasivement, et, dans un jargon — ridicule, bourré de termes de guerre, — il éconduit mes protecteurs. En vérité, dit-il, — j’ai déjà choisi mon officier. — Et quel est cet officier ? — Morbleu ! C’est un grand calculateur, — un Michel Cassio, un Florentin, — un garçon presque condamné à la vie d’une jolie femme, — qui n’a jamais rangé en bataille un escadron, — et qui ne connaît pas mieux la manœuvre — qu’une donzelle, ne possédant que la théorie des bouquins, — sur laquelle des robins bavards peuvent disserter — aussi magistralement que lui. N’importe ! à lui la préférence ! Un babil sans pratique — est tout ce qu’il a de militaire. — Et moi, qui, sous les yeux de l’autre, ai fait mes preuves — à Rhodes, à Chypre et dans maints pays — chrétiens et païens, il faut que je reste en panne et que je sois dépassé — par un teneur de livres, un faiseur d’additions ! — C’est lui, au moment venu, qu’on doit faire lieutenant, — et moi, je reste l’enseigne (titre que Dieu bénisse !) de Sa Seigneurie more.

Iago.
Despise me
If I do not. Three Great-ones of the Cittie,
(In personall suite to make me his Lieutenant)
Off-capt to him: and by the faith of man
I know my price, I am worth no worsse a place.
But he (as louing his owne pride, and purposes)
Euades them, with a bumbast Circumstance,
Horribly stufft with Epithites of warre,
Non-suites my Mediators. For certes, saies he,
I haue already chose my Officer. And what was he?
For-sooth, a great Arithmatician,
One Michaell Cassio, a Florentine,
(A Fellow almost damn'd in a faire Wife)
That neuer set a Squadron in the Field,
Nor the deuision of a Battaile knows
More then a Spinster. Vnlesse the Bookish Theoricke:
Wherein the Tongued Consuls can propose
As Masterly as he. Meere pratle (without practise)
Is all his Souldiership. But he (Sir) had th'election;
And I (of whom his eies had seene the proofe
At Rhodes, at Ciprus, and on others grounds
Christen'd, and Heathen) must be be-leed, and calm'd
By Debitor, and Creditor. This Counter-caster,
He (in good time) must his Lieutenant be.
And I (blesse the marke) his Mooreships Auntient.

RODERIGO.
— Par le ciel, j’eusse préféré être son bourreau.

Rod.
By heauen, I rather would haue bin his hangman.

IAGO.
— Pas de remède à cela ! C’est la plaie du service. — L’avancement se fait par apostille et par faveur, — et non d’après la vieille gradation, qui fait du second — l’héritier du premier. Maintenant, monsieur, jugez vous-même — si je suis engagé par de justes raisons — à aimer le More.

Iago.
Why, there's no remedie.
'Tis the cursse of Seruice;
Preferment goes by Letter, and affection,
And not by old gradation, where each second
Stood Heire to'th'first. Now Sir, be iudge your selfe,
Whether I in any iust terme am Affin'd
To loue the Moore?

RODERIGO.
Moi, je ne resterais pas sous ses ordres.

Rod.
I would not follow him then.

IAGO.
— Oh ! Rassurez-vous, monsieur. — Je n’y reste que pour servir mes projets sur lui. — Nous ne pouvons pas tous être les maîtres, et les maîtres — ne peuvent pas tous être fidèlement servis. Vous remarquerez — beaucoup de ces marauds humbles et agenouillés — qui, raffolant de leur obséquieux servage, — s’échinent, leur vie durant, comme l’âne de leur maître, — rien que pour avoir la pitance. Se font-ils vieux, on les chasse : — fouettez-moi ces honnêtes drôles !… Il en est d’autres — qui, tout en affectant les formes et les visages du dévouement, — gardent dans leur cœur la préoccupation d’eux-mêmes, — et qui, ne jetant à leur seigneur que des semblants de dévouement, — prospèrent à ses dépens, puis, une fois leurs habits bien garnis, — se font hommage à eux-mêmes. Ces gaillards-là ont quelque cœur, — et je suis de leur nombre, je le confesse. — En effet, seigneur, — aussi vrai que vous êtes Roderigo, — si j’étais le More, je ne voudrais pas être Iago. — En le servant, je ne sers que moi-même. — Ce n’est, le ciel m’est témoin, ni l’amour ni le devoir qui me font agir, — mais, sous leurs dehors, mon intérêt personnel. — Si jamais mon action visible révèle — l’acte et l’idée intimes de mon âme — par une démonstration extérieure, le jour ne sera pas loin — où je porterai mon cœur sur ma manche, — pour le faire becqueter aux corneilles… Je ne suis pas ce que je suis.

Iago.
O Sir content you.
I follow him, to serue my turne vpon him.
We cannot all be Masters, nor all Masters
Cannot be truely follow'd. You shall marke
Many a dutious and knee-crooking knaue;
That (doting on his owne obsequious bondage)
Weares out his time, much like his Masters,
For naught but Prouender, & when he's old Casheer'd.
Whip me such honest knaues. Others there are
Who trym'd in Formes, and visages of Dutie,
Keepe yet their hearts attending on themselues,
And throwing but showes of Seruice on their Lords
Doe well thriue by them.
And when they haue lin'd their Coates
Doe themselues Homage.
These Fellowes haue some soule,
And such a one do I professe my selfe. For (Sir)
It is as sure as you are Rodorigo,
Were I the Moore, I would not be Iago:
In following him, I follow but my selfe.
Heauen is my Iudge, not I for loue and dutie,
But seeming so, for my peculiar end:
For when my outward Action doth demonstrate
The natiue act, and figure of my heart
In Complement externe, 'tis not long after
But I will weare my heart vpon my sleeue
For Dawes to pecke at; I am not what I am.

RODERIGO.
Quel bonheur a l’homme aux grosses lèvres, — pour réussir ainsi !

Rod.
What a fall Fortune do's the Thicks-lips owe
If he can carry't thus?

IAGO.
Appelez le père, — réveillez-le, et mettez-vous aux trousses de l’autre ! Empoisonnez sa joie ! — Criez son nom dans les rues ! Mettez en feu les parents, — et, quoiqu’il habite sous un climat favorisé, — criblez-le de moustiques. Si son bonheur est encore du bonheur, — altérez-le du moins par tant de tourments — qu’il perde de son éclat !

Iago.
Call vp her Father:
Rowse him, make after him, poyson his delight,
Proclaime him in the Streets. Incense her kinsmen,
And though he in a fertile Clymate dwell,
Plague him with Flies: though that his Ioy be Ioy,
Yet throw such chances of vexation on't,
As it may loose some colour.

RODERIGO.
— Voici la maison du père ; je vais l’appeler tout haut.

Rodo.
Heere is her Fathers house, Ile call aloud.

IAGO.
— Oui, avec un accent d’effroi, avec un hurlement terrible, — comme quand, par une nuit de négligence, l’incendie — est signalé dans une cité populeuse.

Iago.
Doe, with like timerous accent, and dire yell,
As when (by Night and Negligence) the Fire
Is spied in populus Citties.

RODERIGO, sous les fenêtres de la maison de Brabantio.
— Holà ! Brabantio ! Signor Brabantio ! Holà !

Rodo.
What hoa: Brabantio, Signior Brabantio, hoa.

IAGO.
— Éveillez-vous ! Holà ! Brabantio ! Au voleur ! au voleur ! au voleur ! — Ayez l’œil sur votre maison, sur votre fille et sur vos sacs ! Au voleur ! au voleur !

Iago.
Awake: what hoa, Brabantio: Theeues, Theeues.
Looke to your house, your daughter, and your Bags,
Theeues, Theeues.

BRABANTIO, paraissant à une fenêtre.
— Quelle est la raison de cette terrible alerte ? — De quoi s’agit-il ?

Bra. Aboue.
What is the reason of this terrible
Summons? What is the matter there?

RODERIGO.
— Signor, toute votre famille est-elle chez vous ?

Rodo.
Signior is all your Familie within?

IAGO.
— Vos portes sont-elles fermées ?

Iago.
Are your Doores lock'd?

BRABANTIO.
Pourquoi ? Dans quel but me demandez-vous cela ?

Bra.
Why? Wherefore ask you this?

IAGO.
— Sang-dieu ! monsieur, vous êtes volé. Par pudeur, passez votre robe ! — Votre cœur est déchiré : vous avez perdu la moitié de votre âme ! — Juste en ce moment, en ce moment, en ce moment même, un vieux bélier noir — est monté sur votre blanche brebis. Levez-vous, levez-vous ! — Éveillez à son de cloche les citoyens en train de ronfler, — ou autrement le diable va faire de vous un grand-papa. — Levez-vous, vous dis-je.

Iago.
Sir, y'are rob'd, for shame put on your Gowne,
Your heart is burst, you haue lost halfe your soule
Euen now, now, very now, an old blacke Ram
Is tupping your white Ewe. Arise, arise,
Awake the snorting Cittizens with the Bell,
Or else the deuill will make a Grand-sire of you.
Arise I say.

BRABANTIO.
Quoi donc ? Avez-vous perdu l’esprit ?

Bra.
What, haue you lost your wits?

RODERIGO.
— Très révérend signor, est-ce que vous ne reconnaissez pas ma voix ?

Rod.
Most reuerend Signior, do you know my voice?

BRABANTIO.
— Non. Qui êtes-vous ?

Bra.
Not I: what are you?

RODERIGO.
— Mon nom est Roderigo.

Rod.
My name is Rodorigo.

BRABANTIO.
Tu n’en es que plus mal venu. — Je t’ai défendu de rôder autour de ma porte ; — tu m’as entendu dire en toute franchise — que ma fille n’est pas pour toi ; et voici qu’en pleine folie, — rempli du souper et des boissons qui te dérangent, — tu viens, par une méchante bravade, — alarmer mon repos.

Bra.
The worsser welcome:
I haue charg'd thee not to haunt about my doores:
In honest plainenesse thou hast heard me say,
My Daughter is not for thee. And now in madnesse
(Being full of Supper, and distempring draughtes)
Vpon malitious knauerie, dost thou come
To start my quiet.

RODERIGO.
— Monsieur ! Monsieur ! Monsieur !

Rod.
Sir, Sir, Sir.

BRABANTIO.
Mais tu peux être sûr — que ma colère et mon pouvoir sont assez forts — pour te faire repentir de ceci.

Bra.
But thou must needs be sure,
My spirits and my place haue in their power
To make this bitter to thee.

RODERIGO.
Patience, mon bon monsieur.

Rodo.
Patience good Sir.

BRABANTIO.
— Que me parlais-tu de vol ? Nous sommes ici à Venise : — ma maison n’est point une grange abandonnée.

Bra.
What tell'st thou me of Robbing?
This is Venice: my house is not a Grange.

RODERIGO.
Très grave Brabantio, — je viens à vous, dans toute la simplicité d’une âme pure. —

Rodo.
Most graue Brabantio,
In simple and pure soule, I come to you.

IAGO.
Pardieu, monsieur vous êtes de ces gens qui refuseraient de servir Dieu, si le diable le leur disait. Parce que nous venons vous rendre un service, vous nous prenez pour des chenapans et vous laissez couvrir votre fille par un cheval de Barbarie ! Vous voulez avoir des étalons pour cousins et des genets pour alliés !

Ia.
Sir: you are one of those that will not serue God, if the deuill bid you. Because we come to do you seruice, and you thinke we are Ruffians, you'le haue your Daughter couer'd with a Barbary horse, you'le haue your Nephewes neigh to you, you'le haue Coursers for Cozens: and Gennets for Germaines.

BRABANTIO.
Quel misérable païen es-tu donc, toi ?

Bra.
What prophane wretch art thou?

IAGO.
Je suis, monsieur, quelqu’un qui vient vous dire que votre fille et le More sont en train de faire la bête à deux dos.

Ia.
I am one Sir, that comes to tell you, your Daughter and the Moore, are making the Beast with two backs.

BRABANTIO.
— Tu es un manant.

Bra.
Thou art a Villaine.

IAGO.
vous êtes… un sénateur.

Iago.
You are a Senator.

BRABANTIO, à Roderigo.
— Tu me répondras de ceci ! Je te connais, toi, Roderigo !

Bra.
This thou shalt answere. I know thee Rodorigo.

RODERIGO.
— Monsieur, je vous répondrai de tout. Mais, de grâce, une question. — Est-ce d’après votre désir et votre consentement réfléchi, — comme je commence à le croire, que votre charmante fille, — à cette heure indue, par une nuit si épaisse, — est allée, sous la garde pure et simple — d’un maraud de louage, d’un gondolier, — se livrer aux étreintes grossières d’un More lascif ? — Si cela est connu et permis par vous, — alors nous avons eu envers vous le tort d’une impudente indiscrétion. — Mais, si cela se passe à votre insu, mon savoir-vivre me dit — que nous recevons à tort vos reproches. Ne croyez — pas que, m’écartant de toute civilité, — j’aie voulu jouer et plaisanter avec votre honneur ! — Votre fille, si vous ne l’avez pas autorisée, — je le répète, a fait une grosse révolte, — en attachant ses devoirs, sa beauté, son esprit, sa fortune, — à un vagabond, à un étranger qui à roulé — ici et partout. Édifiez-vous par vous-même tout de suite. — Si elle est dans sa chambre et dans votre maison, — faites tomber sur moi la justice de l’État — pour vous avoir ainsi abusé.

Rod.
Sir, I will answere any thing. But I beseech you
If't be your pleasure, and most wise consent,
(As partly I find it is) that your faire Daughter,
At this odde Euen and dull watch o'th'night
Transported with no worse nor better guard,
But with a knaue of common hire, a Gundelier,
To the grosse claspes of a Lasciuious Moore:
If this be knowne to you, and your Allowance,
We then haue done you bold, and saucie wrongs.
But if you know not this, my Manners tell me,
We haue your wrong rebuke. Do not beleeue
That from the sence of all Ciuilitie,
I thus would play and trifle with your Reuerence.
Your Daughter (if you haue not giuen her leaue)
I say againe, hath made a grosse reuolt,
Tying her Dutie, Beautie, Wit, and Fortunes
In an extrauagant, and wheeling Stranger,
Of here, and euery where: straight satisfie your selfe.
If she be in her Chamber, or your house,
Let loose on me the Iustice of the State
For thus deluding you.

BRABANTIO, à l’intérieur.
Battez le briquet ! holà ! — Donnez moi un flambeau ! Appelez tous mes gens !… — Cette aventure n’est pas en désaccord avec mon rêve ; — la croyance à sa réalité m’oppresse déjà. — De la lumière, dis-je ! de la lumière !

Bra.
Strike on the Tinder, hoa:
Giue me a Taper: call vp all my people,
This Accident is not vnlike my dreame,
Beleefe of it oppresses me alreadie.
Light, I say, light.

Il se retire de la fenêtre.

Exit.

IAGO, à Roderigo.
— Adieu. Il faut que je vous quitte. — Il ne me paraît ni opportun, ni sain, dans mon emploi, — d’être assigné, comme je le serais — en restant, pour déposer contre le More ; car, je le sais bien, — quoique ceci puisse lui attirer quelque cuisante mercuriale, — l’État ne peut pas se défaire de lui sans danger. Il est engagé, — par des raisons si impérieuses, dans la guerre de Chypre — qui se poursuit maintenant, que, s’agit-il du salut de leurs âmes, — nos hommes d’État n’en trouveraient pas un autre à sa taille — pour mener leurs affaires. En conséquence, — bien que je le haïsse à l’égal des peines de l’enfer — je dois, pour les nécessités du moment, — arborer les couleurs, l’enseigne de l’affection, — pure enseigne, en effet !… Afin de le découvrir sûrement, — dirigez les recherches vers le Sagittaire (19). — Je serai là avec lui. Adieu donc !

Iag.
Farewell: for I must leaue you.
It seemes not meete, nor wholesome to my place
To be producted, (as if I stay, I shall,)
Against the Moore. For I do know the State,
(How euer this may gall him with some checke)
Cannot with safetie cast him. For he's embark'd
With such loud reason to the Cyprus Warres,
(Which euen now stands in Act) that for their soules
Another of his Fadome, they haue none,
To lead their Businesse. In which regard,
Though I do hate him as I do hell apines,
Yet, for necessitie of present life,
I must show out a Flag, and signe of Loue,
(Which is indeed but signe) that you shal surely find him
Lead to the Sagitary the raised Search:
And there will I be with him. So farewell.

Il s’en va.

Exit.

Brabantio arrive suivi de gens portant des torches.

Enter Brabantio, with Seruants and Torches.

BRABANTIO.
— Le mal n’est que trop vrai : elle est partie ! — Et ce qui me reste d’une vie méprisable — n’est plus qu’amertume… Maintenant, Roderigo, — où l’as-tu vue ?… Oh ! malheureuse fille ! — Avec le More, dis-tu ?… Qui voudrait être père, à présent ? — Comment l’as-tu reconnue ?… Oh ! elle m’a trompée — incroyablement !… Que t’a-t-elle dit, à toi !… D’autres flambeaux ! — Qu’on réveille tous mes parents !… Sont-ils mariés, crois-tu ?

Bra.
It is too true an euill. Gone she is,
And what's to come of my despised time,
Is naught but bitternesse. Now Rodorigo,
Where didst thou see her? (Oh vnhappie Girle)
With the Moore saist thou? (Who would be a Father?)
How didst thou know 'twas she? (Oh she deceaues me
Past thought:) what said she to you? Get moe Tapers:
Raise all my Kindred. Are they married thinke you?

RODERIGO.
— Oui, sans doute, je le crois.

Rodo.
Truely I thinke they are.

BRABANTIO.
— Ciel ! comment a-t-elle échappé ? Ô trahison du sang ! — Pères, à l’avenir, ne vous rassurez pas sur l’esprit de vos filles, — d’après ce que vous leur verrez faire… N’y a-t-il pas de sortiléges — au moyen desquels les facultés de la jeunesse et de la virginité — peuvent être déçues ? N’as-tu pas lu, Roderigo, — quelque chose comme cela ?

Bra.
Oh Heauen: how got she out?
Oh treason of the blood.
Fathers, from hence trust not your Daughters minds
By what you see them act. Is there not Charmes,
By which the propertie of Youth, and Maidhood
May be abus'd? Haue you not read Rodorigo,
Of some such thing?

RODERIGO.
Oui, monsieur, certainement.

Rod.
Yes Sir: I haue indeed.

BRABANTIO.
— Éveillez mon frère !… Que ne te l’ai-je donnée ! — Que ceux-ci prennent une route, ceux-là, une autre !
À Roderigo.
Savez-vous — où nous pourrions les surprendre, elle et le More ?

Bra.
Call vp my Brother: oh would you had had her.
Some one way, some another. Doe you know
Where we may apprehend her, and the Moore?

RODERIGO.
— Je crois que je puis le découvrir, si vous voulez — prendre une bonne escorte et venir avec moi.

Rod.
I thinke I can discouer him, if you please
To get good Guard, and go along with me.

BRABANTIO.
— De grâce, conduisez-nous. Je vais frapper à toutes les maisons ; — je puis faire sommation, au besoin.
À ses gens.
Armez-vous, holà ! — et appelez des officiers de nuit spéciaux ! — En avant, mon bon Roderigo, je vous dédommagerai de vos peines.

Bra.
Pray you lead on. At euery house Ile call,
(I may command at most) get Weapons (hoa)
And raise some speciall Officers of might:
On good Rodorigo, I will deserue your paines.

Tous s’en vont.

Exeunt.

SCÈNE II

SCENE II

Entrent Iago, Othello et plusieurs domestiques.

Enter Othello, Iago, Attendants, with Torches.

IAGO.
— Bien que j’aie tué des hommes au métier de la guerre, — je regarde comme l’étoffe même de la conscience — de ne pas commettre de meurtre prémédité ; je ne sais pas être inique — parfois pour me rendre service : neuf ou dix fois, — j’ai été tenté de le trouer ici, sous les côtes.

Ia.
Though in the trade of Warre I haue slaine men,
Yet do I hold it very stuffe o'th'conscience
To do no contriu'd Murder: I lacke Iniquitie
Sometime to do me seruice. Nine, or ten times
I had thought t'haue yerk'd him here vnder the Ribbes.

OTHELLO.
— Les choses sont mieux ainsi.

Othello.
'Tis better as it is.

IAGO.
— Non, mais il bavardait tant ! il parlait en termes si ignobles et si provocants — contre Votre Honneur, — qu’avec le peu de sainteté que vous me connaissez, — j’ai eu grand-peine à le ménager. Mais, de grâce, monsieur, — êtes-vous solidement marié ? Soyez sûr — que ce Magnifique est très-aimé : — il a, par l’influence, une voix aussi puissante que — celle du doge. Il vous fera divorcer. — Il vous opposera toutes les entraves, toutes les rigueurs — pour lesquelles la loi, tendue de tout son pouvoir, — lui donnera de la corde.

Iago.
Nay but he prated,
And spoke such scuruy, and prouoking termes
Against your Honor, that with the little godlinesse I haue
I did full hard forbeare him. But I pray you Sir,
Are you fast married? Be assur'd of this,
That the Magnifico is much belou'd,
And hath in his effect a voice potentiall
As double as the Dukes: He will diuorce you.
Or put vpon you, what restraint or greeuance,
The Law (with all his might, to enforce it on)
Will giue him Cable.

OTHELLO.
Laissons-le faire selon son dépit. — Les services que j’ai rendus à Sa Seigneurie — parleront plus fort que ses plaintes. On ne sait pas tout encore : — quand je verrai qu’il y a honneur à s’en vanter, — je révélerai que je tiens la vie et l’être — d’hommes assis sur un trône ; et mes mérites — pourront répondre la tête haute à la fière fortune — que j’ai conquise. Sache-le bien, Iago, — si je n’aimais pas la gentille Desdémona, — je ne voudrais pas restreindre mon existence, libre sous le ciel, — au cercle d’un intérieur, — non, pour tous les trésors de la mer. Mais vois donc ! Quelles sont ces lumières là-bas ?

Othel.
Let him do his spight;
My Seruices, which I haue done the Signorie
Shall out-tongue his Complaints. 'Tis yet to know,
Which when I know, that boasting is an Honour,
I shall promulgate. I fetch my life and being,
From Men of Royall Seige. And my demerites
May speake (vnbonnetted) to as proud a Fortune
As this that I haue reach'd. For know Iago,
But that I loue the gentle Desdemona,
I would not my vnhoused free condition
Put into Circumscription, and Confine,
For the Seas worth. But looke, what Lights come yond?

Cassio et plusieurs officiers portant des torches apparaissent à distance.

Enter Cassio, with Torches.

IAGO.
— C’est le père et ses amis qu’on a mis sur pied. — Vous feriez bien de rentrer.

Iago.
Those are the raised Father, and his Friends:
You were best go in.

OTHELLO.
Non pas : il faut que l’on me trouve. — Mon caractère, mon titre, ma conscience intègre, — me montreront tel que je suis. Sont-ce bien eux ?

Othel.
Not I: I must be found.
My Parts, my Title, and my perfect Soule
Shall manifest me rightly. Is it they?

IAGO.
Par Janus ! Je crois que non.

Iago.
By Ianus, I thinke no.

OTHELLO, s’approchant des nouveaux venus.
Les gens du doge et mon lieutenant ! — Que la nuit vous soit bonne, mes amis ! — Quoi de nouveau ?

Othel.
The Seruants of the Dukes?
And my Lieutenant?
The goodnesse of the Night vpon you (Friends)
What is the Newes?

CASSIO.
Le doge vous salue, général, — et réclame votre comparution immédiate.

Cassio.
The Duke do's greet you (Generall)
And he requires your haste, Post-haste appearance,
Euen on the instant.

OTHELLO.
De quoi s’agit-il, — à votre idée ?

Othello.
What is the matter, thinke you?

CASSIO.
— Quelque nouvelle de Chypre, je suppose : — c’est une affaire qui presse. Les galères — ont expédié une douzaine de messagers qui ont couru — toute la nuit, les uns après les autres. — Déjà beaucoup de nos conseils se sont levés et réunis — chez le doge. On vous a réclamé ardemment ; — et, comme on ne vous a pas trouvé à votre logis, — le Sénat a envoyé trois escouades différentes — à votre recherche.

Cassio.
Something from Cyprus, as I may diuine:
It is a businesse of some heate. The Gallies
Haue sent a dozen sequent Messengers
This very night, at one anothers heeles:
And many of the Consuls, rais'd and met,
Are at the Dukes already. You haue bin hotly call'd for,
When being not at your Lodging to be found,
The Senate hath sent about three seuerall Quests,
To search you out.

OTHELLO.
Il est heureux que j’aie été trouvé par vous. — Je n’ai qu’un mot à dire ici, dans la maison.
Il montre le Sagittaire.
— Et je pars avec vous.

Othel.
'Tis well I am found by you:
I will but spend a word here in the house,
And goe with you.

Il s’éloigne et disparaît.

CASSIO.
Enseigne, que fait-il donc là ?

Cassio.
Aunciant, what makes he heere?

IAGO.
— Sur ma foi ! Il a pris à l’abordage un galion de terre ferme. — Si la prise est déclarée légale, sa fortune est faite à jamais.

Iago.
Faith, he to night hath boarded a Land Carract,
If it proue lawfull prize, he's made for euer.

CASSIO.
— Je ne comprends pas.

Cassio.
I do not vnderstand.

IAGO.
Il est marié.

Iago.
He's married.

CASSIO.
À qui donc ?

Cassio.
To who?

IAGO.
Marié à…
Othello revient.
Allons ! Général, voulez-vous venir ?

Iago.
Marry to ——— Come Captaine, will you go?

OTHELLO.
Je suis à vous.

Othel.
Haue with you.

CASSIO.
— Voici une autre troupe qui vient vous chercher.

Cassio.
Here comes another Troope to seeke for you.

Entrent Brabantio, Roderigo et des officiers de nuit, armés et portant des torches.

Enter Brabantio, Rodorigo, with Officers, and Torches.

IAGO.
— C’est Brabantio : général, prenez garde. — Il vient avec de mauvaises intentions.

Iago.
It is Brabantio: Generall be aduis'd,
He comes to bad intent.

OTHELLO.
Holà ! Arrêtez.

Othello.
Holla, stand there.

RODERIGO, à Brabantio.
— Seigneur, voici le More.

Rodo.
Signior, it is the Moore.

BRABANTIO, désignant Othello.
Sus au voleur !

Bra.
Downe with him, Theefe.

Ils dégainent des deux côtés.

IAGO.
— C’est vous, Roderigo ? Allons, monsieur, à nous deux !

Iago.
You, Rodorigoc? Cme Sir, I am for you.

OTHELLO.
— Rentrez ces épées qui brillent : la rosée pourrait les rouiller.
À Brabantio.
— Bon signor, vous aurez plus de pouvoir avec vos années — qu’avec vos armes.

Othe.
Keepe vp your bright Swords, for the dew will
rust them. Good Signior, you shall more command with
yeares, then with your Weapons.

BRABANTIO.
— Ô toi ! Hideux voleur, où as-tu recelé ma fille ? — Damné que tu es, tu l’as enchantée !… — En effet, je m’en rapporte à tout être de sens : — si elle n’était pas tenue à la chaîne de la magie, — est-ce qu’une fille si tendre, si belle, si heureuse, — si opposée au mariage qu’elle repoussait — les galants les plus somptueux et les mieux frisés du pays, — aurait jamais, au risque de la risée générale, — couru de la tutelle de son père au sein noir de suie — d’un être comme toi, fait pour effrayer et non pour plaire ? — Je prends tout le monde pour juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens — que tu as pratiqué sur elle tes charmes hideux — et abusé sa tendre jeunesse avec des drogues ou des minéraux — qui éveillent le désir ? Je ferai examiner ça. — La chose est probable et palpable à la réflexion. — En conséquence, je t’appréhende et je t’empoigne — comme un suborneur du monde, comme un adepte — des arts prohibés et hors la loi.
À ses gardes.
Emparez-vous de lui ; s’il résiste, — maîtrisez-le à ses risques et périls.

Bra.
Oh thou foule Theefe,
Where hast thou stow'd my Daughter?
Damn'd as thou art, thou hast enchaunted her
For Ile referre me to all things of sense,
(If she in Chaines of Magick were not bound)
Whether a Maid, so tender, Faire, and Happie,
So opposite to Marriage, that she shun'd
The wealthy curled Deareling of our Nation,
Would euer haue (t'encurre a generall mocke)
Run from her Guardage to the sootie bosome,
Of such a thing as thou: to feare, not to delight?
Iudge me the world, if 'tis not grosse in sense,
That thou hast practis'd on her with foule Charmes,
Abus'd her delicate Youth, with Drugs or Minerals,
That weakens Motion. Ile haue't disputed on,
'Tis probable, and palpable to thinking;
I therefore apprehend and do attach thee,
For an abuser of the World, a practiser
Of Arts inhibited, and out of warrant;
Lay hold vpon him, if he do resist
Subdue him, at his perill.

OTHELLO.
Retenez vos bras, — vous, mes partisans, et vous, les autres ! — Si ma réplique devait être à coups d’épée, je me la serais rappelée — sans souffleur.
À Brabantio.
Où voulez-vous que j’aille — pour répondre à votre accusation ?

Othe.
Hold your hands
Both you of my inclining, and the rest.
Were it my Cue to fight, I should haue knowne it
Without a Prompter. Whether will you that I goe
To answere this your charge?

BRABANTIO.
En prison ! Jusqu’à l’heure rigoureuse — où la loi, dans le cours de sa session régulière, — t’appellera à répondre.

Bra.
To Prison, till fit time
Of Law, and course of direct Session
Call thee to answer.

OTHELLO.
Et, si je vous obéis, — comment pourrai-je satisfaire le doge, — dont les messagers, ici rangés à mes côtés, — doivent, pour quelque affaire d’État pressante, — me conduire jusqu’à lui ?

Othe.
What if I do obey?
How may the Duke be therewith satisfi'd,
Whose Messengers are heere about my side,
Vpon some present businesse of the State,
To bring me to him.

UN OFFICIER, à Brabantio.
C’est vrai, très-digne signor, — le doge est en conseil, et votre excellence elle-même — a été convoquée, j’en suis sûr.

Officer.
'Tis true most worthy Signior,
The Dukes in Counsell, and your Noble selfe,
I am sure is sent for.

BRABANTIO.
Comment ! le doge en conseil ! — à cette heure de la nuit !… Emmenez-le. — Ma cause n’est point frivole : le doge lui-même — et tous mes frères du Sénat — ne peuvent prendre ceci que comme un affront personnel. — Car, si de telles actions peuvent avoir un libre cours, — des serfs et des païens seront bientôt nos gouvernants !

Bra.
How? The Duke in Counsell?
In this time of the night? Bring him away;
Mine's not an idle Cause. The Duke himselfe,
Or any of my Brothers of the State,
Cannot but feele this wrong, as 'twere their owne:
For if such Actions may haue passage free,
Bond-slaues, and Pagans shall our Statesmen be.

Ils s’en vont.

Exeunt.

SCÈNE III

SCENE III

Le Doge et les sénateurs sont assis autour d’une table. Au fond se tiennent les officiers de service.

Enter Duke, Senators, and Officers.

LE DOGE.
— Il n’y a pas dans ces nouvelles assez d’harmonie — pour y croire.

Duke.
There's no composition in this Newes,
That giues them Credite.

PREMIER SÉNATEUR.
En effet, elles sont en contradiction. — Mes lettres disent cent sept galères.

1. Sen.
Indeed, they are disproportioned;
My Letters say, a Hundred and seuen Gallies.

LE DOGE.
— Et les miennes, cent quarante.

Duke.
And mine a Hundred fortie.

DEUXIÈME SÉNATEUR.
Et les miennes, deux cents. — Bien qu’elles ne s’accordent pas sur le chiffre exact — (vous savez que les rapports fondés sur des conjectures — ont souvent des variantes), elles confirment toutes — le fait d’une flotte turque se portant sur Chypre.

2. Sena.
And mine two Hundred:
But though they iumpe not on a iust accompt,
(As in these Cases where the ayme reports,
'Tis oft with difference) yet do they all confirme
A Turkish Fleete, and bearing vp to Cyprus.

LE DOGE.
— Oui ! Cela suffit pour former notre jugement. — Je ne me laisse pas rassurer par les contradictions, — et je vois le fait principal prouvé — d’une terrible manière.

Duke.
Nay, it is possible enough to iudgement:
I do not so secure me in the Error,
But the maine Article I do approue
In fearefull sense.

UN MATELOT, au dehors.
Holà ! holà ! holà !

Saylor within.
What hoa, what hoa, what hoa.

Entre un officier suivi d’un matelot.

Enter Saylor.

L’OFFICIER.
— Un messager des galères !

Officer.
A Messenger from the Gallies.

LE DOGE.
Eh bien ! qu’y a-t-il ?

Duke.
Now? What's the businesse?

LE MATELOT.
— L’expédition turque appareille pour Rhodes ; — c’est ce que je suis chargé d’annoncer au gouvernement — par le seigneur Angelo.

Sailor.
The Turkish Preparation makes for Rhodes,
So was I bid report here to the State,
By Signior Angelo.

LE DOGE, aux sénateurs.
Que dites-vous de ce changement ?

Duke.
How say you by this change?

PREMIER SÉNATEUR.
Il n’a pas de motif — raisonnable. C’est une feinte — pour détourner notre attention. Considérons — la valeur de Chypre pour le Turc ; — comprenons seulement — que cette île est pour le Turc plus importante que Rhodes, — et qu’elle lui est en même temps plus facile à emporter, — puisqu’elle n’a ni l’enceinte militaire — ni aucun moyen de défense — dont Rhodes est investie : songeons à cela, — et nous ne pourrons pas croire que le Turc fasse la faute — de renoncer à la conquête qui l’intéresse le plus — et de négliger une attaque d’un succès facile — pour provoquer et risquer un danger sans profit.

1. Sen.
This cannot be
By no assay of reason. 'Tis a Pageant
To keepe vs in false gaze, when we consider
Th'importancie of Cyprus to the Turke;
And let our selues againe but vnderstand,
That as it more concernes the Turke then Rhodes,
So may he with more facile question beare it,
For that it stands not in such Warrelike brace,
But altogether lackes th'abilities
That Rhodes is dress'd in. If we make thought of this,
We must not thinke the Turke is so vnskillfull,
To leaue that latest, which concernes him first,
Neglecting an attempt of ease, and gaine
To wake, and wage a danger profitlesse.

LE DOGE.
— Non, à coup sûr, ce n’est pas à Rhodes qu’il en veut.

Duke.
Nay, in all confidence he's not for Rhodes.

UN OFFICIER.
— Voici d’autres nouvelles.

Officer.
Here is more Newes.

Entre un Messager.

Enter a Messenger.

LE MESSAGER.
— Révérends et gracieux seigneurs, les Ottomans, — après avoir gouverné tout droit sur l’île de Rhodes, — ont été ralliés là par une flotte de réserve.

Messen.
The Ottamites, Reueren'd, and Gracious,
Steering with due course toward the Ile of Rhodes,
Haue there inioynted them with an after Fleete.

PREMIER SÉNATEUR.
— C’est ce que je pensais… Combien de bâtiments, à votre calcul ?

1. Sen.
I, so I thought: how many, as you guesse?

LE MESSAGER.
— Trente voiles. Maintenant ils reviennent — sur leur route et dirigent manifestement — leur expédition sur Chypre… Le seigneur Montano, — votre fidèle et très-vaillant serviteur, — prend la respectueuse liberté de vous en donner avis, — et vous prie de le croire.

Mess.
Of thirtie Saile: and now they do re-stem
Their backward course, bearing with frank appearance
Their purposes toward Cyprus. Signior Montano,
Your trustie and most Valiant Seruitour,
With his free dutie, recommends you thus,
And prayes you to beleeue him.

LE DOGE.
— Il est donc certain que c’est contre Chypre ! — Est-ce que Marcus Luccicos n’est pas à la ville ?

Duke.
'Tis certaine then for Cyprus:
Marcus Luccicos is not he in Towne?

PREMIER SÉNATEUR.
— Il est maintenant à Florence.

1. Sen.
He's now in Florence.

LE DOGE.
— Écrivez-lui de notre part de revenir, au train de poste.

Duke.
Write from vs,
To him, Post, Post-haste, dispatch.

PREMIER SÉNATEUR.
— Voici venir Brabantio et le vaillant More.

1. Sen.
Here comes Brabantio, and the Valiant Moore.

Entrent Brabantio, Othello, Iago, Roderigo et des officiers.

Enter Brabantio, Othello, Cassio, Iago, Rodorigo, and Officers.

LE DOGE.
— Vaillant Othello, nous avons à vous employer sur-le-champ — contre l’ennemi commun, l’Ottoman.
À Brabantio.
— Je ne vous voyais pas : soyez le bienvenu, noble seigneur. — Vos conseils et votre aide nous ont manqué cette nuit.


Duke.
Valiant Othello, we must straight employ you,
Against the generall Enemy Ottoman.
I did not see you: welcome gentle Signior,
We lack't your Counsaile, and your helpe to night.

BRABANTIO.
— Et à moi les vôtres. Que votre Grâce me pardonne ! — Ce ne sont ni mes fonctions ni les nouvelles publiques — qui m’ont tiré de mon lit. L’intérêt général — n’a pas de prise sur moi en ce moment : car la douleur privée — ouvre en moi ses écluses avec tant de violence — qu’elle engloutit et submerge les autres soucis — dans son invariable plénitude.

Bra.
So did I yours: Good your Grace pardon me.
Neither my place, hor ought I heard of businesse
Hath rais'd me from my bed; nor doth the generall care
Take hold on me. For my perticular griefe
Is of so flood-gate, and ore-bearing Nature,
That it engluts, and swallowes other sorrowes,
And it is still it selfe.

LE DOGE.
De quoi s’agit-il donc ?

Duke.
Why? What's the matter?

BRABANTIO.
— Ma fille ! Ô ma fille !

Bra.
My Daughter: oh my Daughter!

UN SÉNATEUR.
Morte ?

Sen.
Dead?

BRABANTIO.
Oui, morte pour moi. — On l’a abusée ! on me l’a volée ! on l’a corrompue — à l’aide de talismans et d’élixirs achetés à des charlatans. — Car, qu’une nature s’égare si absurdement, — n’étant ni défectueuse, ni aveugle, ni boiteuse d’intelligence, — ce n’est pas possible sans sorcellerie…

Bra.
I, to me.
She is abus'd, stolne from me, and corrupted
By Spels, and Medicines, bought of Mountebanks;
For Nature, so prepostrously to erre,
(Being not deficient, blind, or lame of sense,)
Sans witch-craft could not.

LE DOGE.
— Quel que soit celui qui, par d’odieux procédés, — a ainsi ravi votre fille à elle-même — et à vous, voici le livre sanglant de la loi. — Vous en lirez vous-même la lettre rigoureuse, — et vous l’interpréterez à votre guise : oui, quand mon propre fils — serait accusé par vous !

Duke.
Who ere he be, that in this foule proceeding
Hath thus beguil'd your Daughter of her selfe,
And you of her; the bloodie Booke of Law,
You shall your selfe read, in the bitter letter,
After your owne sense: yea, though our proper Son
Stood in your Action.

BRABANTIO.
Je remercie humblement votre Grâce. — Voici l’homme ; c’est ce More que, paraît-il, — votre mandat spécial a, pour des affaires d’État, — appelé ici.

Bra.
Humbly I thanke your Grace,
Here is the man; this Moore, whom now it seems
Your speciall Mandate, for the State affaires
Hath hither brought.

LE DOGE ET LES SÉNATEURS.
Lui ! nous en sommes désolés.

All.
We are verie sorry for't.

LE DOGE, à Othello.
— Qu’avez-vous, de votre côté, à répondre à cela ?

Duke.
What in your owne part, can you say to this?

BRABANTIO.
Rien, sinon que cela est.

Bra.
Nothing, but this is so.

OTHELLO.
— Très-puissants, très-graves et très-révérends seigneurs, — mes nobles et bien-aimés maîtres, — j’ai enlevé la fille de ce vieillard, — c’est vrai, comme il est vrai que je l’ai épousée : — voilà le chef de mon crime ; vous le voyez de front, — dans toute sa grandeur. Je suis rude en mon langage, — et peu doué de l’éloquence apprêtée de la paix. — Car, depuis que ces bras ont leur moelle de sept ans, — ils n’ont cessé, excepté depuis ces neuf mois d’inaction, — d’employer dans le camp leur plus précieuse activité ; — et je sais peu de chose de ce vaste monde — qui n’ait rapport aux faits de guerre et de bataille. — Aussi, embellirai-je peu ma cause — en la plaidant moi-même. Pourtant, avec votre gracieuse autorisation, — je vous dirai sans façon et sans fard — l’histoire entière de mon amour, et par quels philtres, — par quels charmes, par quelles conjurations, par quelle puissante magie — (car ce sont les moyens dont on m’accuse) — j’ai séduit sa fille.

Othe.
Most Potent, Graue, and Reueren'd Signiors,
My very Noble, and approu'd good Masters;
That I haue tane away this old mans Daughter,
It is most true: true I haue married her;
The verie head, and front of my offending,
Hath this extent; no more. Rude am I, in my speech,
And little bless'd with the soft phrase of Peace;
For since these Armes of mine, had seuen yeares pith,
Till now, some nine Moones wasted, they haue vs'd
Their deerest action, in the Tented Field:
And little of this great world can I speake,
More then pertaines to Feats of Broiles, and Battaile,
And therefore little shall I grace my cause,
In speaking for my selfe. Yet, (by your gratious patience)
I will a round vn-varnish'd Tale deliuer,
Of my whole course of Loue.
What Drugges, what Charmes,
What Coniuration, and what mighty Magicke,
(For such proceeding I am charg'd withall)
I won his Daughter.

BRABANTIO.
Une enfant toujours si modeste, — d’une nature si douce et si paisible — qu’au moindre mouvement — elle rougissait d’elle-même ! Devenir, en dépit de la nature, — de son âge, de son pays, de sa réputation, de tout, — amoureuse de ce qu’elle avait peur de regarder ! — Il n’y a qu’un jugement difforme et très-imparfait — pour déclarer que la perfection peut faillir ainsi — contre toutes les lois de la nature ; il faut forcément — conclure à l’emploi des maléfices infernaux — pour expliquer cela. J’affirme donc, encore une fois, — que c’est à l’aide de mixtures toutes-puissantes sur le sang — ou de quelque philtre enchanté à cet effet — qu’il a agi sur elle.

LE DOGE.
Affirmer cela n’est pas le prouver. — Des témoignages plus certains et plus évidents — que ces maigres apparences et que ces pauvres vraisemblances — d’une probabilité médiocre, doivent être produits contre lui.

Bra.
A Maiden, neuer bold:
Of Spirit so still, and quiet, that her Motion
Blush'd at her selfe, and she, in spight of Nature,
Of Yeares, of Country, Credite, euery thing
To fall in Loue, with what she fear'd to looke on;
It is a iudgement main'd, and most imperfect.
That will confesse Perfection so could erre
Against all rules of Nature, and must be driuen
To find out practises of cunning hell
Why this should be. I therefore vouch againe,
That with some Mixtures, powrefull o're the blood,
Or with some Dram, (coniur'd to this effect)
He [wrought] vpon her.
To vouch this, is no proofe,
Without more wider, and more ouer Test
Then these thin habits, and poore likely-hoods
Of moderne seeming, do prefer against him.

PREMIER SÉNATEUR.
— Mais parlez, Othello. — Est-ce par des moyens équivoques et violents — que vous avez dominé et empoisonné les affections de cette jeune fille ? — ou bien n’avez-vous réussi que par la persuasion et par ces loyales requêtes — qu’une âme soumet à une âme ?

Sen.
But Othello, speake,
Did you, by indirect, and forced courses
Subdue, and poyson this yong Maides affections?
Or came it by request, and such faire question
As soule, to soule affordeth?

OTHELLO.
Je vous en conjure, — envoyez chercher la dame au Sagittaire, — et faites-la parler de moi devant son père. — Si vous me trouvez coupable dans son récit, — que non seulement votre confiance et la charge que je tiens de vous — me soient retirées, mais que votre sentence — retombe sur ma vie même !

Othel.
I do beseech you,
Send for the Lady to the Sagitary,
And let her speake of me before her Father;
If you do finde me foule, in her report,
The Trust, the Office, I do hold of you,
Not onely take away, but let your Sentence
Euen fall vpon my life.

LE DOGE.
Qu’on envoie chercher Desdémona !

Duke.
Fetch Desdemona hither.

OTHELLO, à Iago.
— Enseigne, conduisez-les : vous connaissez le mieux l’endroit.
Iago et quelques officiers sortent.
— En attendant qu’elle vienne, je vais, aussi franchement que — je confesse au ciel les faiblesses de mon sang, — expliquer nettement à votre grave auditoire — comment j’ai obtenu l’amour de cette belle personne, — et comment elle, le mien.

Othe.
Aunciant, conduct them:
You best know the place.
And tell she come, as truely as to heauen,
I do confesse the vices of my blood,
So iustly to your Graue eares, Ile present
How I did thriue in this faire Ladies loue,
And she in mine.

LE DOGE.
— Parlez, Othello.

Duke.
Say it Othello.

OTHELLO.
— Son père m’aimait ; il m’invitait souvent, — il me demandait l’histoire de ma vie, — année par année, les batailles, les siéges, les hasards — que j’avais traversés. — Je parcourus tout, depuis les jours de mon enfance — jusqu’au moment même où il m’avait prié de raconter. — Alors je parlai de chances désastreuses, — d’aventures émouvantes sur terre et sur mer, — de morts esquivées d’un cheveu sur la brèche menaçante, — de ma capture par l’insolent ennemi, — de ma vente comme esclave, de mon rachat — et de ce qui suivit. Dans l’histoire de mes voyages, — des antres profonds, des déserts arides, — d’âpres fondrières, des rocs et des montagnes dont la cime touche le ciel — s’offraient à mon récit : je les y plaçai. — Je parlai des cannibales qui s’entre-dévorent, — des anthropophages et des hommes qui ont la tête — au-dessous des épaules. Pour écouter ces choses, — Desdémona montrait une curiosité sérieuse ; — quand les affaires de la maison l’appelaient ailleurs, — elle les dépêchait toujours au plus vite, — et revenait, et de son oreille affamée — elle dévorait mes paroles. Ayant remarqué cela, — je saisis une heure favorable, et je trouvai moyen — d’arracher du fond de son cœur le souhait — que je lui fisse la narration entière de mes explorations, qu’elle ne connaissait que par des fragments sans suite. — J’y consentis, et souvent je lui dérobai des larmes, quand je parlai de quelque catastrophe — qui avait frappé ma jeunesse. Mon histoire terminée, — elle me donna pour ma peine un monde de soupirs ; — elle jura qu’en vérité cela était étrange, plus qu’étrange, — attendrissant, prodigieusement attendrissant ; — elle eût voulu ne pas l’avoir entendu, mais elle eût voulu aussi — que le ciel eût fait pour elle un pareil homme ! Elle me remercia, — et me dit que, si j’avais un ami qui l’aimait, — je lui apprisse seulement à répéter mon histoire, — et que cela suffirait à la charmer. — Sur cette insinuation, je parlai : — elle m’aimait pour les dangers que j’avais traversés, — et je l’aimais pour la sympathie qu’elle y avait prise. — Telle est la sorcellerie dont j’ai usé… — Mais voici ma dame qui vient ; qu’elle-même en dépose !

Othe.
Her Father lou'd me, oft inuited me:
Still question'd me the Storie of my life,
From yeare to yeare: the Battaile, Sieges, Fortune,
That I haue past.
I ran it through, euen from my boyish daies,
To th'very moment that he bad me tell it.
Wherein I spoke of most disastrous chances:
Of mouing Accidents by Flood and Field,
Of haire-breadth scapes i'th'imminent deadly breach;
Of being taken by the Insolent Foe,
And sold to slauery. Of my redemption thence,
And portance in my Trauellours historie.
Wherein of Antars vast, and Desarts idle,
Rough Quarries, Rocks, Hills, whose head touch heauen,
It was my hint to speake. Such was my Processe,
And of the Canibals that each others eate,
The Antropophague, and men whose heads
Grew beneath their shoulders. These things to heare,
Would Desdemona seriously incline:
But still the house Affaires would draw her hence:
Which euer as she could with haste dispatch,
She'l'd come againe, and with a greedie eare
Deuoure vp my discourse. Which I obseruing,
Tooke once a pliant houre, and found good meanes
To draw from her a prayer of earnest heart,
That I would all my Pilgrimage dilate,
Whereof by parcels she had something heard,
But not instinctiuely: I did consent,
And often did beguile her of her teares,
When I did speake of some distressefull stroke
That my youth suffer'd: My Storie being done,
She gaue me for my paines a world of kisses:
She swore in faith 'twas strange: 'twas passing strange,
'Twas pittifull: 'twas wondrous pittifull.
She wish'd she had not heard it, yet she wish'd
That Heauen had made her such a man. She thank'd me,
And bad me, if I had a Friend that lou'd her,
I should but teach him how to tell my Story,
And that would wooe her. Vpon this hint I spake,
She lou'd me for the dangers I had past,
And I lou'd her, that she did pitty them.
This onely is the witch-craft I haue vs'd.
Here comes the Ladie: Let her witnesse it.

Entrent Desdémona, Iago et les officiers de l’escorte.

Enter Desdemona, Iago, Attendants.

LE DOGE.
— Il me semble qu’une telle histoire séduirait ma fille même. — Bon Brabantio, — réparez aussi bien que possible cet éclat. — Il vaut encore mieux se servir d’une arme brisée — que de rester les mains nues.


Duke.
I thinke this tale would win my Daughter too,
Good Brabantio, take vp this mangled matter at the best:
Men do their broken Weapons rather vse,
Then their bare hands.

BRABANTIO.
De grâce, écoutez-la ! — Si elle confesse qu’elle a fait la moitié des avances, — que la ruine soit sur ma tête si mon injuste blâme — tombe sur cet homme !… Approchez, gentille donzelle ! — Distinguez-vous dans cette noble compagnie — celui à qui vous devez le plus d’obéissance ?

Bra.
I pray you heare her speake?
If she confesse that she was halfe the wooer,
Destruction on my head, if my bad blame
Light on the man. Come hither gentle Mistris,
Do you perceiue in all this Noble Companie,
Where most you owe obedience?

DESDÉMONA.
Mon noble père, — je vois ici un double devoir pour moi. — À vous je dois la vie et l’éducation, — et ma vie et mon éducation m’apprennent également — à vous respecter. Vous êtes mon seigneur selon le devoir… — Jusque-là je suis votre fille.
Montrant Othello.
Mais voici mon mari ! — Et autant ma mère montra de dévouement — pour vous, en vous préférant à son père même, — autant je prétends en témoigner — légitimement au More, mon seigneur.

Des.
My Noble Father,
I do perceiue heere a diuided dutie.
To you I am bound for life, and education:
My life and education both do learne me,
How to respect you. You are the Lord of duty,
I am hitherto your Daughter. But heere's my Husband;
And so much dutie, as my Mother shew'd
To you, preferring you before her Father:
So much I challenge, that I may professe
Due to the Moore my Lord.

BRABANTIO.
— Dieu soit avec vous ! J’ai fini.
Au doge.
— Plaise à votre Grâce de passer aux affaires d’État… Que n’ai-je adopté un enfant plutôt que d’en faire un !…
À Othello.
— Approche, More. Je te donne de tout mon cœur ce — que je t’aurais, si tu ne le possédais déjà, refusé — de tout mon cœur.
À Desdémona.
Grâce à toi, mon bijou, — je suis heureux dans l’âme de n’avoir pas d’autres enfants ; — car ton escapade m’eût appris à les tyranniser — et à les tenir à l’attache… J’ai fini, monseigneur.

Bra.
God be with you: I haue done.
Please it your Grace, on to the State Affaires;
I had rather to adopt a Child, then get it.
Come hither Moore;
I here do giue thee that with all my heart,
Which but thou hast already, with all my heart
I would keepe from thee. For your sake (Iewell)
I am glad at soule, I haue no other Child;
For thy escape would teach me Tirranie
To hang clogges on them. I haue done my Lord.

LE DOGE.
— Laissez-moi parler à votre place, et placer une maxime — qui serve à ces amants de degré, de marchepied — pour remonter à votre faveur. — Une fois irrémédiables, les maux sont terminés — par la vue du pire qui put nous inquiéter naguère. — Gémir sur un malheur passé et disparu — est le plus sûr moyen d’attirer un nouveau malheur. — Lorsque la fortune nous prend ce que nous ne pouvons garder, — la patience rend son injure dérisoire. — Le volé qui sourit dérobe quelque chose au voleur. — C’est se voler soi-même que dépenser une douleur inutile.

Duke.
Let me speake like your selfe:
And lay a Sentence,
Which as a grise, or step may helpe these Louers.
When remedies are past, the griefes are ended
By seeing the worst, which late on hopes depended.
To mourne a Mischeefe that is past and gon,
Is the next way to draw new mischiefe on.
What cannot be preseru'd, when Fortune takes:
Patience, her Iniury a mock'ry makes.
The rob'd that smiles, steales something from the Thiefe,
He robs himselfe, that spends a bootelesse griefe.

BRABANTIO.
— Ainsi, que le Turc nous vole Chypre ! — nous n’aurons rien perdu, tant que nous pourrons sourire ! — Il reçoit bien les conseils, celui qui ne reçoit — en les écoutant qu’un soulagement superflu. — Mais celui-là reçoit une peine en même temps qu’un conseil, — qui n’est quitte avec le chagrin qu’en empruntant à la pauvre patience. — Ces sentences, tout sucre ou tout fiel, — ont une puissance fort équivoque. — Les mots ne sont que des mots, et je n’ai jamais ouï dire — que dans un cœur meurtri on pénétrât par l’oreille… — Je vous en prie humblement, procédons aux affaires de l’État.

Bra.
So let the Turke of Cyprus vs beguile,
We loose it not so long as we can smile:
He beares the Sentence well, that nothing beares,
But the free comfort which from thence he heares.
But he beares both the Sentence, and the sorrow,
That to pay griefe, must of poore Patience borrow.
These Sentences, to Sugar, or to Gall,
Being strong on both sides, are Equiuocall.
But words are words, I neuer yet did heare:
That the bruized heart was pierc'd through the eares.
I humbly beseech you proceed to th'Affaires of State.

LE DOGE.
Le Turc se porte sur Chypre avec un armement considérable. Othello, les ressources de cette place sont connues de vous mieux que de personne. Aussi, quoique nous ayons là un lieutenant d’une capacité bien prouvée, l’opinion, cette arbitre souveraine des décisions, vous adresse son appel de suprême confiance. Il faut donc que vous vous résigniez à assombrir l’éclat de votre nouvelle fortune par les orages de cette rude expédition.

Duke.
The Turke with a most mighty Preparation makes for Cyprus: Othello, the Fortitude of the place is best knowne to you. And though we haue there a Substitute of most allowed sufficiencie; yet opinion, a more soueraigne Mistris of Effects, throwes a more safer voice on you: you must therefore be content to slubber the glosse of your new Fortunes, with this more stubborne, and boystrous expedition.

OTHELLO.
— Très graves sénateurs, ce tyran, l’habitude, — a fait de la couche de la guerre, couche de pierre et d’acier, — le lit de plume le plus doux pour moi. Je le déclare, — je ne trouve mon activité, mon énergie naturelle, — que dans une vie dure. Je me charge — de cette guerre contre les Ottomans. — En conséquence, humblement incliné devant votre gouvernement, — je demande pour ma femme une situation convenable, — les priviléges et le traitement dus à son rang, avec une résidence et un train — en rapport avec sa naissance.

Othe.
The Tirant Custome, most Graue Senators,
Hath made the flinty and Steele Coach of Warre
My thrice-driuen bed of Downe. I do agnize
A Naturall and prompt Alacartie,
I finde in hardnesse: and do vndertake
This present Warres against the Ottamites.
Most humbly therefore bending to your State,
I craue fit disposition for my Wife,
Due reference of Place, and Exhibition,
With such Accomodation and besort
As leuels with her breeding.

LE DOGE.
Si cela vous plaît, elle peut aller chez son père.

Duke.
Why at her Fathers?

BRABANTIO.
— Je n’y consens pas.

Bra.
I will not haue it so.

OTHELLO.
Ni moi.

Othe.
Nor I.

DESDÉMONA.
— Ni moi. Je n’y voudrais pas résider, — de peur de provoquer l’impatience de mon père — en restant sous ses yeux. Très-gracieux doge, — prêtez à mes explications une oreille indulgente, — et laissez-moi trouver dans votre suffrage une charte — qui protège ma faiblesse.

Des.
Nor would I there recide,
To put my Father in impatient thoughts
By being in his eye. Most [Gracious] Duke,
To my vnfolding, lend your prosperous eare,
And let me finde a Charter in your voice
T'assist my simplenesse.

LE DOGE.
Que désirez-vous, Desdémona ?

Duke.
What would you Desdemona?

DESDÉMONA.
— Si j’ai aimé le More assez pour vivre avec lui, — ma révolte éclatante et mes violences à la destinée — peuvent le trompetter au monde. Mon cœur — est soumis au caractère même de mon mari. — C’est dans le génie d’Othello que j’ai vu son visage ; — et c’est à sa gloire et à ses vaillantes qualités — que j’ai consacré mon âme et ma fortune. Aussi, chers seigneurs, si l’on me laissait ici, — chrysalide de la paix, tandis qu’il part pour la guerre, — on m’enlèverait les épreuves pour lesquelles je l’aime, — et je subirais un trop lourd intérim — par sa chère absence. Laissez-moi partir avec lui !

Des.
That I loue the Moore, to liue with him,
My downe-right violence, and storme of Fortunes,
May trumpet to the world. My heart's subdu'd
Euen to the very quality of my Lord;
I saw Othello's visage in his mind,
And to his Honours and his valiant parts,
Did I my soule and Fortunes consecrate.
So that (deere Lords) if I be left behind
A Moth of Peace, and he go to the Warre,
The Rites for why I loue him, are bereft me:
And I a heauie interim shall support
By his deere absence. Let me go with him.

OTHELLO.
— Vos voix, seigneurs ! Je vous en conjure, laissez à sa volonté — le champ libre. Si je vous le demande, — ce n’est pas pour flatter le goût de ma passion, — ni pour assouvir l’ardeur de nos jeunes amours — dans ma satisfaction personnelle, — mais bien pour déférer généreusement à son vœu. — Que le ciel défende vos bonnes âmes de cette pensée — que je négligerai vos sérieuses et grandes affaires quand — elle sera près de moi, — si jamais, dans ses jeux volages, — Cupidon ailé émoussait par une voluptueuse langueur — mes facultés spéculatives et actives, — si jamais les plaisirs corrompaient et altéraient mes devoirs, — que les ménagères fassent un chaudron de mon casque, — et que tous les outrages et tous les affronts conjurés — s’attaquent à mon renom !

Othe.
Let her haue your voice.
Vouch with me Heauen, I therefore beg it not
To please the pallate of my Appetite:
Nor to comply with heat the yong affects
In my defunct, and proper satisfaction.
But to be free, and bounteous to her minde:
And Heauen defend your good soules, that you thinke
I will your serious and great businesse scant
When she is with me. No, when light wing'd Toyes
Of feather'd Cupid, seele with wanton dulnesse
My speculatiue, and offic'd Instrument:
That my Disports corrupt, and taint my businesse:
Let House-wiues make a Skillet of my Helme,
And all indigne, and base aduersities,
Make head against my Estimation.

LE DOGE.
— Décidez entre vous — si elle doit partir ou rester. L’affaire crie : hâtez-vous ! — Votre promptitude doit y répondre. Il faut que vous soyez en route cette nuit.

Duke.
Be it as you shall priuately determine,
Either for her stay, or going: th'Affaire cries hast:
And speed must answer it.

DESDÉMONA.
— Cette nuit, monseigneur ?

LE DOGE.
Cette nuit même.

Sen.
You must away to night.

OTHELLO.
De tout mon cœur.

Othe.
With all my heart.

LE DOGE, aux sénateurs.
— À neuf heures du matin, nous nous retrouverons ici. — Othello, laissez derrière vous un officier : — il vous portera notre brevet — et toutes les concessions de titres et d’honneurs — qui vous importent.

Duke.
At nine i'th'morning, here wee'l meete againe.
Othello, leaue some Officer behind
And he shall our Commission bring to you:
And such things else of qualitie and respect
As doth import you.

OTHELLO.
— S’il plaît à votre Grâce, ce sera mon enseigne, — un homme de probité et de confiance. — C’est lui que je charge d’escorter ma femme — et de me remettre tout ce que votre gracieuse Seigneurie jugera nécessaire — de m’envoyer.

Othe.
So please your Grace, my Ancient,
A man he is of honesty and trust:
To his conueyance I assigne my wife,
With what else needfull, your good Grace shall think
To be sent after me.

LE DOGE.
— Soit !… Bonne nuit à tous !
À Brabantio.
Eh ! Noble signor, — s’il est vrai que la vertu a tout l’éclat de la beauté, — vous avez un gendre plus brillant qu’il n’est noir.

Duke.
Let it be so:
Good night to euery one. And Noble Signior,
If Vertue no delighted Beautie lacke,
Your Son-in-law is farre more Faire then Blacke.

PREMIER SÉNATEUR.
— Adieu, brave More ! Rendez heureuse Desdémona.

Sen.
Adieu braue Moore, vse Desdemona well.

BRABANTIO.
— Veille sur elle, More. Aie l’œil prompt à tout voir. — Elle a trompé son père ; elle pourrait bien te tromper.

Bra.
Looke to her (Moore) if thou hast eies to see:
She ha's deceiu'd her Father, and may thee.

Le doge, les sénateurs et les officiers sortent.

Exit.

OTHELLO.
— Ma vie, sur sa foi !… Honnête Iago, — il faut que je te laisse ma Desdémona ; — mets, je te prie, ta femme à son service, — et amène-les au premier moment favorable. — Viens, Desdémona, je n’ai qu’une — heure d’amour, de loisirs et de soins intérieurs — à passer avec toi. Nous devons obéir au temps.

Othe.
My life vpon her faith. Honest Iago,
My Desdemona must I leaue to thee:
I prythee let thy wife attend on her,
And bring them after in the best aduantage.
Come Desdemona, I haue but an houre
Of Loue, of wordly matter, and direction
To spend with thee. We must obey the time.

Othello et Desdémona sortent.

Exit.

RODERIGO.
Iago !

Rod.
Iago.

IAGO.
Que dis-tu, noble cœur ?

Iago.
What saist thou Noble heart?

RODERIGO.
Que crois-tu que je vais faire ?

Rod.
What will I do, think'st thou?

IAGO.
Pardieu ! te coucher et dormir.

Iago.
Why go to bed and sleepe.

RODERIGO.
Je vais incontinent me noyer.

Rod.
I will incontinently drowne my selfe.

IAGO.
Si tu le fais, je ne t’aimerai plus après. Niais que tu es !

Iago.
If thou do'st, I shall neuer loue thee after. Why thou silly Gentleman?

RODERIGO.
La niaiserie est de vivre quand la vie est un tourment. Nous avons pour prescription de mourir quand la mort est notre médecin.

Rod.
It is sillynesse to liue, when to liue is torment: and then haue we a prescription to dye, when death is our Physition.

IAGO.
Oh ! Le lâche !… Voilà quatre fois sept ans que je considère le monde ; et, depuis que je peux distinguer un bienfait d’une injure, je n’ai jamais trouvé un homme qui sût s’aimer. Avant de pouvoir dire que je vais me noyer pour l’amour de quelque guenon, je consens à être changé en babouin.

Iago.
Oh villanous: I haue look'd vpon the world for foure times seuen yeares, and since I could distinguish betwixt a Benefit, and an Iniurie: I neuer found man that knew how to loue himselfe. Ere I would say, I would drowne my selfe for the loue of a Gynney Hen, I would change my Humanity with a Baboone.

RODERIGO.
Que faire ? J’avoue ma honte d’être ainsi épris ; mais il ne dépend pas de ma vertu d’y remédier.

Rod.
What should I do? I confesse it is my shame to be so fond, but it is not in my vertue to amend it.

IAGO.
Ta vertu pour une figue ! Il dépend de nous-mêmes d’être d’une façon ou d’une autre. Notre corps est notre jardin, et notre volonté en est le jardinier. Voulons-nous y cultiver des orties ou y semer la laitue, y planter l’hysope et en sarcler le thym, le garnir d’une seule espèce d’herbe ou d’un choix varié, le stériliser par la paresse ou l’engraisser par l’industrie ? Eh bien ! Le pouvoir de tout modifier souverainement est dans notre volonté. Si la balance de la vie n’avait pas le plateau de la raison pour contre-poids à celui de la sensualité, notre tempérament et la bassesse de nos instincts nous conduiraient aux plus fâcheuses conséquences. Mais nous avons la raison pour refroidir nos passions furieuses, nos élans charnels, nos désirs effrénés. D’où je conclus que ce que vous appelez l’amour n’est qu’une végétation greffée ou parasite.

Iago.
Vertue? A figge, 'tis in our selues that we are thus, or thus. Our Bodies are our Gardens, to the which, our Wills are Gardiners. So that if we will plant Nettels, or sowe Lettice: Set Hisope, and weede vp Time: Supplie it with one gender of Hearbes, or distract it with many: either to haue it sterrill with idlenesse, or manured with Industry, why the power, and Corrigeable authoritie of this lies in our Wills. If the braine of our liues had not one Scale of Reason, to poize another of Sensualitie, the blood, and basenesse of our Natures would conduct vs to most prepostrous Conclusions. But we haue Reason to coole our raging Motions, our carnall Stings, or vnbitted Lusts: whereof I take this, that you call Loue, to be a Sect, or Seyen.

RODERIGO.
Impossible !

Rod.
It cannot be.

IAGO.
L’amour n’est qu’une débauche du sang et une concession de la volonté. Allons, sois un homme. Te noyer, toi ! On noie les chats et leur portée aveugle. J’ai fait profession d’être ton ami et je m’avoue attaché à ton service par des câbles d’une ténacité durable. Or, je ne pourrai jamais t’assister plus utilement qu’à présent… Mets de l’argent dans ta bourse, suis l’expédition, altère ta physionomie par une barbe usurpée… Je le répète, mets de l’argent dans ta bourse… Il est impossible que Desdémona conserve longtemps son amour pour le More… Mets de l’argent dans ta bourse… et le More son amour pour elle. Le début a été violent, la séparation sera à l’avenant, tu verras !… Surtout mets de l’argent dans ta bourse… Ces Mores ont la volonté changeante… Remplis bien ta bourse… La nourriture, qui maintenant est pour lui aussi savoureuse qu’une grappe d’acacia, lui sera bientôt aussi amère que la coloquinte. Quant à elle, si jeune, il faut bien qu’elle change. Dès qu’elle se sera rassasiée de ce corps-là, elle reconnaîtra l’erreur de son choix. Il faut bien qu’elle change, il le faut !… Par conséquent, mets de l’argent dans ta bourse. Si tu dois absolument te damner, trouve un moyen plus délicat que de te noyer : réunis tout l’argent que tu pourras. Si la sainteté d’un serment fragile échangé entre un aventurier barbare et une rusée Vénitienne n’est pas chose trop dure pour mon génie et pour toute la tribu de l’enfer, tu jouiras de cette femme : aussi trouve de l’argent. Peste soit de la noyade ! Elle est bien loin de ton chemin. Cherche plutôt à te faire pendre après ta jouissance obtenue qu’à aller te noyer avant.

Iago.
It is meerly a Lust of the blood, and a permission of the will. Come, be a man: drowne thy selfe? Drown Cats, and blind Puppies. I haue profest me thy Friend, and I confesse me knit to thy deseruing, with Cables of perdurable toughnesse. I could neuer better steed thee then now. Put Money in thy purse: follow thou the Warres, defeate thy fauour, with an vsurp'd Beard. I say put Money in thy purse. It cannot be long that Desdemona should continue her loue to the Moore. Put Money in thy purse: nor he his to her. It was a violent Commencement in her, and thou shalt see an answerable Sequestration, put but Money in thy purse. These Moores are changeable in their wils: fill thy purse with Money. The Food that to him now is as lushious as Locusts, shalbe to him shortly, as bitter as Coloquintida. She must change for youth: when she is sated with his body she will find the errors of her choice. Therefore, put Money in thy purse. If thou wilt needs damne thy selfe, do it a more delicate way then drowning. Make all the Money thou canst: If Sanctimonie, and a fraile vow, betwixt an erring Barbarian, and super-subtle Venetian be not too hard for my wits, and all the Tribe of hell, thou shalt enioy her: therefore make Money: a pox of drowning thy selfe, it is cleane out of the way. Seeke thou rather to be hang'd in Compassing thy ioy, then to be drown'd, and go without her.

RODERIGO.
Te dévoueras-tu à mes espérances, si je me rattache à cette solution ?

Rodo.
Wilt thou be fast to my hopes, if I depend on the issue?

IAGO.
Tu es sûr de moi. Va, trouve de l’argent. Je te l’ai dit souvent et je te le redis : je hais le More. Mes griefs m’emplissent le cœur ; tes raisons ne sont pas moindres. Liguons-nous pour nous venger de lui. Si tu peux le faire cocu, tu te donneras un plaisir, et à moi une récréation. Il y a dans la matrice des heures bien des événements dont elles accoucheront. En campagne ! Va, munis-toi d’argent. Demain nous reparlerons de ceci. Adieu.

Iago.
Thou art sure of me: Go make Money: I haue told thee often, and I re-tell thee againe, and againe, I hate the Moore. My cause is hearted; thine hath no lesse reason. Let vs be coniunctiue in our reuenge, against him. If thou canst Cuckold him, thou dost thy selfe a pleasure, me a sport. There are many Euents in the Wombe of Time, which wilbe deliuered. Trauerse, go, prouide thy Money. We will haue more of this to morrow. Adieu.

RODERIGO.
Où nous reverrons-nous dans la matinée ?

Rod.
Where shall we meete i'th'morning?

IAGO.
À mon logis.

Iago.
At my Lodging.

RODERIGO.
Je serai chez toi de bonne heure.

Rod.
Ile be with thee betimes.

IAGO.
Bon ! Adieu. M’entendez-vous bien, Roderigo ?

Iago.
Go too, farewell. Do you heare Rodorigo?

RODERIGO.
Que dites-vous ?

 

IAGO.
Plus de noyade ! entendez-vous ?

 

RODERIGO.
Je suis changé. Je vais vendre toutes mes terres.

Rod.
Ile sell all my Land.

IAGO.
Bon ! Adieu. Remplissez bien votre bourse.

 

Roderigo sort.

Exit.

IAGO, seul.
— Voilà comment je fais toujours ma bourse de ma dupe. — Car ce serait profaner le trésor de mon expérience — que de dépenser mon temps avec une pareille bécasse — sans en retirer plaisir et profit. Je hais le More. — On croit de par le monde qu’il a, entre ses draps, — rempli son office d’époux. J’ignore si c’est vrai ; — mais, moi, sur un simple soupçon de ce genre, — j’agirai comme sur la certitude. Il fait cas de moi. — Je n’en agirai que mieux sur lui pour ce que je veux… — Cassio est un homme convenable… Voyons maintenant… — Obtenir sa place et donner pleine envergure à ma vengeance : — coup double ! Comment ? comment ? Voyons… Au bout de quelque temps, faire croire à Othello — que Cassio est trop familier avec sa femme. — Cassio a une personne, des manières caressantes, qui — prêtent au soupçon ; il est bâti pour rendre les femmes infidèles. — Le More est une nature franche et ouverte — qui croit honnêtes les gens, pour peu qu’ils le paraissent ; — il se laissera mener par le nez aussi docilement — qu’un âne. — Je tiens le plan : il est conçu. Il faut que l’enfer et la nuit — produisent à la lumière du monde ce monstrueux embryon !

Iago.
Thus do I euer make my Foole, my purse:
For I mine owne gain'd knowledge should prophane
If I would time expend with such Snpe,
But for my Sport, and Profit: I hate the Moore,
And it is thought abroad, that 'twixt my sheets
She ha's done my Office. I know not if't be true,
But I, for meere suspition in that kinde,
Will do, as if for Surety. He holds me well,
The better shall my purpose worke on him:
Cassio's a proper man: Let me see now,
To get his Place, and to plume vp my will
In double Knauery. How? How? Let's see.
After some time, to abuse Othello's eares,
That he is too familiar with his wife:
He hath a person, and a smooth dispose
To be suspected: fram'd to make women false.
The Moore is of a free, and open Nature,
That thinkes men honest, that but seeme to be so,
And will as tenderly be lead by'th'Nose
As Asses are:
I hau't: it is engendred: Hell, and Night,
Must bring this monstrous Birth, to the worlds light.

Il sort.

ACTE II

ACT II

SCÈNE I

SCENE I

Arrivent Montano et deux gentilshommes.

Enter Montano, and two Gentlemen.

MONTANO.
— Que pouvons-nous distinguer en mer du haut du cap ?

Mon.
What from the Cape, can you discerne at Sea?

PREMIER GENTILHOMME.
— Rien du tout, tant les vagues sont élevées ! — Entre le ciel et la pleine mer, je ne puis — découvrir une voile.

1. Gent.
Nothing at all, it is a high wrought Flood:
I cannot 'twixt the Heauen, and the Maine,
Descry a Saile.

MONTANO.
Il me semble que le vent a parlé bien haut à la terre ; — jamais plus rudes rafales n’ont ébranlé nos créneaux. — S’il a fait autant de vacarme sur mer, — quelles sont les côtes de chêne qui, sous ces montagnes en fusion, — auront pu garder la mortaise ? Qu’allons-nous apprendre à la suite de ceci ?

Mon.
Me thinks, the wind hath spoke aloud at Land,
A fuller blast ne're shooke our Battlements:
If it hath ruffiand so vpon the Sea,
What ribbes of Oake, when Mountaines melt on them,
Can hold the Morties. What shall we heare of this?

DEUXIÈME GENTILHOMME.
— La dispersion de la flotte turque. — Pour peu qu’on se tienne sur la plage écumante, — les flots irrités semblent lapider les nuages ; — la lame, secouant au vent sa haute et monstrueuse crinière, — semble lancer l’eau sur l’Ourse flamboyante — et inonder les satellites du pôle immuable. — Je n’ai jamais vu pareille agitation — sur la vague enragée.

2  A Segregation of the Turkish Fleet:
For do but stand vpon the Foaming Shore,
The chidden Billow seemes to pelt the Clowds,
The winde-shak'd-Surge, with high & monstrous Maine
Seemes to cast water on the burning Beare,
And quench the Guards of th'euer-fixed Pole:
I neuer did like mollestation view
On the enchafed Flood.

MONTANO.
Si la flotte turque — n’était pas réfugiée dans quelque baie, elle a sombré. — Il lui est impossible d’y tenir.

Mon.
If that the Turkish Fleete
Be not enshelter'd, and embay'd, they are drown'd,
It is impossible to beare it out.

Arrive un troisième gentilhomme.

Enter a Gentleman.

TROISIÈME GENTILHOMME.
— Des nouvelles, mes enfants ! Nos guerres sont finies ! — Cette désespérée tempête a si bien étrillé les Turcs — que leurs projets sont éclopés. Un noble navire, venu de Venise, — a vu le sinistre naufrage et la détresse — de presque toute leur flotte.

3  Newes Laddes: our warres are done:
The desperate Tempest hath so bang'd the Turkes,
That their designement halts. A Noble ship of Venice,
Hath seene a greeuous wracke and sufferance
On most part of their Fleet.

MONTANO.
Quoi ! Vraiment ?

Mon.
How? Is this true?

TROISIÈME GENTILHOMME.
Le navire est ici mouillé, — un bâtiment véronais. Michel Cassio, lieutenant du belliqueux More, Othello, — a débarqué ; le More lui-même est en mer — et vient à Chypre avec des pleins pouvoirs.

3  The Ship is heere put in: A Verennessa, Michael Cassio
Lieutenant to the warlike Moore. Othello,
Is come on Shore: the Moore himself at Sea,
And is in full Commission heere for Cyprus.

MONTANO.
— J’en suis content : c’est un digne gouverneur.

Mon.
I am glad on't:
'Tis a worthy Gouernour.

TROISIÈME GENTILHOMME.
— Mais ce même Cassio, tout en parlant avec satisfaction — du désastre des Turcs, paraît fort triste, — et prie pour le salut du More : car ils ont été séparés — au plus fort de cette sombre tempête.

3  But this same Cassio, though he speake of comfort,
Touching the Turkish losse, yet he lookes sadly,
And praye the Moore be safe; for they were parted
With fowle and violent Tempest.

MONTANO.
Fasse le ciel qu’il soit sauvé ! — J’ai servi sous lui, et l’homme commande — en parfait soldat… Eh bien, allons sur le rivage. — Nous verrons le vaisseau qui vient d’atterrir, — et nous chercherons des yeux le brave Othello — jusqu’au point où la mer et l’azur aérien — sont indistincts à nos regards.

Mon.
Pray Heauens he be:
For I haue seru'd him, and the man commands
Like a full Soldier. Let's to the Sea-side (hoa)
As well to see the Vessell that's come in,
As to throw-out our eyes for braue Othello,
Euen till we make the Maine, and th'Eriall blew,
An indistinct regard.

TROISIÈME GENTILHOMME.
Oui, allons ! — Car chaque minute peut nous amener — un nouvel arrivage.

Gent.
Come, let's do so;
For euery Minute is expectancie
Of more Arriuancie.

Arrive Cassio.

Enter Cassio.

CASSIO, à Montano.
— Merci à vous, vaillant de cette île guerrière, — qui appréciez si bien le More ! Oh ! Puissent les cieux — le défendre contre les éléments, — car je l’ai perdu sur une dangereuse mer !

Cassi.
Thankes you, the valiant of the warlike Isle,
That so approoue the Moore: Oh let the Heauens
Giue him defence against the Elements,
For I haue lost him on a dangerous Sea.

MONTANO.
Est-il sur un bon navire ?

Mon.
Is he well ship'd?

CASSIO.
— Son bâtiment est fortement charpenté, et le pilote — a la réputation d’une expérience consommée. — Aussi mon espoir, loin d’être ivre-mort, — est-il raffermi par une saine confiance.

Cassio.
His Barke is stoutly Timber'd, and his Pylot
Of verie expert, and approu'd Allowance;
Therefore my hope's (not surfetted to death)
Stand in bold Cure.

VOIX AU DEHORS.
Une Voile ! une voile ! une voile !

Within.
A Saile, a Saile, a Saile.

Arrive un autre gentilhomme.

CASSIO.
— Quel est ce bruit ?

Cassio.
What noise?

QUATRIÈME GENTILHOMME.
— La Ville est déserte. Sur le front de la mer — se pressent un tas de gens qui crient : Une voile !

Gent.
The Towne is empty; on the brow o'th'Sea
Stand rankes of People and they cry, a Saile.

CASSIO.
— Mes pressentiments me désignent là le gouverneur.

Cassio.
My hopes do shape him for the Gouernor.

On entend le canon.

DEUXIÈME GENTILHOMME.
— Ils tirent la salve de courtoisie ; — ce sont des amis, en tout cas.

Gent.
They do discharge their Shot of Courtesie,
Our Friends, at least.

CASSIO, au deuxième gentilhomme.
Je vous en prie, Monsieur, partez — et revenez nous dire au juste qui vient d’arriver.

Cassio.
I pray you Sir, go forth,
And giue vs truth who 'tis that is arriu'd.

DEUXIÈME GENTILHOMME.
— J’y vais.

Gent.
I shall.

Il sort.

Exit.

MONTANO, à Cassio.
— Ah çà ! bon lieutenant, votre général est-il marié ?

Mon.
But good Lieutenant, is your Generall wiu'd?

CASSIO.
— Oui, et très-heureusement : il a conquis une fille — qui égale les descriptions de la renommée en délire ; — une fille qui échappe au trait des plumes pittoresques, — et qui, dans l’étoffe essentielle de sa nature, — porte toutes les perfections… Eh bien ! Qui vient d’atterrir ?

Cassio.
Most fortunately: he hath atchieu'd a Maid
That paragons description, and wilde Fame:
One that excels the quirkes of Blazoning pens,
And in th'essentiall Vesture of Creation,
Do's tyre the Ingeniuer.

Le deuxième gentilhomme rentre.

Enter Gentleman.

 

How now? Who ha's put in?

DEUXIÈME GENTILHOMME.
— C’est un certain Iago, enseigne du général.

Gent.
'Tis one Iago, Auncient to the Generall.

CASSIO.
— Il a eu la plus favorable et la plus heureuse traversée. — Les tempêtes elles-mêmes, les hautes lames, les vents hurleurs, — les rocs hérissés, les bancs de sable, — ces traîtres embusqués pour arrêter la quille inoffensive, — ont, comme s’ils avaient le sentiment de la beauté, oublié — leurs instincts destructeurs et laissé passer saine et sauve — la divine Desdémona.

Cassio.
Ha's had most fauourable, and happie speed:
Tempests themselues, high Seas, and howling windes,
The gutter'd-Rockes, and Congregated Sands,
Traitors ensteep'd, to enclogge the guiltlesse Keele,
As hauing sence of Beautie, do omit
Their mortall Natures, letting go safely by
The Diuine Desdemona.

MONTANO.
Quelle est cette femme ?

Mon.
What is she?

CASSIO.
— C’est celle dont je parlais, le capitaine de notre grand capitaine ! — Celle qui, confiée aux soins du hardi Iago, — vient, en mettant pied à terre, de devancer notre pensée — par une traversée de sept jours… Grand Jupiter ! Protège Othello, — et enfle sa voile de ton souffle puissant. — Puisse-t-il vite réjouir cette baie de son beau navire, — revenir tout palpitant d’amour dans les bras de Desdémona, — et, rallumant la flamme dans nos esprits éteints, — rassurer Chypre tout entière !… Oh ! regardez !

Cassio.
She that I spake of:
Our great Captains Captaine,
Left in the conduct of the bold Iago,
Whose footing heere anticipates our thoughts,
A Senights speed. Great Ioue, Othello guard,
And swell his Saile with thine owne powrefull breath,
That he may blesse this Bay with his tall Ship,
Make loues quicke pants in Desdemonaes Armes,
Giue renew'd fire to our extincted Spirits.

Entrent Desdémona, Émilia, Iago, Roderigo et leur suite.

Enter Desdemona, Iago, Rodorigo, and Æmilia.

— Le trésor du navire est arrivé au rivage ! — Vous, hommes de Chypre, à genoux devant elle ! — Salut à toi, notre dame ! Que la grâce du ciel — soit devant et derrière toi et à tes côtés, — et rayonne autour de toi !

Oh behold,
The Riches of the Ship is come on shore:
You men of Cyprus, let her haue your knees.
Haile to thee Ladie: and the grace of Heauen,
Before, behinde thee, and on euery hand
Enwheele thee round.

DESDÉMONA.
Merci, vaillant Cassio. — Quelles nouvelles pouvez-vous me donner de monseigneur ?

Des.
I thanke you, Valiant Cassio,
What tydings can you tell of my Lord?

CASSIO.
— Il n’est pas encore arrivé : tout ce que je sais, — c’est qu’il va bien et sera bientôt ici.

Cas.
He is not yet arriu'd, nor know I ought
But that he's well, and will be shortly here.

DESDÉMONA.
— Oh ! j’ai peur pourtant… Comment vous êtes-vous perdus de vue ?

Des.
Oh, but I feare:
How lost you company?

CASSIO.
— Les efforts violents de la mer et du ciel — nous ont séparés… Mais écoutez ! une voile !

Cassio.
The great Contention of Sea, and Skies
Parted our fellowship. But hearke, a Saile.

Cris, au loin.
Une voile ! une voile !

Within.
A Saile, a Saile.

On entend le canon.

DEUXIÈME GENTILHOMME.
— Ils font leur salut à la citadelle : — c’est encore un navire ami.

Gent.
They giue this greeting to the Cittadell:
This likewise is a Friend.

CASSIO, au deuxième gentilhomme.
Allez aux nouvelles.
Le gentilhomme sort.
À Iago.
— Brave enseigne, vous êtes le bienvenu.
À Émilia.
La bienvenue, mistress ! — Que votre patience, bon Iago, ne se blesse pas — de la liberté de mes manières : c’est mon éducation — qui me donne cette familiarité de courtoisie.

Cassio.
See for the Newes:
Good Ancient, you are welcome. Welcome Mistris:
Let it not gaule your patience (good Iago)
That I extend my Manners. 'Tis my breeding,
That giues me this bold shew of Curtesie.

Il embrasse Émilia.

IAGO.
— Monsieur, si elle était pour vous aussi généreuse de ses lèvres — qu’elle est pour moi prodigue de sa langue, — vous en auriez bien vite assez.

Iago.
Sir, would she giue you so much of her lippes,
As of her tongue she oft bestowes on me,
You would haue enough.

DESDÉMONA.
Hélas ! Elle ne parle pas !

Des.
Alas: she ha's no speech.

IAGO.
Beaucoup trop, ma foi ! — Je m’en aperçois toujours quand j’ai envie de dormir. — Dame ! j’avoue que devant votre Grâce — elle renfonce un peu sa langue dans son cœur — et ne grogne qu’en pensée.

Iago.
Infaith too much:
I finde it still, when I haue leaue to sleepe.
Marry before your Ladyship, I grant,
She puts her tongue a little in her heart,
And chides with thinking.

ÉMILIA.
Vous n’avez guère motif de parler ainsi.

Æmil.
You haue little cause to say so.

IAGO.
— Allez, allez, vous autres femmes, vous êtes des peintures hors de chez vous, — des sonnettes dans vos boudoirs, des chats sauvages dans vos cuisines, — des saintes quand vous injuriez, des démons quand on vous offense, — des flâneuses dans vos ménages, des femmes de ménage dans vos lits.

Iago.
Come on, come on: you are Pictures out of doore: Bells in your Parlours: Wilde-Cats in your Kitchens: Saints in your Iniuries: Diuels being offended: Players in your Huswiferie, and Huswiues in your Beds.

DESDÉMONA.
— Oh ! fi ! calomniateur !

Des.
Oh, fie vpon thee, Slanderer.

IAGO.
— Je suis Turc, si cela n’est pas vrai ; — vous vous levez pour flâner et vous vous mettez au lit pour travailler.

Iago.
Nay, it is true: or else I am a Turke,
You rise to play, and go to bed to worke.

ÉMILIA.
— Je ne vous chargerai pas d’écrire mon éloge.

Æmil.
You shall not write my praise.

IAGO.
Certes, vous ferez bien.

Iago.
No, let me not.

DESDÉMONA.
— Qu’écrirais-tu de moi si tu avais à me louer ?

Desde.
What would'st write of me, if thou should'st praise me?

IAGO.
— Ah ! Noble dame, ne m’en chargez pas. — Je ne suis qu’un critique.

Iago.
Oh, gentle Lady, do not put me too't,
For I am nothing, if not Criticall.

DESDÉMONA.
— Allons ! Essaye… On est allé au port, n’est-ce pas ?

Des.
Come on, assay.
There's one gone to the Harbour?

IAGO.
— Oui, madame.

Iago.
I Madam.

DESDÉMONA.
— Je suis loin d’être gaie mais je trompe — ce que je suis, en affectant d’être le contraire. — Voyons ! Que dirais-tu à mon éloge ?

Des.
I am not merry: but I do beguile
The thing I am, by seeming otherwise.
Come, how would'st thou praise me?

IAGO.
— Je cherche ; mais, en vérité, mon idée — tient à ma caboche, comme la glu à la frisure ; — elle arrache la cervelle et le reste. Enfin, ma muse est en travail, — et voici ce dont elle accouche :
Si une femme a le teint et l’esprit clairs,
Elle montre son esprit en faisant montre de son teint.

Iago.
I am about it, but indeed my inuention comes from my pate, as Birdlyme do's from Freeze, it pluckes out Braines and all. But my Muse labours, and thus she is deliuer'd.
If she be faire, and wise: fairenesse, and wit,
The ones for vse, the other vseth it.

DESDÉMONA.
Bien loué ! Et si elle est noire et spirituelle ?

Des.
Well prais'd:
How if she be Blacke and Witty?

IAGO.
Si elle est noire et qu’elle ait de l’esprit, Elle trouvera certain blanc qui ira bien à sa noirceur.

Iago.
If she be blacke, and thereto haue a wit,
She'le find a white, that shall her blacknesse fit.

DESDÉMONA.
De pire en pire !

Des.
Worse, and worse.

ÉMILIA.
Et si la belle est bête ?

Æmil.
How if Faire, and Foolish?

IAGO.
Celle qui est belle n’est jamais bête : Car elle a toujours assez d’esprit pour avoir un héritier.

Iago.
She neuer yet was foolish that was faire,
For euen her folly helpt her to an heire.

DESDÉMONA.
Ce sont de vieux paradoxes absurdes pour faire rire les sots dans un cabaret. Quel misérable éloge as-tu pour celle qui est laide et bête ?

Desde.
These are old fond Paradoxes, to make Fooles laugh i'th'Alehouse. What miserable praise hast thou for her that's Foule, and Foolish.

IAGO.
Il n’est de laide si bête Qui ne fasse d’aussi vilaines farces qu’une belle d’esprit.

Iago.
There's none so foule and foolish thereunto,
But do's foule pranks, which faire, and wise-ones do.

DESDÉMONA.
Oh ! La lourde bévue ! La pire est celle que tu vantes le mieux ! Mais quel éloge accorderas-tu donc à une femme réellement méritante, à une femme qui, en attestation de sa vertu, peut à juste titre invoquer le témoignage de la malveillance elle-même ?

Desde.
Oh heauy ignorance: thou praisest the worst best. But what praise could'st thou bestow on a deseruing woman indeed? One, that in the authorithy of her merit, did iustly put on the vouch of very malice it selfe.

IAGO.
Celle qui, toujours jolie, ne fut jamais coquette, Qui, ayant la parole libre, n’a jamais eu le verbe haut, Qui, ayant toujours de l’or, ne s’est jamais montrée fastueuse, Celle qui s’est détournée d’un désir en disant : « Je pourrais bien ! » Qui, étant en colère et tenant sa vengeance, A gardé son offense et chassé son déplaisir, Celle qui ne fut jamais assez frêle en sagesse Pour échanger une tête de morue contre une queue de saumon, Celle qui a pu penser et n’a pas révélé son idée, Qui s’est vu suivre par des galants et n’a pas tourné la tête, Cette créature-là est bonne, s’il y eut jamais créature pareille.

Iago.
She that was euer faire, and neuer proud,
Had Tongue at will, and yet was neuer loud:
Neuer lackt Gold, and yet went neuer gay,
Fled from her wish, and yet said now I may.
She that being angred, her reuenge being nie,
Bad her wrong stay, and her displeasure flie:
She that in wisedome neuer was so fraile,
To change the Cods-head for the Salmons taile:
She that could thinke, and neu'r disclose her mind,
See Suitors following, and not looke behind:
She was a wight, (if euer such wightes were)

DESDÉMONA.
À quoi ?

Des.
To do what?

IAGO.
À faire téter des niais et à déguster de la petite bière.

Iago.
To suckle Fooles, and chronicle small Beere.

DESDÉMONA.
Oh ! Quelle conclusion boiteuse et impotente !… Ne prends pas leçon de lui, Émilia, tout ton mari qu’il est… Que dites-vous, Cassio ? Voilà, n’est-ce pas ? un conseiller bien profane et bien licencieux.

Desde.
Oh most lame and impotent conclusion. Do not learne of him Æmillia, though he be thy husband. How say you (Cassio) is he not a most prophane, and liberall Counsailor?

CASSIO.
Il parle sans façon, madame : vous trouverez en lui le soldat de meilleur goût que l’érudit.

Cassio.
He speakes home (Madam) you may rellish him more in the Souldier, then in the Scholler.

Cassio parle à voix basse à Desdémona et soutient avec elle une conversation animée.

IAGO, les observant.
Il la prend par le creux de la main… Oui, bien dit ! Chuchote, va ! Une toile d’araignée aussi mince me suffira pour attraper cette grosse mouche de Cassio. Oui, souris-lui, va : je te garrotterai dans ta propre courtoisie… Vous dites vrai, c’est bien ça. Si ces grimaces-là vous enlèvent votre grade, lieutenant, vous auriez mieux fait de ne pas baiser si souvent vos trois doigts, comme sans doute vous allez le faire encore pour jouer au beau sire !
Cassio envoie du bout des doigts un baiser à Desdémona.
Très-bien ! bien baisé ! excellente courtoisie ! C’est cela, ma foi. Oui, encore vos doigts à vos lèvres ! Puissent-ils être pour vous autant de canules de clystère !…
Fanfares.
Le More ! je reconnais sa trompette.

Iago.
He takes her by the palme: I, well said, whisper. With as little a web as this, will I ensnare as great a Fly as Cassio. I smile vpon her, do: I will giue thee in thine owne Courtship. You say true, 'tis so indeed. If such tricks as these strip you out of your Lieutenantrie, it had beene better you had not kiss'd your three fingers so oft, which now againe you are most apt to play the Sir, in. Very good: well kiss'd, and excellent Curtsie: 'tis so indeed. Yet againe, your fingers to your lippes? Would they were Cluster-pipes for your sake.
The Moore I know his Trumpet.

CASSIO.
C’est vrai.

Cassio.
'Tis truely so.

DESDÉMONA.
Allons au-devant de lui pour le recevoir.

Des.
Let's meete him, and recieue him.

CASSIO.
Ah ! le voici qui vient !

Cassio.
Loe, where he comes.

Entrent Othello avec sa suite. La foule se presse derrière lui.

Enter Othello, and Attendants.

OTHELLO.
— Ô ma belle guerrière !

Oth.
O, my faire Warriour.

DESDÉMONA.
Mon cher Othello !

Des.
My deere Othello.

OTHELLO.
— C’est pour moi une surprise égale à mon ravissement — de vous voir ici avant moi. Ô joie de mon âme ! — Si après chaque tempête viennent de pareils calmes, — puissent les vents souffler jusqu’à réveiller la mort ! — Puisse ma barque s’évertuer à gravir sur les mers des sommets — hauts comme l’Olympe, et à replonger ensuite aussi loin — que l’enfer l’est du ciel ! Si le moment était venu de mourir, — ce serait maintenant le bonheur suprême ; car j’ai peur, — tant le contentement de mon âme est absolu, — qu’il n’y ait pas un ravissement pareil à celui-ci — dans l’avenir inconnu de ma destinée !

Othe.
It giues me wonder great, as my content
To see you heere before me.
Oh my Soules Ioy:
If after euery Tempest, come such Calmes,
May the windes blow, till they haue waken'd death:
And let the labouring Barke climbe hills of Seas
Olympus high: and duck againe as low,
As hell's from Heauen. If it were now to dye,
'Twere now to be most happy. For I feare,
My Soule hath her content so absolute,
That not another comfort like to this,
Succeedes in vnknowne Fate.

DESDÉMONA.
Fasse le ciel — au contraire que nos amours et nos joies augmentent avec — nos années !

Des.
The Heauens forbid
But that our Loues
And Comforts should increase
Euen as our dayes do grow.

OTHELLO.
Dites amen à cela, adorables puissances ! — Je ne puis pas expliquer ce ravissement. — Il m’étouffe… C’est trop de joie. — Tiens ! Tiens encore !
Il l’embrasse.
Que ce soient là les plus grands désaccords — que fassent nos cœurs !

Othe.
Amen to that (sweet Powers)
I cannot speake enough of this content,
It stoppes me heere: it is too much of ioy.
And this, and this the greatest discords be
That ere our hearts shall make.

IAGO, à part.
Oh ! vous êtes en harmonie à présent ! — Mais je broierai les clefs qui règlent ce concert, — foi d’honnête homme !

Iago.
Oh you are well tun'd now: But Ile set downe the peggs that make this Musicke, as honest as I am.

OTHELLO.
Allons ! au château !… — Vous savez la nouvelle, amis ; nos guerres sont terminées, les Turcs sont noyés.
Aux gens de Chypre.
— Comment vont nos vieilles connaissances de cette île ?
À Desdémona.
— Rayon de miel, on va bien vous désirer à Chypre ! — J’ai rencontré ici une grande sympathie. Ô ma charmante, — je bavarde sans ruse, et je raffole — de mon bonheur… Je t’en prie, bon Iago, — va dans la baie, et fais débarquer mes coffres ! — Ensuite amène le patron à la citadelle ; — c’est un brave, et son mérite — réclame maints égards… Allons, Desdémona !… — Encore une fois, quel bonheur de nous retrouver à Chypre !

Othe.
Come: let vs to the Castle.
Newes (Friends) our Warres are done:
The Turkes are drown'd.
How do's my old Acquaintance of this Isle?
(Hony) you shall be well desir'd in Cyprus,
I haue found great loue among'st them. Oh my Sweet,
I prattle out of fashion, and I doate
In mine owne comforts. I prythee, good Iago,
Go to the Bay, and disimbarke my Coffers:
Bring thou the Master to the Cittadell,
He is a good one, and his worthynesse
Do's challenge much respect. Come Desdemona,
Once more well met at Cyprus.

Othello, Desdémona, Cassio, Émilia et leur suite sortent.

Exit Othello and Desdemona.

IAGO, à Roderigo.
Viens me rejoindre immédiatement au havre… Approche… Si tu es un vaillant, s’il est vrai, comme on le dit, que les hommes, une fois amoureux, ont dans le caractère une noblesse au-dessus de leur nature, écoute-moi. Le lieutenant est de service cette nuit dans la Cour des gardes… Mais d’abord il faut que je te dise ceci… Desdémona est éperdument amoureuse de lui.

Iago.
Do thou meet me presently at the Harbour. Come thither, if thou be'st Valiant, (as they say base men being in Loue, haue then a Nobilitie in their Natures, more then is natiue to them) list-me; the Lieutenant to night watches on the Court of Guard. First, I must tell thee this: Desdemona, is directly in loue with him.

RODERIGO.
De lui ? Bah ! ce n’est pas possible.

Rod.
With him? Why, 'tis not possible.

IAGO, mettant son index sur sa bouche.
Mets ton doigt comme ceci, et que ton âme s’instruise ! Remarque-moi avec quelle violence elle s’est d’abord éprise du More, simplement pour les fanfaronnades et les mensonges fantastiques qu’il lui disait. Continuera-t-elle de l’aimer pour son bavardage ? Que ton cœur discret n’en croie rien ! Il faut que ses yeux soient assouvis ; et quel plaisir trouvera-t-elle à regarder le diable ? Quand le sang est amorti par l’action de la jouissance, pour l’enflammer de nouveau et pour donner à la satiété un nouvel appétit, il faut une séduction dans les dehors, une sympathie d’années, de manières et de beauté, qui manquent au More. Eh bien, à défaut de ces agréments nécessaires, sa délicate tendresse se trouvera déçue ; le cœur lui lèvera, et elle prendra le More en dégoût, en horreur ; sa nature même la décidera et la forcera à faire un second choix. Maintenant, mon cher, ceci accordé (et ce sont des prémisses très-concluantes et très-raisonnables), qui est placé plus haut que Cassio sur les degrés de cette bonne fortune ? Un drôle si souple, qui a tout juste assez de conscience pour affecter les formes d’une civile et généreuse bienséance, afin de mieux satisfaire la passion libertine et lubrique qu’il cache ! Non, personne n’est mieux placé que lui, personne ! Un drôle intrigant et subtil, un trouveur d’occasions ! Un faussaire qui peut extérieurement contrefaire toutes les qualités, sans jamais présenter une qualité de bon aloi ! Un drôle diabolique !… Et puis, le drôle est beau, il est jeune, il a en lui tous les avantages que peut souhaiter la folie d’une verte imagination ! C’est une vraie peste que ce drôle ! Et la femme l’a déjà attrapé.

Iago.
Lay thy finger thus: and let thy soule be instructed. Marke me with what violence she first lou'd the Moore, but for bragging, and telling her fantasticall lies. To loue him still for prating, let not thy discreet heart thinke it. Her eye must be fed. And what delight shall she haue to looke on the diuell? When the Blood is made dull with the Act of Sport, there should be a game to enflame it, and to giue Satiety a fresh appetite. Louelinesse in fauour, simpathy in yeares, Manners, and Beauties: all which the Moore is defectiue in. Now for want of these requir'd Conueniences, her delicate tendernesse wil finde it selfe abus'd, begin to heaue the, gorge, disrellish and abhorre the Moore, very Nature wil instruct her in it, and compell her to some second choice. Now Sir, this granted (as it is a most pregnant and vnforc'd position) who stands so eminent in the degree of this Forune, as Cassio do's: a knaue very voluble: no further conscionable, then in putting on the meere forme of Ciuill, and Humaine seeming, for the better compasse of his salt, and most hidden loose Affection? Why none, why none: A slipper, and subtle knaue, a finder of occasion: that he's an eye can stampe, and counterfeit Aduantages, though true Aduantage neuer present it selfe. A diuelish knaue: besides, the knaue is handsome, young: and hath all those requisites in him, that folly and greene mindes looke after. A pestilent compleat knaue, and the woman hath found him already.

RODERIGO.
Je ne puis croire cela d’elle. Elle est pleine des plus angéliques inclinations.

Rodo.
I cannot beleeue that in her, she's full of most bless'd condition.

IAGO.
Angélique queue de figue ! Le vin qu’elle boit est fait de grappes. Si elle était angélique à ce point, elle n’aurait jamais aimé le More. Angélique crème fouettée !… N’as-tu pas vu son manége avec la main de Cassio ? N’as-tu pas remarqué ?

Iago.
Bless'd figges-end. The Wine she drinkes is made of grapes. If shee had beene bless'd, shee would neuer haue lou'd the Moore: Bless'd pudding. Didst thou not see her paddle with the palme of his hand? Didst not marke that?

RODERIGO.
Oui, certes : c’était de la pure courtoisie.

Rod.
Yes, that I did: but that was but curtesie.

IAGO.
Pure paillardise, j’en jure par cette main ! C’est l’index, l’obscure préface à l’histoire de la luxure et des impures pensées. Leurs lèvres étaient si rapprochées que leurs haleines se baisaient. Pensées fort vilaines, Roderigo ! Quand de pareilles réciprocités ont frayé la route, arrive bien vite le maître exercice, la conclusion faite chair. Pish !… Mais laissez-vous diriger par moi, monsieur, par moi qui vous ai amené de Venise. Soyez de garde cette nuit. Pour la consigne, je vais vous la donner. Cassio ne vous connaît pas… Je ne serai pas loin de vous… Trouvez quelque prétexte pour irriter Cassio soit en parlant trop haut, soit en contrevenant à sa discipline, soit par tout autre moyen à votre convenance que l’occasion vous indiquera mieux encore.

Iago.
Leacherie by this hand: an Index, and obscure prologue to the History of Lust and foule Thoughts. They met so neere with their lippes, that their breathes embrac'd together. Villanous thoughts Rodorigo, when these mutabilities so marshall the way, hard at hand comes the Master, and maine exercise, th'incorporate conclusion: Pish. But Sir, be you rul'd by me. I haue brought you from Venice. Watch you to night: for the Command, Ile lay't vpon you. Cassio knowes you not: Ile not be farre from you. Do you finde some occasion to anger Cassio, either by speaking too loud, or tainting his discipline, or from what other course you please, which the time shall more fauorably minister.

RODERIGO.
Bon !

Rod.
Well.

IAGO.
Il est vif, monsieur, et très-prompt à la colère ; et peut-être vous frappera-t-il de son bâton. Provoquez-le à le faire, car de cet incident je veux faire naître parmi les gens de Chypre une émeute qui ne pourra se calmer sérieusement que par la destitution de Cassio. Alors vous abrégerez la route à vos désirs par les moyens que je mettrai à leur disposition, dès qu’aura été très-utilement écarté l’obstacle qui s’oppose à tout espoir de succès.

Iago.
Sir, he's rash, and very sodaine in Choller: and happely may strike at you, prouoke him that he may: for euen out of that will I cause these of Cyprus to Mutiny. Whose qualification shall come into no true taste againe, but by the displanting of Cassio. So shall you haue a shorter iourney to your desires, by the meanes I shall then haue to preferre them. And the impediment most profitably remoued, without the which there were no expectation of our prosperitie.

RODERIGO.
Je ferai cela si vous pouvez m’en fournir l’occasion.

Rodo.
I will do this, if you can bring it to any opportunity.

IAGO.
Compte sur moi. Viens tout à l’heure me rejoindre à la citadelle. Il faut que je débarque ses bagages. Au revoir.

Iago.
I warrant thee. Meete me by and by at the Cittadell. I must fetch his Necessaries a Shore. Farewell.

RODERIGO.
Adieu.

Rodo.
Adieu.

Il sort.

Exit.

IAGO, seul.
— Que Cassio l’aime, je le crois volontiers : — qu’elle l’aime, lui, c’est logique et très-vraisemblable. Le More, quoique je ne puisse pas le souffrir, est une fidèle, aimante et noble nature, et j’ose croire qu’il sera pour Desdémona le plus tendre mari. Et moi aussi, je l’aime ! non pas absolument par convoitise (quoique par aventure je puisse être coupable d’un si gros péché), mais plutôt par besoin de nourrir ma vengeance ; car je soupçonne fort le More lascif d’avoir sailli à ma place. Cette pensée, comme un poison minéral, me ronge intérieurement ; et mon âme ne peut pas être et ne sera pas satisfaite — avant que nous soyons manche à manche, femme pour femme, — ou tout au moins avant que j’aie inspiré au More — une jalousie si forte — que la raison ne puisse plus la guérir. Pour en venir là, — si ce pauvre limier vénitien, dont je tiens en laisse — l’impatience, reste bien en arrêt, — je mettrai notre Michel Cassio sur le flanc. — J’abuserai le More sur son compte de la façon la plus grossière, — (car je crains Cassio aussi pour mon bonnet de nuit) ; — et je me ferai remercier, aimer et récompenser par le More, — pour avoir fait de lui un âne insigne — et avoir altéré son repos et sa confiance — jusqu’à la folie.
Se frappant le front.
L’idée est là, mais confuse encore : — la fourberie ne se voit jamais de face qu’à l’œuvre.

Iago.
That Cassio loues her, I do well beleeu't:
That she loues him, 'tis apt, and of great Credite.
The Moore (howbeit that I endure him not)
Is of a constant, louing, Noble Nature,
And I dare thinke, he'le proue to Desdemona
A most deere husband. Now I do loue her too,
Not out of absolute Lust, (though peraduenture
I stand accomptant for as great a sin)
But partely led to dyet my Reuenge,
For that I do suspect the lustie Moore
Hath leap'd into my Seate. The thought whereof,
Doth (like a poysonous Minerall) gnaw my Inwardes:
And nothing can, or shall content my Soule
Till I am eeuen'd with him, wife, for wift.
Or fayling so, yet that I put the Moore,
At least into a Ielouzie so strong
That iudgement cannot cure. Which thing to do,
If this poore Trash of Venice, whom I trace
For his quicke hunting, stand the putting on,
Ile haue our Michael Cassio on the hip,
Abuse him to the Moore, in the right garbe
(For I feare Cassio with my Night-Cape too)
Make the Moore thanke me, loue me, and reward me,
For making him egregiously an Asse,
And practising vpon his peace, and quiet,
Euen to madnesse. 'Tis heere: but yet confus'd,
Knaueries plaine face, is neuer seene, till vs'd.

Il sort.

Exit.

SCÈNE II

SCENE II

Entre le héraut d’Othello portant une proclamation et suivi de la foule.

Enter Othello's, Herald with a Proclamation.

LE HÉRAUT.
C’est le bon plaisir d’Othello, notre noble et vaillant général, que tous célèbrent comme un triomphe l’arrivée des nouvelles certaines annonçant l’entière destruction de la flotte turque ; les uns en dansant, les autres en faisant des feux de joie, chacun en se livrant aux divertissements et aux réjouissances où l’entraîne son goût. Car, outre ces bonnes nouvelles, on fête aujourd’hui les noces du général. Voilà ce qu’il lui a plu de faire proclamer. Tous les offices du château sont ouverts, et il y a pleine liberté d’y banqueter depuis le moment présent, cinq heures de relevée, jusqu’à ce que la cloche ait dit onze heures. Dieu bénisse l’île de Chypre et notre noble général, Othello !

Herald.
It is Othello's pleasure, our Noble and Valiant Generall. That vpon certaine tydings now arriu'd, importing the meere perdition of the Turkish Fleete: euery man put himselfe into Triumph. Some to daunce, some to make Bonfires, each man, to what Sport and Reuels his addition leads him. For besides these beneficiall Newes, it is the Celebration of his Nuptiall. So much was his pleasure should be proclaimed. All offices are open, & there is full libertie of Feasting from this present houre of fiue, till the Bell haue told eleuen. Blesse the Isle of Cyprus, and our Noble Generall Othello.

Tous sortent.

Exit.

Entrent Othello, Desdémona, Cassio et des Serviteurs.

Enter Othello, Desdemona, Cassio, and Attendants.

OTHELLO.
— Mon bon Michel, veillez à la garde cette nuit ; sachons contenir le plaisir dans l’honorable limite — de la modération.

Othe.
Good Michael, looke you to the guard to night.
Let's teach our selues that Honourable stop,
Not to out-sport discretion.

CASSIO.
Iago a reçu les instructions nécessaires. — Néanmoins, je veux de mes propres yeux — tout inspecter.

Cas.
Iago, hath direction what to do.
But notwithstanding with my personall eye
Will I looke to't.

OTHELLO.
Iago est très-honnête. — Bonne nuit, Michel ! Demain, de très-bonne heure, — j’aurai à vous parler.
À Desdémona.
Venez, cher amour : — l’acquisition faite, l’usufruit doit s’ensuivre ; — le rapport est encore à venir entre vous et moi.
À Cassio.
— Bonne nuit !

Othe.
Iago, is most honest:
Michael, goodnight. To morrow with your earliest,
Let me haue speech with you. Come my deere Loue,
The purchase made, the fruites are to ensue,
That profit's yet to come 'tweene me, and you.
Goodnight.

Sortent Othello, Desdémona et leur suite.

Exit.

Entre Iago.

Enter Iago.

CASSIO.
Vous êtes le bienvenu, Iago : rendons-nous à notre poste.

Cas.
Welcome Iago: we must to the Watch.

IAGO.
Pas encore, lieutenant : il n’est pas dix heures. Notre général ne nous a renvoyés si vite que par amour pour sa Desdémona. Ne l’en blâmons pas. Il n’a pas encore fait nuit joyeuse avec elle, et la fête est digne de Jupiter.

Iago.
Not this houre Lieutenant: 'tis not yet ten o'th'clocke. Our Generall cast vs thus earely for the loue of his Desdemona: Who, let vs not therefore blame; he hath not yet made wanton the night with her: and she is sport for Ioue.

CASSIO.
C’est une femme bien exquise.

Cas.
She's a most exquisite Lady.

IAGO.
Et, je vous le garantis, pleine de ressources.

Iago.
And Ile warrant her, full of Game.

CASSIO.
Vraiment, c’est une créature d’une fraîcheur, d’une délicatesse suprêmes.

Cas.
Indeed she's a most fresh and delicate creature.

IAGO.
Quel regard elle a ! il me semble qu’il bat la chamade de la provocation.

Iago.
What an eye she ha's?
Me thinkes it sounds a parley to prouocation.

CASSIO.
Le regard engageant, et pourtant, ce me semble, parfaitement modeste.

Cas.
An inuiting eye:
And yet me thinkes right modest.

IAGO.
Et quand elle parle, n’est-ce pas le tocsin de l’amour ?

Iago.
And when she speakes,
Is it not an Alarum to Loue?

CASSIO.
Vraiment, elle est la perfection même.

Cas.
She is indeed perfection.

IAGO.
C’est bien ! bonne chance à leurs draps !… Allons, lieutenant, j’ai là une cruche de vin, et il y a à l’entrée une bande de galants Chypriotes qui seraient bien aises d’avoir une rasade à la santé du noir Othello.

Iago.
Well: happinesse to their Sheetes. Come Lieutenant, I haue a stope of Wine, and heere without are a brace of Cyprus Gallants, that would faine haue a measure to the health of blacke Othello.

CASSIO.
Pas ce soir, bon Iago ! j’ai pour boire une très-pauvre et très-malheureuse cervelle. Je ferais bien de souhaiter que la courtoisie inventât quelque autre plaisir sociable.

Cas.
Not to night, good Iago, I haue very poore, and vnhappie Braines for drinking. I could well wish Curtesie would inuent some other Custome of entertainment.

IAGO.
Oh ! ils sont tous nos amis. Une seule coupe ! je la boirai pour vous.

Iago.
Oh, they are our Friends: but one Cup, Ile drinke for you.

CASSIO.
Je n’en ai bu qu’une ce soir, et prudemment arrosée encore ; voyez pourtant quel changement elle fait en moi. J’ai une infirmité malheureuse, et je n’ose pas imposer à ma faiblesse une nouvelle épreuve.

Cassio.
I haue drunke but one Cup to night, and that was craftily qualified too: and behold what inouation it makes heere. I am infortunate in the infirmity, and dare not taske my weakenesse with any more.

IAGO.
Voyons, l’homme ! c’est une nuit de fête. Nos galants le demandent.

Iago.
What man? 'Tis a night of Reuels, the Gallants desire it.

CASSIO.
Où sont-ils ?

Cas.
Where are they?

IAGO.
Là, à la porte : je vous en prie, faites-les entrer.

Iago.
Heere, at the doore: I pray you call them in.

CASSIO.
J’y consens, mais cela me déplaît.

Cas.
Ile do't, but it dislikes me.

Il sort.

Exit.

IAGO, seul.
— Si je puis seulement lui enfoncer une seconde coupe — sur celle qu’il a déjà bue ce soir, — il va être aussi querelleur et aussi irritable — que le chien de ma jeune maîtresse… Maintenant, mon fou malade, Roderigo, — que l’amour a déjà mis presque sens dessus dessous, — a ce soir même porté à Desdémona — des toasts profonds d’un pot, et il est de garde ! — Et puis ces trois gaillards chypriotes, esprits gonflés d’orgueil, — qui maintiennent leur honneur à une méticuleuse distance, — et en qui fermente le tempérament de cette île belliqueuse, — je les ai ce soir même échauffés à pleine coupe, — et ils sont de garde aussi… Enfin, au milieu de ce troupeau d’ivrognes, — je vais engager Cassio dans quelque action — qui mette l’île en émoi… Mais les voici qui viennent. — Si le résultat confirme mon rêve, — ma barque va filer lestement, avec vent et marée !

Iago.
If I can fasten but one Cup vpon him
With that which he hath drunke to night alreadie,
He'l be as full of Quarrell, and offence
As my yong Mistris dogge.
Now my sicke Foole Rodorigo,
Whom Loue hath turn'd almost the wrong side out,
To Desdemona hath to night Carrows'd.
Potations, pottle-deepe; and he's to watch.
Three else of Cyprus, Noble swelling Spirites,
(That hold their Honours in a wary distance,
The very Elements of this Warrelike Isle)
Haue I to night fluster'd with flowing Cups,
And they Watch too.
Now 'mongst this Flocke of drunkards
Am I put to our Cassio in some Action
That may offend the Isle. But here they come.
Enter Cassio, Montano, and Gentlemen.
If Consequence do but approue my dreame,
My Boate sailes freely, both with winde and Streame.

Cassio rentre, suivi de Montano et de quelques gentilshommes.

CASSIO.
Par le ciel ! ils m’ont déjà fait boire un coup.

Cas.
'Fore heauen, they haue giuen me a rowse already.

MONTANO.
Un bien petit, sur ma parole : pas plus d’une pinte, foi de soldat !

Mon.
Good-faith a litle one: not past a pint, as I am a Souldier.

IAGO.
Holà ! Du vin !
Il chante.
Et faites-moi trinquer la canette,
Et faites-moi trinquer la canette.
Un soldat est un homme, et la vie n’est qu’un moment.
Faites donc boire le soldat.

Du vin, pages !

Iago.
Some Wine hoa.
And let me the Cannakin clinke, clinke:
And let me the Cannakin clinke.
A Souldiers a man: Oh, mans life's but a span,
Why then let a Souldier drinke.
Some Wine Boyes.

On apporte du vin.

CASSIO.
Par le ciel ! voilà une excellente chanson.

Cas.
'Fore Heauen: an excellent Song.

IAGO.
Je l’ai apprise en Angleterre, où vraiment les gens ne sont pas impotents devant les pots. Votre Danois, votre Allemand et votre Hollandais ventru… À boire, holà !… ne sont rien à côté de votre Anglais.

Iago.
I learn'd it in England: where indeed they are most potent in Potting. Your Dane, your Germaine, and your swag-belly'd Hollander, (drinke hoa) are nothing to your English.

CASSIO.
Votre Anglais est-il donc si expert à boire ?

Cassio.
Is your Englishmen so exquisite in his drinking?

IAGO.
Oh ! il vous boit, avec facilité, votre Danois ivre-mort ; il peut sans suer renverser votre Allemand, et il a déjà fait vomir votre Hollandais, qu’il a encore un autre pot à remplir !

Iago.
Why, he drinkes you with facillitie, your Dane dead drunke. He sweates not to ouerthrow your Almaine. He giues your Hollander a vomit, ere the next Pottle can be fill'd.

Tous remplissent leurs verres.

CASSIO.
À la santé de notre général !

Cas.
To the health of our Generall.

MONTANO.
J’en suis, lieutenant, et je vous fais raison.

Mon.
I am for it Lieutenant: and Ile do you Iustice.

IAGO.
Ô suave Angleterre !
Il chante.

Le roi Étienne était un digne pair.
Ses culottes ne lui coûtaient qu’une couronne ;
Il trouvait ça six pence trop cher,
Et aussi il appelait son tailleur un drôle.
C’était un être de haut renom,
Et toi, tu n’es qu’un homme de peu.
C’est l’orgueil qui ruine le pays.
Prends donc sur toi ton vieux manteau !

Holà ! Du vin !

Iago.
Oh sweet England.
King Stephen was and-a worthy Peere,
His Breeches cost him but a Crowne,
He held them Six pence all to deere,
With that he cal'd the Tailor Lowne:
He was a wight of high Renowne,
And thou art but of low degree:
'Tis Pride that pulls the Country downe,
And take thy awl'd Cloake about thee.
Some Wine hoa.

CASSIO.
Tiens ! Cette chanson est encore plus exquise que l’autre.

Cassio.
Why this is a more exquisite Song then the other.

IAGO.
Voulez-vous l’entendre de nouveau ?

Iago.
Will you heare't againe?

CASSIO, d’une voix avinée.
Non, car je tiens pour indigne de son rang celui qui fait ces choses… Bon !… Le ciel est au-dessus de tous ; il y a des âmes qui doivent être sauvées, et il y a des âmes qui ne doivent pas être sauvées.

Cas.
No: for I hold him to be vnworthy of his Place, that do's those things. Well: heau'ns aboue all: and there be soules must be saued, and there be soules must not be saued.

IAGO.
C’est vrai, bon lieutenant.

Iago.
It's true, good Lieutenant.

CASSIO.
Pour ma part, sans offenser le général ni aucun homme de qualité, j’espère être sauvé.

Cas.
For mine owne part, no offence to the Generall, nor any man of qualitie: I hope to be saued.

IAGO.
Et moi aussi, lieutenant.

Iago.
And so do I too Lieutenant.

CASSIO.
Oui, mais permettez ! après moi. Le lieutenant doit être sauvé avant l’enseigne… Ne parlons plus de ça ; passons à nos affaires… Pardonnez-nous nos péchés !… Messieurs, veillons à notre service !… N’allez pas, Messieurs, croire que je suis ivre ! Voici mon enseigne, voici ma main droite et voici ma gauche… Je ne suis pas ivre en ce moment : je puis me tenir assez bien et je parle assez bien.

Cassio.
I: (but by your leaue) not before me. The Lieutenant is to be saued before the Ancient. Let's haue no more of this: let's to our Affaires. Forgiue vs our sinnes: Gentlemen let's looke to our businesse. Do not thinke Gentlemen, I am drunke: this is my Ancient, this is my right hand, and this is my left. I am not drunke now: I can stand well enough, and I speake well enough.

TOUS.
Excessivement bien.

Gent.
Excellent well.

CASSIO.
Donc, c’est très bien : vous ne devez pas croire que je suis ivre.

Cas.
Why very well then: you must not thinke then, that I am drunke.

Il sort, en chancelant.

Exit.

MONTANO.
À la plate-forme, mes maîtres ! Allons relever le poste.

Monta.
To th'Platforme (Masters) come, let's set the Watch.

IAGO, à Montano.
— Vous voyez ce garçon qui vient de sortir : — c’est un soldat digne d’être aux côtés de César — et fait pour commander. Eh bien, voyez son vice : — il fait avec sa vertu un équinoxe exact ; — l’un est égal à l’autre. C’est dommage. — J’ai bien peur, vu la confiance qu’Othello met en lui, qu’un jour — quelque accès de son infirmité — ne bouleverse cette île.

Iago.
You see this Fellow, that is gone before,
He's a Souldier, fit to stand by Cæsar,
And giue direction. And do but see his vice,
'Tis to his vertue, a iust Equinox,
The one as long as th'other. 'Tis pittie of him:
I feare the trust Othello puts him in,
On some odde time of his infirmitie
Will shake this Island.

MONTANO.
Mais est-il souvent ainsi ?

Mont.
But is he often thus?

IAGO.
— C’est pour lui le prologue continuel du sommeil ; — il resterait sans dormir deux fois douze heures, — si l’ivresse ne le berçait pas.

Iago.
'Tis euermore his prologue to his sleepe,
He'le watch the Horologe a double Set,
If Drinke rocke not his Cradle.

MONTANO.
Il serait bon — que le général fût prévenu de cela. — Peut-être ne s’en aperçoit-il pas ; peut-être sa bonne nature, — à force d’estimer le mérite qui apparaît en Cassio, — ne voit-elle pas ses défauts. N’ai-je pas raison ?

Mont.
It were well
The Generall were put in mind of it:
Perhaps he sees it not, or his good nature
Prizes the vertue that appeares in Cassio,
And lookes not on his euills: is not this true?

Entre Roderigo.

Enter Rodorigo.

IAGO, à part.
Ah ! C’est vous, Roderigo ! — Je vous en prie, courez après le lieutenant, allez !

Iago.
How now Rodorigo?
I pray you after the Lieutenant, go.

Roderigo sort.

MONTANO.
— C’est grand dommage que le noble More — hasarde un poste comme celui de son lieutenant — sur un homme ayant une infirmité si enracinée. — Ce serait une honnête action de le dire — au More.

Mon.
And 'tis great pitty, that the Noble Moore
Should hazard such a Place, as his owne Second
With one of an ingraft Infirmitie,
It were an honest Action, to say so
To the Moore.

IAGO.
Moi, je ne le ferais pas pour toute cette belle île. — J’aime fort Cassio, et je ferais beaucoup — pour le guérir de son mal… Mais écoutez ! Quel est ce bruit ?

Iago.
Not I, for this faire Island,
I do loue Cassio well: and would do much
To cure him of this euill, But hearke, what noise?

CRIS AU DEHORS.
Au secours ! au secours !

Rentre Roderigo, poursuivi par Cassio.

Enter Cassio pursuing Rodorigo.

CASSIO.
— Coquin ! chenapan !

Cas.
You Rogue: you Rascall.

MONTANO.
Qu’y a-t-il, lieutenant ?

Mon.
What's the matter Lieutenant?

CASSIO.
— Le drôle ! vouloir m’apprendre mon devoir ! — Je vais battre ce drôle jusqu’à ce qu’il entre dans une bouteille d’osier.

Cas.
A Knaue teach me my dutie? Ile beate the
Knaue in to a Twiggen-Bottle.

RODERIGO.
— Me battre !

Rod.
Beate me?

CASSIO.
Tu bavardes, coquin ?

Cas.
Dost thou prate, Rogue?

Il frappe Roderigo.

MONTANO, l’arrêtant.
Voyons, bon lieutenant ; — Je vous en prie, monsieur, retenez votre main.

Mon.
Nay, good Lieutenant:
I pray you Sir, hold your hand.

CASSIO.
Lâchez-moi, monsieur, — ou je vous écrase la mâchoire.

Cassio.
Let me go (Sir)
Or Ile knocke you o're the Mazard.

MONTANO.
Allons ! allons ! Vous êtes ivre.

Mon.
Come, come: you're drunke.

CASSIO.
Ivre !

Cassio.
Drunke?

Cassio et Montano dégainent et se battent.

IAGO, bas, à Roderigo.
En route, vous dis-je ! Sortez et criez à l’émeute !
Roderigo sort.
— Voyons, mon bon lieutenant !… par pitié, messieurs !… — Holà ! au secours !… Lieutenant ! seigneur Montano !… — Au secours, mes maîtres !… Voilà une superbe faction, en vérité.
Le tocsin sonne.
— Qui est-ce qui sonne la cloche ?… Diable ! ho ! — Toute la ville va se lever… Au nom de Dieu ! lieutenant ! arrêtez ! — Vous allez être déshonoré à jamais !

Iago.
Away I say: go out and cry a Mutinie.
Nay good Lieutenant. Alas Gentlemen:
Helpe hoa. Lieutenant. Sir Montano:
Helpe Masters. Heere's a goodly Watch indeed.
Who's that which rings the Bell: Diablo, hoa:
The Towne will rise. Fie, fie Lieutenant,
You'le be asham'd for euer.

Entrent Othello avec sa suite.

Enter Othello, and Attendants.

OTHELLO.
Que se passe-t-il ici ?

Othe.
What is the matter heere?

MONTANO.
— Mon sang ne cesse de couler : je suis blessé à mort. Qu’il meure !

Mon.
I bleed still, I am hurt to th'death. He dies.

Il s’élance sur Cassio.

OTHELLO.
— Sur vos têtes, arrêtez !

Othe.
Hold for your liues.

IAGO.
— Arrêtez ! holà ! Lieutenant ! Seigneur Montano ! Messieurs ! — Avez-vous perdu tout sentiment de votre rang et de votre devoir ? — Arrêtez ! le général vous parle. Arrêtez ! par pudeur !

Iag.
Hold hoa: Lieutenant, Sir Montano, Gentlemen:
Haue you forgot all place of sense and dutie?
Hold. The Generall speaks to you: hold for shame.

Le tocsin sonne toujours. Les combattants se séparent.

OTHELLO.
— Voyons ! qu’y a-t-il ? Holà ! Quelle est la cause de ceci ? — Sommes-nous changés en Turcs pour nous faire à nous-mêmes — ce que le ciel a interdit aux Ottomans ? — Par pudeur chrétienne, laissez là cette rixe barbare ; — celui qui bouge pour se faire l’écuyer tranchant de sa rage — tient son âme pour peu de chose : il meurt au premier mouvement.
Aux gens de sa suite.
— Qu’on fasse taire cette horrible cloche qui met cette île effarée — hors d’elle-même ! De quoi s’agit-il, mes maîtres ? — Honnête Iago, toi qui sembles mort de douleur, — parle. Qui a commencé ? Sur ton dévouement, je te somme de parler.

Oth.
Why how now hoa? From whence ariseth this?
Are we turn'd Turkes? and to our selues do that
Which Heauen hath forbid the Ottamittes.
For Christian shame, put by this barbarous Brawle:
He that stirs next, to carue for his owne rage,
Holds his soule light: He dies vpon his Motion.
Silence that dreadfull Bell, it frights the Isle,
From her propriety. What is the matter, Masters?
Honest Iago, that lookes dead with greeuing,
Speake: who began this? On thy loue I charge thee?

IAGO.
— Je ne sais pas : tout à l’heure, tout à l’heure encore, il n’y avait au quartier — que de bons amis, affectueux comme des fiancés — se déshabillant pour le lit ; et aussitôt, — comme si quelque planète avait fait déraisonner les hommes, — les voilà, l’épée en l’air, qui se visent à la poitrine — dans une joûte à outrance. Je ne puis dire comment — a commencé cette triste querelle, — et je voudrais avoir perdu dans une action glorieuse — les jambes qui m’ont amené pour être témoin de ceci.

Iago.
I do not know: Friends all, but now, euen now.
In Quarter, and in termes like Bride, and Groome
Deuesting them for Bed: and then, but now:
(As if some Planet had vnwitted men)
Swords out, and tilting one at others breastes,
In opposition bloody. I cannot speake
Any begining to this peeuish oddes.
And would, in Action glorious, I had lost
Those legges, that brought me to a part of it.

OTHELLO, à Cassio.
— Comment se fait-il, Michel, que vous vous soyez oublié ainsi ?

Othe.
How comes it (Michaell) you are thus forgot?

CASSIO.
— De grâce, pardonnez-moi ! Je ne puis parler.

Cas.
I pray you pardon me, I cannot speake.

OTHELLO.
— Digne Montano, vous étiez de mœurs civiles ; — la gravité et le calme de votre jeunesse — ont été remarqués par le monde, et votre nom est grand — dans la bouche de la plus sage censure. Comment se fait-il — que vous gaspilliez ainsi votre réputation, — et que vous échangiez votre riche renom pour le titre — de tapageur nocturne ? Répondez-moi.

Othe.
Worthy Montano, you were wont to be ciuill:
The grauitie, and stillnesse of your youth
The world hath noted. And your name is great
In mouthes of wisest Censure. What's the matter
That you vnlace your reputation thus,
And spend your rich opinion, for the name
Of a night-brawler? Giue me answer to it.

MONTANO.
— Digne Othello, je suis dangereusement blessé. — Votre officier Iago peut, — en m’épargnant des paroles qui en ce moment me feraient mal, — vous raconter tout ce que je sais. Je ne sache pas — que cette nuit j’aie dit ou fait rien de blâmable, — à moins que la charité pour soi-même ne soit parfois un vice, — et que ce ne soit un péché de nous défendre — quand la violence nous attaque.

Mon.
Worthy Othello, I am hurt to danger,
Your Officer Iago, can informe you,
While I spare speech which something now offends me.
Of all that I do know, nor know I ought
By me, that's said, or done amisse this night,
Vnlesse selfe-charitie be sometimes a vice,
And to defend our selues, it be a sinne
When violence assailes vs.

OTHELLO.
Ah ! par le ciel, — mon sang commence à dominer mes inspirations les plus tutélaires, — et la colère, couvrant de ses fumées mon calme jugement, — essaye de m’entraîner. Pour peu que je bouge, — si je lève seulement ce bras, le meilleur d’entre vous — s’abîmera dans mon indignation. Dites-moi — comment cette affreuse équipée a commencé et qui l’a causée ; — et celui qui sera reconnu coupable, — me fût-il attaché dès la naissance comme un frère jumeau, — je le rejetterai de moi… Quoi ! Dans une ville de guerre, — encore frémissante, où la frayeur déborde de tous les cœurs, — engager une querelle privée et domestique, — la nuit, dans la salle des gardes, un lieu d’asile ! — C’est monstrueux !… Iago, qui a commencé ?

Othe.
Now by Heauen,
My blood begins my safer Guides to rule,
And passion (hauing my best iudgement collied)
Assaies to leade the way. If I once stir,
Or do but lift this Arme, the best of you
Shall sinke in my rebuke. Giue me to know
How this foule Rout began: Who set it on.
And he that is approu'd in this offence,
Though he had twinn'd with me, both at a birth,
Shall loose me. What in a Towne of warre,
Yet wilde, the peoples hearts brim-full of feare,
To Manage priuate, and domesticke Quarrell?
In night, and on the Court and Guard of safetie?
'Tis monstrous: Iago, who began't?

MONTANO, à Iago.
— Si, par partialité d’affection ou d’esprit de corps, — tu dis plus ou moins que la vérité, — tu n’es pas un soldat !

Mon.
If partially Affin'd, or league in office,
Thou dost deliuer more, or lesse then Truth,
Thou art no Souldier.

IAGO, à Montano.
Ne me touchez pas de si près… — J’aimerais mieux avoir la langue coupée — que de faire tort à Michel Cassio ; — mais je suis persuadé que je puis dire la vérité — sans lui nuire en rien, voici les faits, général : — tandis que nous causions, Montano et moi, — arrive un individu criant au secours ! — et, derrière lui, Cassio, l’épée tendue, — prêt à le frapper. Alors, seigneur,
Montrant Montano.
Ce gentilhomme — s’interpose devant Cassio et le supplie de s’arrêter. — Moi, je me mets à la poursuite du criard — pour l’empêcher, comme cela est arrivé, — d’effrayer la ville par ses clameurs. Mais il avait le pied si leste — qu’il a couru hors de ma portée, et je suis revenu d’autant plus vite — que j’entendais le cliquetis et le choc des épées — et Cassio qui jurait très-fort : ce que jusqu’ici — il n’avait jamais fait, que je sache. Quand je suis rentré, — et ce n’a pas été long, je les ai trouvés l’un contre l’autre, — en garde et ferraillant, exactement comme ils étaient — quand vous êtes venu vous-même les séparer. — Je n’ai rien à dire de plus, — si ce n’est que les hommes sont hommes, et que les meilleurs s’oublient parfois. — Quoique Cassio ait eu un petit tort envers celui-ci — (on sait que les gens en rage frappent ceux à qui ils veulent le plus de bien), — il est certain, selon moi, que Cassio — a reçu du fuyard quelque outrage excessif — que la patience ne pouvait supporter.

Iago.
Touch me not so neere,
I had rather haue this tongue cut from my mouth,
Then it should do offence to Michaell Cassio.
Yet I perswade my selfe, to speake the truth
Shall nothing wrong him. This it is Generall:
Montano and my selfe being in speech,
There comes a Fellow, crying out for helpe,
And Cassio following him with determin'd Sword
To execute vpon him. Sir, this Gentleman,
Steppes in to Cassio, and entreats his pause:
My selfe, the crying Fellow did pursue,
Least by his clamour (as it so fell out)
The Towne might fall in fright. He, (swift of foote)
Out-ran my purpose: and I return'd then rather
For that I heard the clinke, and fall of Swords,
And Cassio high in oath: Which till to night
I nere might say before. When I came backe
(For this was briefe) I found them close together
At blow, and thrust, euen as againe they were
When you your selfe did part them.
More of this matter cannot I report,
But Men are Men: The best sometimes forget,
Though Cassio did some little wrong to him,
As men in rage strike those that wish them best,
Yet surely Cassio, I beleeue receiu'd
From him that fled, some strange Indignitie,
Which patience could not passe.

OTHELLO.
Je le vois, Iago, — ton honnêteté et ton affection atténuent cette affaire — pour la rendre légère à Cassio… Cassio, je t’aime, — mais désormais tu n’es plus de mes officiers.
Entrent Desdémona et sa suite.
— Voyez si ma douce bien-aimée n’a pas été réveillée !…
À Cassio.
Je ferai de toi un exemple.

Othe.
I know Iago
Thy honestie, and loue doth mince this matter,
Making it light to Cassio: Cassio, I loue thee,
But neuer more be Officer of mine.
Enter Desdemona attended.
Looke if my gentle Loue be not rais'd vp:
Ile make thee an example.

DESDÉMONA.
— Que se passe-t-il donc, cher ?

Des.
What is the matter (Deere?)

OTHELLO.
Tout est bien, ma charmante ! — Viens au lit.
À Montano.
Monsieur, pour vos blessures, — je serai moi-même votre chirurgien… Qu’on l’emmène !
On emporte Montano.
— Iago, parcours avec soin la ville, — et calme ceux que cette ignoble bagarre a effarés… — Allons, Desdémona ! C’est la vie du soldat — de voir ses salutaires sommeils troublés par l’alerte.

Othe.
All's well, Sweeting:
Come away to bed. Sir for your hurts,
My selfe will be your Surgeon. Lead him off:
Iago, looke with care about the Towne,
And silence those whom this vil'd brawle distracted.
Come Desdemona, 'tis the Soldiers life,
To haue their Balmy slumbers wak'd with strife.

Tous sortent, excepté Iago et Cassio.

Exit.

IAGO.
Quoi ! Êtes-vous blessé, lieutenant ?

Iago.
What are you hurt Lieutenant?

CASSIO.
Oui, et incurable.

Cas.
I, past all Surgery.

IAGO.
Diantre ! au ciel ne plaise !

Iago.
Marry Heauen forbid.

CASSIO.
Réputation ! Réputation ! Réputation ! Oh ! J’ai perdu ma réputation ! J’ai perdu la partie immortelle de moi-même, et ce qui reste est bestial !… Ma réputation, Iago, ma réputation !

Cas.
Reputation, Reputation, Reputation: Oh I haue lost my Reputation. I haue lost the immortall part of myselfe, and what remaines is bestiall. My Reputation, Iago, my Reputation.

IAGO.
Foi d’honnête homme ! J’avais cru que vous aviez reçu quelque blessure dans le corps : c’est plus douloureux là que dans la réputation. La réputation est un préjugé vain et fallacieux : souvent gagnée sans mérite et perdue sans justice. Vous n’avez pas perdu votre réputation du tout, à moins que vous ne vous figuriez l’avoir perdue. Voyons, l’homme ! Il y a des moyens de ramener le général. Il vous a renvoyé dans un moment d’humeur, punition prononcée par la politique plutôt que par le ressentiment ; juste comme on frapperait son chien inoffensif pour effrayer un lion impérieux. Implorez-le de nouveau, et il est à vous.

Iago.
As I am an honest man I had thought you had receiued some bodily wound; there is more sence in that then in Reputation. Reputation is an idle, and most false imposition; oft got without merit, and lost without deseruing. You haue lost no Reputation at all, vnlesse you repute your selfe such a looser. What man, there are more wayes to recouer the Generall againe. You are but now cast in his moode, (a punishment more in policie, then in malice) euen so as one would beate his offencelesse dogge, to affright an Imperious Lyon. Sue to him againe, and he's yours.

CASSIO.
J’aimerais mieux implorer son mépris que d’égarer la confiance d’un si bon chef sur un officier si léger, si ivrogne et si indiscret !… Être ivre ! jaser comme un perroquet et se chamailler ! Vociférer, jurer et parler charabia avec son ombre (33) !… Ô toi, invisible esprit du vin, si tu n’as pas de nom dont on te désigne, laisse-nous t’appeler démon !

Cas.
I will rather sue to be despis'd, then to deceiue so good a Commander, with so slight, so drunken, and so indiscreet an Officer. Drunke? And speake Parrat? And squabble? Swagger? Sweare? And discourse Fustian with ones owne shadow? Oh thou invisible spirit of Wine, if thou hast no name to be knowne by, let vs call thee Diuell.

IAGO.
Quel était celui que vous poursuiviez avec votre épée ? Que vous avait-il fait ?

Iago.
What was he that you follow'd with your Sword? What had he done to you?

CASSIO.
Je ne sais pas.

Cas.
I know not.

IAGO.
Est-il possible ?

Iago.
Is't possible?

CASSIO.
Je me rappelle une masse de choses, mais aucune distinctement ; une querelle, mais nullement le motif. Oh ! se peut-il que les hommes s’introduisent un ennemi dans la bouche pour qu’il leur vole la cervelle, et que ce soit pour nous une joie, un plaisir, une fête, un triomphe, de nous transformer en bêtes !

Cas.
I remember a masse of things, but nothing distinctly: a Quarrell, but nothing wherefore. Oh, that men should put an Enemie in their mouthes, to steale away their Braines? that we should with ioy, pleasance, reuell and applause, transforme our selues into Beasts.

IAGO.
Eh ! mais, vous êtes assez bien maintenant : comment vous êtes-vous remis ainsi ?

Iago.
Why? But you are now well enough: how
came you thus recouered?

CASSIO.
Il a plu au démon Ivrognerie de céder sa place au démon Colère : une imperfection m’en montre une autre pour me faire bien franchement mépriser de moi-même.

Cas.
It hath pleas'd the diuell drunkennesse, to giue place to the diuell wrath, one vnperfectnesse, shewes me another to make me frankly despise my selfe.

IAGO.
Allons ! Vous êtes un moraliste trop sévère. Vu l’époque, le lieu et l’état de ce pays, j’aurais cordialement désiré que ceci ne fût pas arrivé : enfin, puisque la chose est ce qu’elle est, réparez-la à votre avantage.

Iago.
Come, you are too seuere a Moraller. As the Time, the Place, & the Condition of this Country stands I could hartily wish this had not befalne: but since it is, as it is, mend it for your owne good.

CASSIO.
Que je veuille lui redemander ma place, il me dira que je suis un ivrogne. J’aurais autant de bouches que l’Hydre, qu’une telle réponse me les fermerait toutes… Être à présent un homme sensé, tout à l’heure un fou, et bientôt une brute ! Oh ! étrange ! Chaque coupe de trop est maudite et a pour ingrédient un démon.

Cas.
I will aske him for my Place againe, he shall tell me, I am a drunkard: had I as many mouthes as Hydra, such an answer would stop them all. To be now a sensible man, by and by a Foole, and presently a Beast. Oh strange! Euery inordinate cup is vnbless'd, and the Ingredient is a diuell.

IAGO.
Allons, allons, le bon vin est un bon être familier quand on en use convenablement ; ne vous récriez plus contre lui. Bon lieutenant ! vous pensez, je pense, que je vous aime.

Iago.
Come, come: good wine, is a good famillar Creature, if it be well vs'd: exclaime no more against it. And good Lieutenant, I thinke, you thinke I loue you.

CASSIO.
Je l’ai bien éprouvé, monsieur !… Moi, ivre !

Cassio.
I haue well approued it, Sir. I drunke?

IAGO.
Vous, comme tout autre vivant, vous pouvez être ivre une fois par hasard, l’ami ! Je vais vous dire ce que vous devez faire. La femme de notre général est maintenant le général. Je puis le dire, en ce sens qu’il s’est consacré tout entier, remarquez bien ! à la contemplation et au culte des qualités et des grâces de sa femme. Confessez-vous franchement à elle. Importunez-la pour qu’elle vous aide à rentrer en place : elle est d’une disposition si généreuse, si affable, si obligeante, si angélique, qu’elle regarde comme un vice de sa bonté de ne pas faire plus que ce qui lui est demandé. Eh bien, cette jointure brisée entre vous et son mari, priez-la de la raccommoder, et je parie ma fortune contre un enjeu digne de ce nom qu’après cette fracture votre amitié sera plus forte qu’auparavant.

Iago.
You, or any man liuing, may be drunke at a time man. I tell you what you shall do: Our General's Wife, is now the Generall. I may say so, in this respect, for that he hath deuoted, and giuen vp himselfe to the Contemplation, marke: and deuotement of her parts and Graces. Confesse your selfe freely to her: Importune her helpe to put you in your place againe. She is of so free, so kinde, so apt, so blessed a disposition, she holds it a vice in her goodnesse, not to do more then she is requested. This broken ioynt between you, and her husband, entreat her to splinter. And my Fortunes against any lay worth naming, this cracke of your Loue, shall grow stronger, then it was before.

CASSIO.
Vous me donnez là de bons avis.

Cassio.
You aduise me well.

IAGO.
Ce sont ceux, je vous assure, d’une amitié sincère et d’une honnête bienveillance.

Iago.
I protest in the sinceritie of Loue, and honest kindnesse.

CASSIO.
Je le crois sans réserve ; aussi irai-je, de bon matin, supplier la vertueuse Desdémona d’intercéder pour moi. Je désespère de ma fortune, si elle me tient échoué là.

Cassio.
I thinke it freely: and betimes in the morning, I will beseech the vertuous Desdemona to vndertake for me: I am desperate of my Fortunes if they check me.

IAGO.
Vous êtes dans le vrai. Bonne nuit, lieutenant ! Il faut que je fasse ma ronde.

Iago.
You are in the right: good night Lieutenant, I must to the Watch.

CASSIO.
Bonne nuit, honnête Iago.

Cassio.
Good night, honest Iago.

Sort Cassio.

Exit Cassio.

IAGO, seul.
— Et qu’est-ce donc qui dira que je joue le rôle d’un fourbe, — quand l’avis que je donne est si loyal, si honnête, — si conforme à la logique, et indique si bien le moyen — de faire revenir le More ? Quoi de plus facile — que d’entraîner la complaisante Desdémona — dans une honnête intrigue ? Elle a l’expansive bonté — des éléments généreux. Et quoi de plusfacile pour elle — que de gagner le More ? S’agît-il pour lui de renier son baptême — et toutes les consécrations, tous les symboles de la Rédemption, — il a l’âme tellement enchaînée à son amour pour elle, — qu’elle peut faire, défaire, refaire tout à son gré, — selon que son caprice veut exercer sa divinité — sur la faible nature du More. En quoi donc suis-je un fourbe — de conseiller à Cassio la parallèle qui le mène droit au succès ? Divinité de l’enfer ! — Quand les démons veulent produire les forfaits les plus noirs, — ils les présentent d’abord sous des dehors célestes, — comme je fais en ce moment. En effet, tandis que cet honnête imbécile — suppliera Desdémona de réparer sa fortune — et qu’elle plaidera chaudement sa cause auprès du More, — je verserai dans l’oreille de celui-ci la pensée pestilentielle — qu’elle ne réclame Cassio que par désir charnel ; — et plus elle tâchera de faire du bien à Cassio, — plus elle perdra de crédit sur le More. — C’est ainsi que je changerai sa vertu en glu, et que de sa bonté je ferai le filet — qui les enserrera tous… Qu’y a-t-il, Roderigo ? —

Iago.
And what's he then,
That saies I play the Villaine?
When this aduise is free I giue, and honest,
Proball to thinking, and indeed the course
To win the Moore againe.
For 'tis most easie
Th'inclyning Desdemona to subdue
In any honest Suite. She's fram'd as fruitefull
As the free Elements. And then for her
To win the Moore, were to renownce his Baptisme,
All Seales, and Simbols of redeemed sin:
His Soule is so enfetter'd to her Loue,
That she may make, vnmake, do what she list,
Euen as her Appetite shall play the God,
With his weake Function. How am I then a Villaine,
To Counsell Cassio to this paralell course,
Directly to his good? Diuinitie of hell,
When diuels will the blackest sinnes put on,
They do suggest at first with heauenly shewes,
As I do now. For whiles this honest Foole
Plies Desdemona, to repaire his Fortune,
And she for him, pleades strongly to the Moore,
Ile powre this pestilence into his eare:
That she repeales him, for her bodies Lust'
And by how much she striues to do him good,
She shall vndo her Credite with the Moore.
So will I turne her vertue into pitch.
And out of her owne goodnesse make the Net,
That shall en-mash them all.
How now Rodorigo?

Le jour commence à poindre.

Entre Roderigo.

Enter Rodorigo.

RODERIGO.
Je suis ici à la chasse, non comme le limier qui relance, mais seulement comme celui qui donne le cri. Mon argent est presque entièrement dépensé ; j’ai été cette nuit parfaitement bâtonné, et l’issue que je vois à tout ceci, c’est que j’aurai de l’expérience pour mes peines, et qu’alors avec tout mon argent de moins et un peu d’esprit de plus, je retournerai à Venise.

Rodorigo.
I do follow heere in the Chace, not like a Hound that hunts, but one that filles vp the Crie. My Money is almost spent; I haue bin to night exceedingly well Cudgell'd: And I thinke the issue will bee, I shall haue so much experience for my paines; And so, with no money at all, and a little more Wit, returne againe to Venice.

IAGO.
— Pauvres gens ceux qui n’ont pas de patience ! — Quelle blessure s’est jamais guérie autrement que par degrés ? — Tu sais bien que nous opérons par l’intelligence et non par la magie, — et l’intelligence est soumise aux délais du temps. — Tout ne va-t-il pas bien ? Cassio t’a battu, — et toi, par cette légère contusion, tu as cassé Cassio. — Il y a bien des choses qui poussent vite sous le soleil, — mais les plantes qui sont les premières à porter fruit commencent d’abord par fleurir. — Patience donc !… Par la messe, voici le matin : — le plaisir et l’action font paraître courtes les heures. — Rentre, va au logement que t’indique ton billet. — En route, te dis-je ! tu en sauras bientôt davantage. — Allons, esquive-toi.

Iago.
How poore are they that haue not Patience?
What wound did euer heale but by degrees?
Thou know'st we worke by Wit, and not by Witchcraft
And Wit depends on dilatory time:
Dos't not go well? Cassio hath beaten thee,
And thou by that small hurt hath casheer'd Cassio:
Though other things grow faire against the Sun,
Yet Fruites that blossome first, will first be ripe:
Content thy selfe, a-while. Introth 'tis Morning;
Pleasure, and Action, make the houres seeme short.
Retire thee, go where thou art Billited:
Away, I say, thou shalt know more heereafter:
Nay get thee gone.

Roderigo sort.

Exit Roderigo.

Deux choses restent à faire. — Ma femme doit agir pour Cassio auprès de sa maîtresse. — Je vais la faire mouvoir ; — moi-même, pendant ce temps, je prends le More à part, — et je l’amène brusquement dès qu’il peut surprendre Cassio — sollicitant sa femme… Oui, voilà la marche ; n’énervons pas l’idée par la froideur et les retards.

Two things are to be done:
My Wife must moue for Cassio to her Mistris:
Ile set her on my selfe, a while, to draw the Moor apart,
And bring him iumpe, when he may Cassio finde
Soliciting his wife: I, that's the way:
Dull not Deuice, by coldnesse, and delay.

Il sort.

Exit.

ACTE III

ACT III

SCÈNE I

SCENE I

Entrent Cassio et des Musiciens.

Enter Cassio, Musitians, and Clowne.

CASSIO.
— Jouez ici, mes maîtres ! Je vous récompenserai de vos peines. — Quelque chose de bref ! et puis souhaitez le bonjour au général.

Cassio.
Masters, play heere, I wil content your paines, Something that's briefe: and bid, goodmorrow General.

Musique.

Entre le Clown.

LE CLOWN.
Dites-donc, mes maîtres, est-ce que vos instruments ont été à Naples, qu’ils parlent ainsi du nez ?

Clo.
Why Masters, haue your Instruments bin in Naples, that they speake i'th'Nose thus?

PREMIER MUSICIEN.
Comment, monsieur, comment ?

Mus.
How Sir? how?

LE CLOWN.
Est-ce là, je vous prie, ce qu’on appelle des instruments à vent ?

Clo.
Are these I pray you, winde Instruments?

PREMIER MUSICIEN.
Pardieu, oui, monsieur.

Mus.
I marry are they sir.

LE CLOWN.
Ah ! c’est par là que pend la queue ?

Clo.
Oh, thereby hangs a tale.

PREMIER MUSICIEN.
Où voyez-vous pendre une queue, monsieur ?

Mus.
Whereby hangs a tale, sir?

LE CLOWN.
Pardieu, à bien des instruments à vent que je connais. Mais, mes maîtres, voici de l’argent pour vous : et le général aime tant votre musique qu’il vous demande, au nom de votre dévouement à tous, de ne plus faire de bruit avec elle.

Clow.
Marry sir, by many a winde Instrument that I know. But Masters, heere's money for you: and the Generall so likes your Musick, that he desires you for loues sake to make no more noise with it.

PREMIER MUSICIEN.
Bien, monsieur, nous cessons.

Mus.
Well Sir, we will not.

LE CLOWN.
Si vous avez de la musique qui puisse ne pas s’entendre, vous pouvez continuer ; mais pour celle qui s’entend, comme on dit, le général ne s’en soucie pas beaucoup.

Clo.
If you haue any Musicke that may not be heard, too't againe. But (as they say) to heare Musicke, the Generall do's not greatly care.

PREMIER MUSICIEN.
Nous n’avons pas de musique comme celle dont vous parlez, monsieur.

Mus.
We haue none such, sir.

LE CLOWN.
Alors remettez vos flûtes dans vos sacs, car je m’en vais. Partez ! évaporez-vous ! Allons !

Clow.
Then put vp your Pipes in your bagge, for Ile away. Go, vanish into ayre, away.

Les musiciens sortent.

Exit Mu.

CASSIO, au clown.
Écoute, mon honnête ami !

Cassio.
Dost thou heare me, mine honest Friend?

LE CLOWN.
Non, je n’écoute pas votre honnête ami. Je vous écoute.

Clo.
No, I heare not your honest Friend: I heare you.

CASSIO.
De grâce, suspends tes lazzi. Voici une pauvre pièce d’or pour toi ; si la dame qui accompagne la femme du général est levée, dis-lui qu’un nommé Cassio implore d’elle la faveur d’un instant d’entretien. Veux-tu ?

Cassio.
Prythee keepe vp thy Quillets, ther's a poore peece of Gold for thee: if the Gentlewoman that attends the Generall be stirring, tell her, there's one Cassio entreats her a little fauour of Speech. Wilt thou do this?

LE CLOWN.
Elle est levée, monsieur : si elle veut venir, il est vraisemblable que je lui notifierai votre désir.

CASSIO.
Fais, mon bon ami.
Le clown sort.
Entre Iago.
Heureuse rencontre, Iago.

Clo.
She is stirring sir: if she will stirre hither, I shall seeme to notifie vnto her.
Exit Clo.
Enter Iago.
In happy time, Iago.

IAGO.
— Vous ne vous êtes donc pas couché ?

Iago.
You haue not bin a-bed then?

CASSIO.
— Oh ! non ; il faisait jour — quand nous nous sommes quittés. J’ai pris la liberté, Iago, — d’envoyer quelqu’un à votre femme. J’ai à lui demander — de vouloir bien me procurer accès — auprès de la vertueuse Desdémona.

Cassio.
Why no: the day had broke before we parted.
I haue made bold (Iago) to send in to your wife:
My suite to her is, that she will to vertuous Desdemona
Procure me some accesse.

IAGO.
Je vais vous l’envoyer sur-le-champ ; — et je trouverai moyen d’attirer le More — à l’écart pour que vous puissiez causer de vos affaires — avec plus de liberté.

Iago.
Ile send her to you presently:
And Ile deuise a meane to draw the Moore
Out of the way, that your conuerse and businesse
May be more free.Exit.

CASSIO.
— Je vous en remercie humblement.
Iago sort.
Je n’ai jamais connu un — Florentin plus aimable et plus honnête.

Cassio.
I humbly thanke you for't. I neuer knew
A Florentine more kinde, and honest.
Note: An ink mark follows the end of this line.

Entre Émilia.

Enter Æmilia.

ÉMILIA.
— Bonjour, bon lieutenant : Je suis fâchée — de votre mésaventure ; mais tout va s’arranger. — Le général et sa femme sont en train d’en causer, — et elle parle pour vous vaillamment. Le More répond — que celui que vous avez blessé a dans Chypre une haute réputation — et de hautes alliances, — et que, par une sainte prudence, — il est obligé de vous refuser ; mais il proteste qu’il vous aime, — et qu’il n’a pas besoin d’autre plaidoyer que ses sympathies — pour saisir aux cheveux la première occasion — de vous remettre en place.

Æmil.
Goodmorrow (good Lieutenant) I am sorrie
For your displeasure: but all will sure be well.
The Generall and his wife are talking of it,
And she speakes for you stoutly. The Moore replies,
That he you hurt is of great Fame in Cyprus,
And great Affinitie: and that in wholsome Wisedome
He might not but refuse you. But he protests he loues you
And needs no other Suitor, but his likings
To bring you in againe.

CASSIO.
Pourtant, je vous en supplie, — si vous le jugez convenable ou possible, — donnez-moi l’avantage d’un court entretien — avec Desdémona seule.

Cassio.
Yet I beseech you,
If you thinke fit, or that it may be done,
Giue me aduantage of some breefe Discourse
With Desdemon alone.

ÉMILIA.
Entrez, je vous prie : — je vais vous mettre à même — de lui parler à cœur ouvert.

Æmil.
Pray you come in:
I will bestow you where you shall haue time
To speake your bosome freely.

CASSIO.
Je vous suis bien obligé.

Cassio.
I am much bound to you.

Ils disparaissent dans le château.

SCÈNE II

SCENE II

Entrent Othello, Iago et des gentilshommes.

Enter Othello, Iago, and Gentlemen.

OTHELLO, remettant des papiers à Iago.
— Ces lettres, Iago, donnez-les au pilote, — et chargez-le de présenter mes devoirs au sénat. — Après quoi (je vais visiter les travaux), — vous viendrez m’y rejoindre.

Othe.
These Letters giue (Iago) to the Pylot,
And by him do my duties to the Senate:
That done, I will be walking on the Workes,
Repaire there to mee.

IAGO.
Bien, mon bon seigneur, je n’y manquerai pas.

Iago.
Well, my good Lord, Ile doo't.

OTHELLO.
— Messieurs, allons-nous voir ces fortifications ?

Oth.
This Fortification (Gentlemen) shall we see't?

LES GENTILSHOMMES.
— Nous escorterons votre Seigneurie.

Gent.
Well waite vpon your Lordship.

Ils sortent.

Exeunt.

SCÈNE III

SCENE III

Entrent Desdémona, Cassio et Émilia.

Enter Desdemona, Cassio, and Æmilia.

DESDÉMONA.
Sois sûr, bon Cassio, que je ferai — en ta faveur tout mon possible.

Des.
Be thou assur'd (good Cassio) I will do
All my abilities in thy behalfe.

ÉMILIA.
— Faites, bonne madame : je sais que cette affaire tourmente mon mari — comme si elle lui était personnelle.

Æmil.
Good Madam do:
I warrant it greeues my Husband,
As if the cause were his.

DESDÉMONA.
— Oh ! c’est un honnête garçon !… N’en doutez pas, Cassio, — je réussirai à vous rendre, mon mari et vous, — aussi bons amis qu’auparavant.

Des.
Oh that's an honest Fellow, Do not doubt Cassio
But I will haue my Lord, and you againe
As friendly as you were.

CASSIO.
Généreuse madame, — quoi qu’il advienne de Michel Cassio, — il ne sera jamais que votre loyal serviteur.

Cassio.
Bounteous Madam,
What euer shall become of Michael Cassio,
He's neuer any thing but your true Seruant.

DESDÉMONA.
— Je le sais et vous en remercie. Vous aimez mon seigneur, — vous le connaissez depuis longtemps, soyez persuadé — que dans son éloignement de vous il ne gardera — que la distance de la politique.

Des.
I know't: I thanke you: you do loue my Lord:
You haue knowne him long, and be you well assur'd
He shall in strangenesse stand no farther off,
Then in a politique distance.

CASSIO.
Oui, madame ; — mais cette politique-là peut durer si longtemps, — elle peut s’alimenter d’un régime si subtil et si fluide, — ou se soutenir par la force des choses de telle sorte — que, moi absent et ma place remplie, — le général oublie mon dévouement et mes services.

Cassio.
I, but Lady,
That policie may either last so long,
Or feede vpon such nice and waterish diet,
Or breede it selfe so out of Circumstances,
That I being absent, and my place supply'd,
My Generall will forget my Loue, and Seruice.

DESDÉMONA.
— Ne crains pas cela. Ici, en présence d’Émilia, — je te garantis ta place : sois sûr — que, quand je fais un vœu d’amitié, je l’accomplis — jusqu’au dernier article. — Mon mari n’aura pas de repos ; — je l’apprivoiserai à force d’insomnies ! je l’impatienterai de paroles ! — Son lit lui fera l’effet d’une école ; sa table, d’un confessionnal ! — Je mêlerai à tout ce qu’il fera la supplique de Cassio. Donc sois gai, Cassio, — car ton avocat mourra plutôt — que d’abandonner ta cause.

Des.
Do not doubt that: before Æmilia here,
I giue thee warrant of thy place. Assure thee,
If I do vow a friendship, Ile performe it
To the last Article. My Lord shall neuer rest,
Ile watch him tame, and talke him out of patience;
His Bed shall seeme a Schoole, his Boord a Shrift,
Ile intermingle euery thing he do's
With Cassio's suite: Therefore be merry Cassio,
For thy Solicitor shall rather dye,
Then giue thy cause away.

Entrent Othello et Iago. Ils se tiennent quelque temps à distance.

Enter Othello, and Iago.

ÉMILIA.
Madame, voici — monseigneur.

Æmil.
Madam, heere comes my Lord.

CASSIO, à Desdémona.
Madame, je vais prendre congé de vous.

Cassio.
Madam, Ile take my leaue.

DESDÉMONA.
Bah ! restez, — vous m’entendrez parler !

Des.
Why stay, and heare me speake.

CASSIO.
— Pas maintenant, madame : je me sens mal à l’aise — et impuissant pour ma propre cause.

Cassio.
Madam, not now: I am very ill at ease,
Vnfit for mine owne purposes.

DESDÉMONA.
Bien, bien, — faites à votre guise.

Des.
Well, do your discretion.

Sort Cassio.

Exit Cassio.

IAGO.
Ha ! je n’aime pas cela.

Iago.
Hah? I like not that.

OTHELLO.
— Que dis-tu ?

Othel.
What dost thou say?

IAGO.
— Rien, monseigneur… ou si… Je ne sais quoi…

Iago.
Nothing my Lord; or if—I know not what.

OTHELLO.
— N’est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme ?

Othel.
Was not that Cassio parted from my wife?

IAGO.
— Cassio, monseigneur ? Non, assurément ; je ne puis croire — qu’il se déroberait ainsi comme un coupable — en vous voyant venir.

Iago.
Cassio my Lord? No sure, I cannot thinke it
That he would steale away so guilty-like,
Seeing your comming.

OTHELLO.
Je crois que c’était lui.

Oth.
I do beleeue 'twas he.

DESDÉMONA.
— Eh bien, monseigneur ? — Je viens de causer ici avec un solliciteur, — un homme qui languit dans votre déplaisir.

Des.
How now my Lord?
I haue bin talking with a Suitor heere,
A man that languishes in your displeasure.

OTHELLO.
De qui voulez-vous parler ?

Oth.
Who is't you meane?

DESDÉMONA.
— Eh ! de votre lieutenant Cassio. Mon bon seigneur, — si j’ai assez de grâce ou d’influence pour vous émouvoir, — veuillez dès à présent l’admettre à résipiscence. — Car, s’il n’est pas vrai que cet homme vous aime sincèrement — et que sa faute est une erreur involontaire, — je ne me connais pas en physionomie honnête… — Je t’en prie, rappelle-le.

Des.
Why your Lieutenant Cassio: Good my Lord,
If I haue any grace, or power to moue you,
His present reconciliation take.
For if he be not one, that truly loues you,
That erres in Ignorance, and not in Cunning,
I haue no iudgement in an honest face.
I prythee call him backe.

OTHELLO.
C’est donc lui qui vient de partir d’ici ?

Oth.
Went he hence now?

DESDÉMONA.
— Oui, vraiment ; mais si abattu — qu’il m’a laissé une partie de son chagrin — et que j’en souffre avec lui. Cher amour, rappelle-le.

Des.
I sooth; so humbled,
That he hath left part of his greefe with mee
To suffer with him. Good Loue, call him backe.

OTHELLO.
Pas maintenant, ma douce Desdémona ! Dans un autre moment.

Othel.
Not now (sweet Desdemon) some other time.

DESDÉMONA.
— Mais sera-ce bientôt ?

Des.
But shall't be shortly?

OTHELLO.
Le plus tôt possible, ma charmante, pour vous plaire.

Oth.
The sooner (Sweet) for you.

DESDÉMONA.
— Sera-ce ce soir au souper ?

Des.
Shall't be to night, at Supper?

OTHELLO.
Non, pas ce soir.

Oth.
No, not to night.

DESDÉMONA.
— Demain, au dîner, alors ?

Des.
To morrow Dinner then?

OTHELLO.
Je ne dînerai pas chez moi ; — je vais à un repas d’officiers, à la citadelle.

Oth.
I shall not dine at home:
I meete the Captaines at the Cittadell.

DESDÉMONA.
— Alors, demain soir ! ou mardi matin ! — ou mardi après-midi ! ou mardi soir ! ou mercredi matin !… — Je t’en prie, fixe une époque, mais qu’elle — ne dépasse pas trois jours ! Vrai, il est bien pénitent ; — et puis, aux yeux de notre raison vulgaire, — n’était la guerre qui exige, dit-on, qu’on fasse exemple — même sur les meilleurs, son délit est tout au plus une faute — qui mérite une réprimande privée. Quand reviendra-t-il ? — Dites-le-moi, Othello… Je cherche dans mon âme — ce que, si vous me le demandiez, je pourrais vous refuser — ou hésiter autant à vous accorder. Quoi ! ce Michel Cassio, — qui vous accompagnait dans vos visites d’amoureux et qui, si souvent, — lorsque j’avais parlé de vous défavorablement, — prenait votre parti ! Faut-il tant d’efforts — pour le ramener à vous ? Croyez-moi, je pourrais faire beaucoup…

Des.
Why then to morrow night, on Tuesday morne,
On Tuesday noone, or night; on Wensday Morne.
I prythee name the time, but let it not
Exceed three dayes. Infaith hee's penitent:
And yet his Trespasse, in our common reason
(Saue that they say the warres must make example)
Out of her best, is not almost a fault
T'encurre a priuate checke. When shall he come?
Tell me Othello. I wonder in my Soule
What you would aske me, that I should deny,
Or stand so mam'ring on? What? Michael Cassio,
That came a woing with you? and so many a time
(When I haue spoke of you dispraisingly)
Hath tane your part, to haue so much to do
To bring him in? Trust me, I could do much.

OTHELLO.
— Assez, je te prie ; qu’il revienne quand il voudra ! — je ne veux rien te refuser.

Oth.
Prythee no more: Let him come when he will:
I will deny thee nothing.

DESDÉMONA.
Comment ! mais ceci n’est point une faveur ; — c’est comme si je vous priais de mettre vos gants, — de manger des mets nourrissants ou de vous tenir chaudement, — comme si je vous sollicitais de prendre un soin particulier — de votre personne. Ah ! quand je vous demanderai une concession, — dans le but d’éprouver réellement votre amour, — je veux qu’elle soit importante, difficile — et périlleuse à accorder.

Des.
Why, this is not a Boone:
'Tis as I should entreate you weare your Gloues,
Or feede on nourishing dishes, or keepe you warme,
Or sue to you, to do a peculiar profit
To your owne person. Nay, when I haue a suite
Wherein I meane to touch your Loue indeed,
It shall be full of poize, and difficult waight,
And fearefull to be granted.

OTHELLO.
Je ne te refuserai rien ; — mais toi, je t’en conjure, accorde-moi la grâce — de me laisser un instant à moi-même.

Oth.
I will deny thee nothing.
Whereon, I do beseech thee, grant me this,
To leaue me but a little to my selfe.

DESDÉMONA.
— Vous refuserai-je ? Non. Au revoir, monseigneur.

Des.
Shall I deny you? No: farewell my Lord.

OTHELLO.
— Au revoir, ma Desdémona ; je vais te rejoindre à l’instant.

Oth.
Farewell my Desdemona, Ile come to thee strait.

DESDÉMONA.
— Viens, Émilia.
À Othello.
Qu’il soit fait au gré de vos caprices ! — Quels qu’ils soient, je suis obéissante.

Des.
Æmilia come; be as your Fancies teach you:
What ere you be, I am obedient.

Elle sort avec Émilia.

Exit.

OTHELLO.
— Excellente créature ! que la perdition s’empare de mon âme — si je ne t’aime pas ! Va, quand je ne t’aimerai plus, — ce sera le retour du chaos.

Oth.
Excellent wretch: Perdition catch my Soule
But I do loue thee: and when I loue thee not,
Chaos is come againe.

IAGO.
— Mon noble seigneur…

Iago.
My Noble Lord.

OTHELLO.
Que dis-tu, Iago ?

Oth.
What dost thou say, Iago?

IAGO.
— Est-ce que Michel Cassio, quand vous faisiez votre cour à madame, — était instruit de votre amour ?

Iago.
Did Michael Cassio
When he woo'd my Lady, know of your loue?

OTHELLO.
— Oui, depuis le commencement jusqu’à la fin. Pourquoi demandes-tu cela ?

Oth.
He did, from first to last:
Why dost thou aske?

IAGO.
— Mais, pour la satisfaction de ma pensée ; — je n’y mets pas plus de malice.

Iago.
But for a satisfaction of my Thought,
No further harme.

OTHELLO.
Et quelle est ta pensée, Iago ?

Oth.
Why of thy thought, Iago?

IAGO.
— Je ne pensais pas qu’il eût été en relation avec elle.

Iago.
I did not thinke he had bin acquainted with hir.

OTHELLO.
— Oh ! si ! même il était bien souvent l’intermédiaire entre nous.

Oth.
O yes, and went betweene vs very oft.

IAGO.
— Vraiment ?

Iago.
Indeed?

OTHELLO.
— Vraiment ! oui, vraiment !… Aperçois-tu là quelque chose ? — Est-ce qu’il n’est pas honnête ?

Oth.
Indeed? I indeed. Discern'st thou ought in that?
Is he not honest?

IAGO.
Honnête, monseigneur ?

Iago.
Honest, my Lord?

OTHELLO.
Honnête ! oui, honnête.

Oth.
Honest? I, Honest.

IAGO.
— Monseigneur, pour ce que j’en sais !

Iago.
My Lord, for ought I know.

OTHELLO.
— Qu’as-tu donc dans l’idée ?

Oth.
What do'st thou thinke?

IAGO.
Dans l’idée, monseigneur ?

Iago.
Thinke, my Lord?

OTHELLO.
Dans l’idée, monseigneur ! — Par le ciel, il me fait écho — comme s’il y avait dans son esprit quelque monstre — trop hideux pour être mis au jour… Tu as une arrière-pensée ! — Je viens à l’instant de t’entendre dire que tu n’aimais pas cela ; — c’était quand Cassio a quitté ma femme. Qu’est-ce que tu n’aimais pas ? — Puis, quand je t’ai dit qu’il était dans ma confidence — pendant tout le cours de mes assiduités, tu as crié : Vraiment ! — Et tu as contracté et froncé le sourcil — comme si tu avais enfermé dans ton cerveau — quelque horrible conception. Si tu m’aimes, — montre-moi ta pensée.

Oth.
Thinke, my Lord? Alas, thou ecchos't me;
As if there were some Monster in thy thought
Too hideous to be shewne. Thou dost mean somthing:
I heard thee say euen now, thou lik'st not that,
When Cassio left my wife. What didd'st not like?
And when I told thee, he was of my Counsaile,
Of my whole course of wooing; thou cried'st, Indeede?
And didd'st contract, and purse thy brow together,
As if thou then hadd'st shut vp in thy Braine
Some horrible Conceite. If thou do'st loue me,
Shew me thy thought.

IAGO.
— Monseigneur, vous savez que je vous aime.

Iago.
My Lord, you know I loue you.

OTHELLO.
Je le crois ; — et, comme je sais que tu es plein d’amour et d’honnêteté, — que tu pèses tes paroles avant de leur donner le souffle, — ces hésitations de ta part m’effrayent d’autant plus. — Chez un maroufle faux et déloyal, de telles choses — sont des grimaces habituelles : mais chez un homme qui est probe, — ce sont des dénonciations secrètes qui fermentent d’un cœur — impuissant à contenir l’émotion.

Oth.
I thinke thou do'st:
And for I know thou'rt full of Loue, and Honestie,
And weigh'st thy words before thou giu'st them breath,
Therefore these stops of thine, fright me the more:
For such things in a false disloyall Knaue
Are trickes of Custome: but in a man that's iust,
They're close dilations, working from the heart,
That Passion cannot rule.

IAGO.
Pour Michel Cassio, — j’ose jurer que je le crois honnête.

Iago.
For Michael Cassio,
I dare be sworne, I thinke that he is honest.

OTHELLO.
— Je le crois aussi.

Oth.
I thinke so too.

IAGO.
Les hommes devraient être ce qu’ils paraissent ; — ou plût au ciel qu’aucun d’eux ne pût paraître ce qu’il n’est pas !

Iago.
Men should be what they seeme,
Or those that be not, would they might seeme none.

OTHELLO.
— Certainement, les hommes devraient être ce qu’ils paraissent.

Oth.
Certaine, men should be what they seeme.

IAGO.
Eh bien, alors, — je pense que Cassio est un honnête homme.

Iago.
Why then I thinke Cassio's an honest man.

OTHELLO.
— Non ! Il y a autre chose là-dessous. — Je t’en prie, dis-moi, comme à ta pensée même, — ce que tu rumines ; et exprime ce qu’il y a de pire dans tes idées — par ce que les mots ont de pire.

Oth.
Nay, yet there's more in this?
I prythee speake to me, as to thy thinkings,
As thou dost ruminate, and giue thy worst of thoughts

The worst of words.

IAGO.
Mon bon seigneur, pardonnez-moi. — Je suis tenu envers vous à tous les actes de déférence, — mais je ne suis pas tenu à ce dont les esclaves mêmes sont exemptés. — Révéler mes pensées ! eh bien, supposez qu’elles soient viles et fausses… — Quel est le palais où jamais chose immonde — ne s’insinue ? Quel est le cœur si pur — où jamais d’iniques soupçons — n’ont ouvert d’assises et siégé — à côté des méditations les plus équitables ?

Iago.
Good my Lord pardon me,
Though I am bound to euery Acte of dutie,
I am not bound to that: All Slaues are free:
Vtter my Thoughts? Why say, they are vild, and falce?
As where's that Palace, whereinto foule things
Sometimes intrude not? Who ha's that breast so pure,
Wherein vncleanly Apprehensions
Keepe Leetes, and Law-dayes, and in Sessions sit
With meditations lawfull?

OTHELLO.
— Iago, tu conspires contre ton ami, — si, croyant qu’on lui fait tort, tu laisses son oreille — étrangère à tes pensées.

Oth.
Thou do'st conspire against thy Friend (Iago)
If thou but think'st him wrong'd, and mak'st his eare
A stranger to thy Thoughts.

IAGO.
Je vous en supplie !… — Voyez-vous, je puis être injuste dans mes suppositions ; — car, je le confesse, c’est une infirmité de ma nature — de flairer partout le mal ; et souvent ma jalousie — imagine des fautes qui ne sont pas… Je vous en conjure donc, — n’allez pas prendre avis d’un homme si hasardeux — dans ses conjectures, et vous créer un tourment — de ses observations vagues et incertaines. — Il ne sied pas à votre repos, à votre bonheur, — ni à mon humanité, à ma probité, à ma sagesse, — que je vous fasse connaître mes pensées.

Iago.
I do beseech you,
Though I perchance am vicious in my guesse
(As I confesse it is my Natures plague
To spy into Abuses, and of my iealousie
Shapes faults that are not) that your wisedome
From one, that so imperfectly conceits,
Would take no notice, nor build your selfe a trouble
Out of his scattering, and vnsure obseruance:
It were not for your quiet, nor your good,
Nor for my Manhood, Honesty, and Wisedome,
To let you know my thoughts.

OTHELLO.
Que veux-tu dire ?

Oth.
What dost thou meane?

IAGO.
— La bonne renommée pour l’homme et pour la femme, mon cher seigneur, — est le joyau suprême de l’âme. — Celui qui me vole ma bourse me vole une vétille ; c’est quelque chose, ce n’est rien : — elle était à moi, elle est à lui, elle a été possédée par mille autres ; — mais celui qui me filoute ma bonne renommée — me dérobe ce qui ne l’enrichit pas — et me fait pauvre vraiment.

Iago.
Good name in Man, & woman (deere my Lord)
Is the immediate Iewell of their Soules;
Who steales my purse, steales trash:
'Tis something, nothing;
'Twas mine, 'tis his, and has bin slaue to thousands:
But he that filches from me my good Name,
Robs me of that, which not enriches him,
And makes me poore indeed.

OTHELLO.
— Par le ciel ! je veux connaître ta pensée.

Oth.
Ile know thy Thoughts.

IAGO.
— Vous ne le pourriez pas, quand mon cœur serait dans votre main ; — et vous n’y parviendrez pas, tant qu’il sera en mon pouvoir.

Iago.
You cannot, if my heart were in your hand,
Nor shall not, whil'st 'tis in my custodie.

OTHELLO.
— Ah !

Oth.
Ha?

IAGO.
Oh ! prenez garde, monseigneur, à la jalousie ! — C’est le monstre aux yeux verts qui produit — l’aliment dont il se nourrit ! Ce cocu vit en joie — qui, certain de son sort, n’aime pas celle qui le trompe : — mais, oh ! quelles damnées minutes il compte — celui qui raffole, mais doute, celui qui soupçonne, mais aime éperdument !

Iago.
Oh, beware my Lord, of iealousie,
It is the greene-ey'd Monster, which doth mocke
The meate it feeds on. That Cuckold liues in blisse,
Who certaine of his Fate, loues not his wronger:
But oh, what damned minutes rels he ore,
Who dotes, yet doubts: Suspects, yet soundly loues?

OTHELLO.
Ô misère !

Oth.
O miserie.

IAGO.
— Le pauvre qui est content est riche, et riche à foison : — mais la richesse sans bornes est plus pauvre que l’hiver — pour celui qui craint toujours de devenir pauvre. — Cieux cléments, préservez de la jalousie les âmes — de toute ma tribu !

Iago.
Poore, and Content, is rich, and rich enough,
But Riches finelesse, is as poore as Winter,
To him that euer feares he shall be poore:
Good Heauen, the Soules of all my Tribe defend
From Iealousie.

OTHELLO.
Allons ! à quel propos ceci ? — Crois-tu que j’irais me faire une vie de jalousie, — pour suivre incessamment tous les changements de lune — à la remorque de nouveaux soupçons ? Non ! pour moi, être dans le doute, — c’est être résolu… Échange-moi contre un bouc, — le jour où j’occuperai mon âme — de ces soupçons exagérés et creux — qu’implique ta conjecture. On ne me rendra pas jaloux — en disant que ma femme est jolie, friande, aime la compagnie, — a le parler libre, chante, joue et danse bien ! — Là où est la vertu, ce sont autant de vertus nouvelles. — Ce n’est pas non plus la faiblesse de mes propres mérites qui me fera concevoir — la moindre crainte, le moindre doute sur sa fidélité, — car elle avait des yeux, et elle m’a choisi !… Non, Iago ! — Avant de douter, je veux voir. Après le doute, la preuve ! — et, après la preuve, mon parti est pris : — adieu à la fois l’amour et la jalousie !

Oth.
Why? why is this?
Think'st thou, I'ld make a Life of Iealousie;
To follow still the changes of the Moone
With fresh suspitions? No: to be once in doubt,
Is to be resolu'd: Exchange me for a Goat,
When I shall turne the businesse of my Soule
To such exufflicate, and blow'd Surmises,
Matching thy inference. 'Tis not to make me Iealious,
To say my wife is faire, feeds well, loues company,
Is free of Speech, Sings, Playes, and Dances:
Where Vertue is, these are more vertuous.
Nor from mine owne weake merites, will I draw
The smallest feare, or doubt of her reuolt,
For she had eyes, and chose me. No Iago,
Ile see before I doubt; when I doubt, proue;
And on the proofe, there is no more but this,
Away at once with Loue, or Iealousie.

IAGO.
— J’en suis charmé ; car je suis autorisé maintenant — à vous montrer mon affection et mon dévouement pour vous — avec moins de réserve. Donc, puisque j’y suis tenu, — recevez de moi cette confidence… Je ne parle pas encore de preuve… — Veillez sur votre femme, observez-la bien avec Cassio, — portez vos regards sans jalousie comme sans sécurité ; — je ne voudrais pas que votre franche et noble nature — fût victime de sa générosité même… Veillez-y ! — Je connais bien les mœurs de notre contrée. — À Venise, les femmes laissent voir au ciel les fredaines — qu’elles n’osent pas montrer à leurs maris ; et, pour elles, le cas de conscience, — ce n’est pas de s’abstenir de la chose, c’est de la tenir cachée.

Ia.
I am glad of this: For now I shall haue reason
To shew the Loue and Duty that I beare you
With franker spirit. Therefore (as I am bound)
Receiue it from me. I speake not yet of proofe:
Looke to your wife, obserue her well with Cassio,
Weare your eyes, thus: not Iealious, nor Secure:
I would not haue your free, and Noble Nature,
Out of selfe-Bounty, be abus'd: Looke too't:
I know our Country disposition well:
In Venice, they do let Heauen see the prankes
They dare not shew their Husbands.
Their best Conscience,
Is not to leaue't vndone, but kept vnknowne.

OTHELLO.
— Est-ce là ton avis ?

Oth.
Dost thou say so?

IAGO.
— Elle a trompé son père en vous épousant ; — et c’est quand elle semblait trembler et craindre vos regards — qu’elle les aimait le plus.

Iago.
She did deceiue her Father, marrying you,
And when she seem'd to shake, and feare your lookes,
She lou'd them most.

OTHELLO.
C’est vrai.

Oth.
And so she did.

IAGO.
Eh bien, concluez alors ! — Celle qui, si jeune, a pu jouer un pareil rôle, — et tenir les yeux de son père comme sous le chaperon d’un faucon, — car il a cru qu’il y avait magie… Mais je suis bien blâmable ; j’implore humblement votre pardon — pour vous trop aimer.

Iago.
Why go too then:
Shee that so young could giue out such a Seeming
To seele her Fathers eyes vp, close as Oake,
He thought 'twas Witchcraft.
But I am much too blame:
I humbly do beseech you of your pardon
For too much louing you.

OTHELLO.
Je te suis obligé à tout jamais.

Oth.
I am bound to thee for euer.

IAGO.
— Je le vois, ceci a un peu déconcerté vos esprits.

Iago.
I see this hath a little dash'd your Spirits:

OTHELLO.
— Non, pas du tout ! pas du tout !

Oth.
Not a iot, not a iot.

IAGO.
Sur ma foi, j’en ai peur. — Vous considérerez, j’espère, ce que je vous ai dit — comme émanant de mon affection… Mais je vois que vous êtes ému : — je dois vous prier de ne pas donner à mes paroles — une conclusion plus grave, une portée plus large — que celle du soupçon.

Iago.
Trust me, I feare it has:
I hope you will consider what is spoke
Comes from your Loue.
But I do see y'are moou'd:
I am to pray you, not to straine my speech
To grosser issues, nor to larger reach,
Then to Suspition.

OTHELLO.
— Non, certes.

Oth.
I will not.

IAGO.
Si vous le faisiez, monseigneur, — mes paroles obtiendraient un succès odieux — auquel mes pensées n’aspirent pas… Cassio est mon digne ami… — Monseigneur, je vois que vous êtes ému.

Iago.
Should you do so (my Lord)
My speech should fall into such vilde successe,
Which my Thoughts aym'd not.
Cassio's my worthy Friend:
My Lord, I see y'are mou'd.

OTHELLO.
Non, pas très-ému. — Je ne pense pas que Desdémona ne soit pas honnête.

Oth.
No, not much mou'd:
I do not thinke but Desdemona's honest.

IAGO.
— Qu’elle vive longtemps ainsi ! Et puissiez-vous vivre longtemps à la croire telle !

Iago.
Long liue she so;
And long liue you to thinke so.

OTHELLO.
— Et cependant comme une nature dévoyée…

Oth.
And yet how Nature erring from it selfe.

IAGO.
— Oui, voilà le point. Ainsi, à vous parler franchement, — avoir refusé tant de partis qui se proposaient — et qui avaient avec elle toutes ces affinités de patrie, de race et de rang, — dont tous les êtres sont naturellement si avides ! — Hum ! cela décide un goût bien corrompu, — une affreuse dépravation, des pensées dénaturées… — Mais pardon ! Ce n’est pas d’elle précisément que j’entends parler ; — tout ce que je puis craindre, c’est que, son goût revenant à des inclinations plus normales, — elle ne finisse par vous comparer aux personnes — de son pays, et (peut-être) par se repentir.

Iago.
I, there's the point:
As (to be bold with you)
Not to affect many proposed Matches
Of her owne Clime, Complexion, and Degree,
Whereto we see in all things, Nature tends:
Foh, one may smel in such, a will most ranke,
Foule disproportions, Thoughts vnnaturall.
But (pardon me) I do not in position
Distinctly speake of her, though I may feare
Her will, recoyling to her better iudgement,
May fal to match you with her Country formes,
And happily repent.

OTHELLO.
Adieu ! adieu ! — Si tu aperçois du nouveau, fais-le-moi savoir. — Mets ta femme en observation… Laisse-moi, Iago.

Oth.
Farewell, farewell:
If more thou dost perceiue, let me know more:
Set on thy wife to obserue.
Leaue me Iago.

IAGO.
— Monseigneur, je prends congé de vous.

Iago.
My Lord, I take my leaue.

Il va pour s’éloigner.

OTHELLO.
— Pourquoi me suis-je marié ? Cet honnête garçon, à coup sûr, — en voit et en sait plus, beaucoup plus qu’il n’en révèle.

Othel.
Why did I marry?
This honest Creature (doubtlesse)
Sees, and knowes more, much more then he vnfolds.

IAGO.
revenant. — Monseigneur, je voudrais pouvoir décider Votre Honneur — à ne pas sonder plus avant cette affaire. Laissez agir le temps. — Il est bien juste que Cassio reprenne son emploi, — car assurément il le remplit avec une grande habileté : — pourtant, s’il vous plaît de le tenir quelque temps encore en suspens, — vous pourrez juger l’homme et les moyens qu’il emploie. — Vous remarquerez si votre femme insiste sur sa rentrée au service — par quelque vive et pressante réclamation… — Bien des choses peuvent se voir par là. En attendant, — croyez que je suis exagéré dans mes craintes, — comme j’ai de bonnes raisons pour craindre de l’être ; — et laissez-la entièrement libre, j’en conjure Votre Honneur.

Iago.
My Lord, I would I might intreat your Honor
To scan this thing no farther: Leaue it to time,
Although 'tis fit that Cassio haue his Place;
For sure he filles it vp with great Ability;
Yet if you please, to him off a-while:
You shall by that perceiue him, and his meanes:
Note if your Lady straine his Entertainment
With any strong, or vehement importunitie,
Much will be seene in that: In the meane time,
Let me be thought too busie in my feares,
(As worthy cause I haue to feare I am)
And hold her free, I do beseech your Honor.

OTHELLO.
— Ne doute pas de ma modération.

Oth.
Feare not my gouernment.

IAGO.
Encore une fois je prends congé de vous.

Iago.
I once more take my leaue.

Il sort.

Exit.

OTHELLO.
— Ce garçon est d’une honnêteté excessive, — et il connaît, par expérience, tous les ressorts — des actions humaines… Ah ! mon oiseau, si tu es rebelle au fauconnier, — quand tu serais attaché à toutes les fibres de mon cœur, — je te chasserai dans un sifflement et je t’abandonnerai au vent — pour chercher ta proie au hasard !… Peut-être, parce que je suis noir, — et que je n’ai pas dans la conversation les formes souples — des intrigants, ou bien parce que j’incline — vers la vallée des années ; oui, peut-être, pour si peu de chose, — elle est perdue ! Je suis outragé ! et la consolation — qui me reste, c’est de la mépriser. Ô malédiction du mariage, — que nous puissions appeler nôtres ces délicates créatures — et non pas leurs appétits ! J’aimerais mieux être un crapaud — et vivre des vapeurs d’un cachot — que de laisser un coin dans l’être que j’aime — à l’usage d’autrui ! Voilà pourtant le fléau des grands : — ils sont moins privilégiés que les petits. — C’est là une destinée inévitable comme la mort : — le fléau cornu nous est réservé fatalement — dès que nous prenons vie… Voici Desdémona qui vient.
Entrent Desdémona et Émilia.
— Si elle me trompe, oh ! c’est que le ciel se moque de lui-même ! — Je ne veux pas le croire.

Oth.
This Fellow's of exceeding honesty,
And knowes all Quantities with a learn'd Spirit
Of humane dealings. If I do proue her Haggard,
Though that her Iesses were my deere heart-strings,
I'ld whistle her off, and let her downe the winde
To prey at Fortune. Haply, for I am blacke,
And haue not those soft parts of Conuersation
That Chamberers haue: Or for I am declin'd
Into the vale of yeares (yet that's not much)
Shee's gone. I am abus'd, and my releefe
Must be to loath her. Oh Curse of Marriage!
That we can call these delicate Creatures ours,
And not their Appetites? I had rather be a Toad,
And liue vpon the vapour of a Dungeon,
Then keepe a corner in the thing I loue
For others vses. Yet 'tis the plague to Great-ones,
Prerogatiu'd are they lesse then the Base,
'Tis destiny vnshunnable, like death:
Euen then, this forked plague is Fated to vs,
When we do quicken. Looke where she comes:
Enter Desdemona and Æmilia.
If she be false, Heauen mock'd it selfe:
Ile not beleeue't.

DESDÉMONA.
Eh bien, mon cher Othello ! — Votre dîner et les nobles insulaires par vous invités attendent votre présence.

Des.
How now, my deere Othello?
Your dinner, and the generous Islanders
By you inuited, do attend your presence.

OTHELLO.
— Je suis dans mon tort.

Oth.
I am too blame.

DESDÉMONA.
— Pourquoi votre voix est-elle si défaillante ? Est-ce que vous n’êtes pas bien ?

Des.
Why do you speake so faintly?
Are you not well?

OTHELLO.
— J’ai une douleur au front, ici.

Oth.
I haue a paine vpon my Forehead, heere.

DESDÉMONA.
— C’est sans doute pour avoir trop veillé : cela se passera. — Laissez-moi vous bander le front avec ceci : dans une heure, — tout ira bien.

Des.
Why that's with watching, 'twill away againe.
Let me but binde it hard, within this houre
It will be well.

Elle lui met son mouchoir autour du front.

OTHELLO.
Votre mouchoir est trop petit.
Il défait le mouchoir, qui tombe à terre.
— Ne vous occupez pas de ça. Venez, je vais avec vous.

Oth.
Your Napkin is too little:
Let it alone: Come, Ile go in with you.

Exit.

DESDÉMONA.
— Je suis bien fâchée que vous ne soyez pas bien.

Des.
I am very sorry that you are not well.

Sortent Desdémona et Othello.

ÉMILIA, ramassant son mouchoir.
— Je suis bien aise d’avoir trouvé ce mouchoir ; — c’est le premier souvenir qu’elle ait eu du More. — Mon maussade mari m’a cent fois — cajolée pour que je le vole ; mais elle aime tant ce gage — (car l’autre l’a conjurée de le garder toujours) — qu’elle le porte sans cesse sur elle — pour le baiser et lui parler. J’en ferai ouvrer un pareil — que je donnerai à Iago. Ce qu’il en fera, — le ciel le sait, mais pas moi. — Je ne veux rien que satisfaire sa fantaisie.

Æmil.
I am glad I haue found this Napkin:
This was her first remembrance from the Moore,
My wayward Husband hath a hundred times
Woo'd me to steale it. But she so loues the Token,
(For he coniur'd her, she should euer keepe it)
That she reserues it euermore about her,
To kisse, and talke too. Ile haue the worke tane out,
And giu't Iago: what he will do with it
Heauen knowes, not I:
I nothing, but to please his Fantasie.

Entre Iago.

Enter Iago.

IAGO.
— Eh bien ! Que faites-vous seule ici ?

Iago.
How now? What do you heere alone?

ÉMILIA.
— Ne me grondez pas ; j’ai quelque chose pour vous.

Æmil.
Do not you chide: I haue a thing for you.

IAGO.
— Quelque chose pour moi ? C’est une chose fort commune…

Iago.
You haue a thing for me?
It is a common thing ———

ÉMILIA.
— Ha !

Æmil.
Hah?

IAGO.
Que d’avoir une femme sotte.

Iago.
To haue a foolish wife.

ÉMILIA.
— Oh ! Est-ce là tout ? Que voulez-vous me donner à présent — pour certain mouchoir ?

Æmil.
Oh, is that all? What will you giue me now
For that same Handkerchiefe.

IAGO.
Quel mouchoir ?

Iago.
What Handkerchiefe?

ÉMILIA.
Quel mouchoir ? — Eh ! mais celui qu’Othello offrit en premier présent à Desdémona, — et que si souvent vous m’avez dit de voler.

Æmil.
What Handkerchiefe?
Why that the Moore first gaue to Desdemona,
That which so often you did bid me steale.

IAGO.
— Tu le lui as volé ?

Iago.
Hast stolne it from her?

ÉMILIA.
— Non, ma foi : elle l’a laissé tomber par inadvertance, — et par bonheur, comme j’étais là, je l’ai ramassé. — Tenez, le voici.

Æmil.
No: but she let it drop by negligence,
And to th'aduantage, I being heere, took't vp:
Looke, heere 'tis.

Elle lui montre le mouchoir.

IAGO.
Voilà une bonne fille !… Donne-le moi.

Iago.
A good wench, giue it me.

ÉMILIA.
— Qu’en voulez-vous faire, pour m’avoir si instamment pressée — de le dérober ?

Æmil.
What will you do with't, that you haue bene so earnest to haue me filch it?

IAGO. escamotant le mouchoir.
Eh bien, que vous importe ?

Iago.
Why, what is that to you?

ÉMILIA.
— Si ce n’est pas pour quelque usage sérieux, rendez-le moi. — Pauvre dame ! Elle deviendra folle — quand elle ne le trouvera plus.

Æmil.
If it be not for some purpose of import,
Giu't me againe. Poore Lady, shee'l run mad
When she shall lacke it.

IAGO.
— Faites comme si vous ne saviez rien. J’ai l’emploi de ceci. — Allez ! Laissez-moi.
Emilia sort.
— Je veux perdre ce mouchoir chez Cassio, — et le lui faire trouver. Des babioles, légères comme l’air, — sont pour les jaloux des confirmations aussi fortes — que des preuves d’Écriture sainte : ceci peut faire quelque chose. — Le More change déjà sous l’influence de mon poison. — Les idées funestes sont, par leur nature, des poisons — qui d’abord font à peine sentir leur mauvais goût, — mais qui, dès qu’ils commencent à agir sur le sang, — brûlent comme des mines de soufre… Je ne me trompais pas. — Tenez, le voici qui vient ! Ni le pavot, ni la mandragore, — ni tous les sirops narcotiques du monde — ne te rendront jamais ce doux sommeil — que tu avais hier.
Entre Othello.

Iago.
Be not acknowne on't:
I haue vse for it. Go, leaue me. Exit Æmil.
I will in Cassio's Lodging loose this Napkin,
And let him finde it. Trifles light as ayre,
Are to the iealious, confirmations strong,
As proofes of holy Writ. This may do something.
The Moore already changes with my poyson:
Dangerous conceites, are in their Natures poysons,
Which at the first are scarse found to distaste:
But with a little acte vpon the blood,
Burne like the Mines of Sulphure. I did say so.
Enter Othello.
Looke where he comes: Not Poppy, nor Mandragora,
Nor all the drowsie Syrrups of the world
Shall euer medicine thee to that sweete sleepe
Which thou owd'st yesterday.

OTHELLO.
Ha ! ha ! fausse envers moi ! — Envers moi !

Oth.
Ha, ha, false to mee?

IAGO.
Allons ! qu’avez-vous, général ? Ne pensez plus à cela.

Iago.
Why how now Generall? No more of that.

OTHELLO.
— Arrière ! va-t’en ! tu m’as mis sur la roue ! — Ah ! Je le jure, il vaut mieux être trompé tout à fait — que d’avoir le moindre soupçon.

Oth.
Auant, be gone: Thou hast set me on the Racke:
I sweare 'tis better to be much abus'd,
Then but to know't a little.

IAGO.
Qu’y a-t-il, monseigneur ?

Iago.
How now, my Lord?

OTHELLO.
— Quel sentiment avais-je des heures de luxure qu’elle me volait ? — Je ne le voyais pas, je n’y pensais pas, je n’en souffrais pas ! — Je dormais bien chaque nuit ; j’étais libre et joyeux ! — Je ne retrouvais pas sur ses lèvres les baisers de Cassio ! — Que celui qui est volé ne s’aperçoive pas du larcin, — qu’il n’en sache rien, et il n’est pas volé du tout.

Oth.
What sense had I, in her stolne houres of Lust?
I saw't not, thought it not: it harm'd not me:
I slept the next night well, fed well, was free, and merrie.
I found not Cassio's kisses on her Lippes:
He that is robb'd, not wanting what is stolne,
Let him not know't, and he's not robb'd at all.

IAGO.
— Je suis fâché d’entendre ceci.

Iago.
I am sorry to heare this?

OTHELLO.
— J’aurais été heureux quand le camp tout entier, — jusqu’au dernier pionnier, aurait goûté son corps charmant, — si je n’en avais rien su. Oh ! maintenant pour toujours — adieu l’esprit tranquille ! adieu le contentement ! — adieu les troupes empanachées et les grandes guerres — qui font de l’ambition une vertu ! Oh ! adieu ! — adieu le coursier qui hennit, et la stridente trompette, — et l’encourageant tambour, et le fifre assourdissant ! — Adieu la bannière royale et toute la beauté, l’orgueil, la pompe et l’attirail de la guerre glorieuse ! — Et vous, instruments de guerre dont les gorges rudes — contrefont les clameurs redoutées de l’immortel Jupiter, — adieu ! La tâche d’Othello est finie !

Oth.
I had beene happy, if the generall Campe,
Note: An ink mark follows the end of this line.
Pyoners and all, had tasted her sweet Body,
So I had nothing knowne. Oh now, for euer
Farewell the Tranquill minde; farewell Content;
Farewell the plumed Troopes, and the bigge Warres,
That makes Ambition, Vertue! Oh farewell;
Farewell the neighing Steed, and the shrill Trumpe,
The Spirit-stirring Drum, th'Eare-piercing Fife,
The Royall Banner, and all Qualitie,
Pride, Pompe, and Circumstance of glorious Warre:
And O you mortall Engines, whose rude throats
Th'immortall Ioues dread Clamours, counterfet,
Farewell: Othello's Occupation's gone.

IAGO.
— Est-il possible ? Monseigneur ?

Iago.
Is't possible, my Lord?

OTHELLO.
— Misérable, tu me prouveras que ma bien-aimée est une putain ! N’y manque pas, — n’y manque pas ! Donne-moi la preuve oculaire,
Saisissant Iago à la gorge,
— ou bien par le salut de mon âme éternelle ! — Il eût mieux valu pour toi être né chien — que d’avoir à répondre à ma fureur en éveil !

Oth.
Villaine, be sure thou proue my Loue a Whore;
Be sure of it: Giue me the Occular proofe,
Or by the worth of mine eternall Soule,
Thou had'st bin better haue bin borne a Dog
Then answer my wak'd wrath.

IAGO.
En est-ce donc venu là ?

Iago.
Is't come to this?

OTHELLO.
— Fais-moi voir la chose, ou du moins prouve-la moi — si bien que la preuve ne porte ni charnière ni tenon — auquel puisse s’accrocher un doute ; sinon, malheur à ta vie !

Oth.
Make me to see't: or (at the least) so proue it,
That the probation beare no Hindge, nor Loope,
To hang a doubt on: Or woe vpon thy life.

IAGO.
— Mon noble maître !

Iago.
My Noble Lord.

OTHELLO.
— Si tu la calomnies et si tu me tortures, — cesse à jamais de prier, renonce à toute conscience, — accumule les horreurs sur la tête de l’horreur, — commets des actions à faire pleurer le ciel et à épouvanter toute la terre, — tu ne pourras rien ajouter à ta damnation — de plus énorme que cela !

Oth.
If thou dost slander her, and torture me,
Neuer pray more: Abandon all remorse
On Horrors head, Horrors accumulate:
Do deeds to make Heauen weepe, all Earth amaz'd;
For nothing canst thou to damnation adde,
Greater then that.

IAGO.
Ô grâce divine ! Ô ciel, défendez-moi !… — Êtes-vous un homme ?… Avez-vous une âme ou quelque sentiment ? — Dieu soit avec vous ! Reprenez-moi mon emploi !… Ô misérable niais, — qui as vécu pour voir ton honnêteté transformée en vice ! — Ô monde monstrueux ! Sois témoin, sois témoin, ô monde, — qu’il y a danger à être franc et honnête !… — Je vous remercie de la leçon, et, à l’avenir, — je n’aimerai plus un seul ami, puisque l’amitié provoque de telles offenses !

Iago.
O Grace! O Heauen forgiue me!
Are you a Man? Haue you a Soule? or Sense?
God buy you: take mine Office. Oh wretched Foole,
That lou'st to make thine Honesty, a Vice!
Oh monstrous world! Take note, take note (O World)
To be direct and honest, is not safe.
I thanke you for this profit, and from hence
Ile loue no Friend, sith Loue breeds such offence.

Il va pour se retirer.

OTHELLO.
— Non ! demeure… Tu dois être honnête !

Oth.
Nay stay: thou should'st be honest.

IAGO.
— Je devrais être raisonnable ; car l’honnêteté est une folle — qui s’aliène ceux qu’elle sert.

Iago.
I should be wise; for Honestie's a Foole,
And looses that it workes for.

OTHELLO.
Par l’univers ! — Je crois que ma femme est honnête et crois qu’elle ne l’est pas ; — je crois que tu es probe et crois que tu ne l’es pas ; — je veux avoir quelque preuve. Son nom, qui était pur — comme le visage de Diane, est maintenant terni et noir — comme ma face !… S’il y a encore des cordes ou des couteaux, — des poisons ou du feu ou des flots suffocants, — je n’endurerai pas cela ! Oh ! avoir la certitude !

Oth.
By the World,
I thinke my Wife be honest, and thinke she is not:
I thinke that thou art iust, and thinke thou art not:
Ile haue some proofe. My name that was as fresh
As Dians Visage, is now begrim'd and blacke
As mine owne face. If there be Cords, or Kniues,
Poyson, or Fire, or suffocating streames,
Ile not indure it. Would I were satisfied.

IAGO.
— Je vois, monsieur, que vous êtes dévoré par la passion, — et je me repens de l’avoir excitée en vous. — Vous voudriez avoir la certitude ?

Iago.
I see you are eaten vp with Passion:
I do repent me, that I put it to you.
You would be satisfied?

OTHELLO.
Le voudrais-je ? Non ! je le veux.

Oth.
Would? Nay, and I will.

IAGO.
— Vous le pouvez. Mais comment ? Quelle certitude vous faut-il, monseigneur ? — Voudriez-vous assister, bouche béante, à un grossier flagrant délit, — et la regarder saillir par l’autre ?

Iago.
And may: but how? How satisfied, my Lord?
Would you the super-vision grossely gape on?
Behold her top'd?

OTHELLO.
Mort et damnation ! Oh !

Oth.
Death, and damnation. Oh!

IAGO.
— Ce serait une entreprise difficile, je crois, — que de les amener à donner ce spectacle. Au diable — si jamais ils se font voir sur l’oreiller par d’autres yeux — que les leurs ! Quoi donc ? Quelle certitude voulez-vous ? — Que dirai-je ? Où trouverez-vous la conviction ? — Il est impossible que vous voyiez cela, — fussent-ils aussi pressés que des boucs, — aussi chauds que des singes, aussi lascifs que des loups en rut, et les plus grossiers niais — que l’ignorance ait rendus ivres !… Mais pourtant, je le reconnais, — si la probabilité, si les fortes présomptions — qui mènent directement à la porte de la vérité — suffisent à donner la certitude, vous pouvez l’avoir.

Iago.
It were a tedious difficulty, I thinke,
To bring them to that Prospect: Damne them then,
If euer mortall eyes do see them boulster
More then their owne. What then? How then?
What shall I say? Where's Satisfaction?
It is impossible you should see this,
Were they as prime as Goates, as hot as Monkeyes,
As salt as Wolues in pride, and Fooles as grosse
As Ignorance, made drunke. But yet, I say,
If imputation, and strong circumstances,
Which leade directly to the doore of Truth,
Will giue you satisfaction, you might haue't.

OTHELLO.
— Donne-moi une preuve vivante qu’elle est déloyale.

Oth.
Giue me a liuing reason she's disloyall.

IAGO.
— Je n’aime pas cet office-là ; — mais, puisque je suis entré si avant dans cette cause, — poussé par une honnêteté et un dévouement stupides, — je continuerai… Dernièrement, j’étais couché avec Cassio, — et, tourmenté d’une rage de dents, — je ne pouvais dormir. — Il y a une espèce d’hommes à l’âme si relâchée — qu’ils marmottent leurs affaires pendant leur sommeil. — De cette espèce est Cassio. — Tandis qu’il dormait, je l’ai entendu dire : Suave Desdémona, — soyons prudents ! cachons nos amours ! — Et alors, monsieur, il m’empoignait, et m’étreignait la main, — en s’écriant : Ô suave créature ! Et alors il me baisait avec force — comme pour arracher par les racines des baisers — éclos sur mes lèvres ; il posait sa jambe sur ma cuisse, — et soupirait et me baisait et criait alors : Maudite fatalité — qui t’a donnée au More !

Iago.
I do not like the Office.
But sith I am entred in this cause so farre
(Prick'd too't by foolish Honesty, and Loue)
I will go on. I lay with Cassio lately,
And being troubled with a raging tooth,
I could not sleepe. There are a kinde of men,
So loose of Soule, that in their sleepes will mutter
Their Affayres: one of this kinde is Cassio:
In sleepe I heard him say, sweet Desdemona,
Let vs be wary, let vs hide our Loues,
And then (Sir) would he gripe, and wring my hand:
Cry, oh sweet Creature: then kisse me hard,
As if he pluckt vp kisses by the rootes,
That grew vpon my lippes, laid his Leg ore my Thigh,
And sigh, and kisse, and then cry cursed Fate,
That gaue thee to the Moore.

OTHELLO.
Oh ! monstrueux ! monstrueux !

Oth.
O monstrous! monstrous!

IAGO.
— Non, ce n’était que son rêve.

Iago.
Nay, this was but his Dreame.

OTHELLO.
— Mais il dénonçait un fait accompli. — C’est un indice néfaste, quoique ce ne soit qu’un rêve.

Oth.
But this denoted a fore-gone conclusion,
'Tis a shrew'd doubt, though it be but a Dreame.

IAGO.
— Et cela peut donner corps à d’autres preuves — qui n’ont qu’une mince consistance.

Iago.
And this may helpe to thicken other proofes,
That do demonstrate thinly.

OTHELLO.
Je la mettrai toute en pièces !

Oth.
Ile teare her all to peeces.

IAGO.
— Non, soyez calme. Nous ne voyons encore rien de fait : — elle peut être honnête encore. Dites-moi seulement, — avez-vous quelquefois vu un mouchoir — brodé de fraises aux mains de votre femme ?

Iago.
Nay yet be wise; yet we see nothing done,
She may be honest yet: Tell me but this,
Haue you not sometimes seene a Handkerchiefe
Spotted with Strawberries, in your wiues hand?

OTHELLO.
— Je lui en ai donné un comme tu dis ; ç’a été mon premier présent.

Oth.
I gaue her such a one: 'twas my first gift.

IAGO.
— Je ne le savais pas. C’est avec un mouchoir pareil — (il est à votre femme, j’en suis sûr) que j’ai aujourd’hui — vu Cassio s’essuyer la barbe.

Iago.
I know not that: but such a Handkerchiefe
(I am sure it was your wiues) did I to day
See Cassio wipe his Beard with.

OTHELLO.
Si c’est celui-là !…

Oth.
If it be that.

IAGO.
— Que ce soit celui-là ou un autre, s’il lui appartient, c’est une nouvelle preuve qui parle contre elle.

Iago.
If it be that, or any, it was hers.
It speakes against her with the other proofes.

OTHELLO.
— Oh ! si ce gueux du moins avait quarante mille vies ! — Une seule est trop misérable, trop chétive pour ma vengeance ! — Je le vois maintenant : c’est vrai !… Écoute, Iago, — tout mon fol amour, je le souffle comme ceci à la face du ciel : — il a disparu. Émerge, noire vengeance, du fond de ton enfer ! — Cède, ô amour, la couronne et le trône de ce cœur — à la tyrannique haine ! Gonfle-toi, mon sein : car ce que tu renfermes — n’est que langues d’aspics !

Othel.
O that the Slaue had forty thousand liues:
One is too poore, too weake for my reuenge.
Now do I see 'tis true. Looke heere Iago,
All my fond loue thus do I blow to Heauen. 'Tis gone.
Arise blacke vengeance, from the hollow hell,
Yeeld vp (O Loue) thy Crowne, and hearted Throne
To tyrannous Hate. Swell bosome with thy fraught,
For 'tis of Aspickes tongues.

IAGO.
Je vous en prie, calmez-vous.

Iago.
Yet be content.

OTHELLO.
— Oh ! du sang ! du sang ! du sang !

Oth.
Oh blood, blood, blood.

IAGO.
— Patience, vous dis-je ! vos idées peuvent changer.

Iago.
Patience I say: your minde may change.

OTHELLO.
— Jamais, Iago ! De même que la mer Pontique, — dont le courant glacial et le cours forcé — ne subissent jamais le refoulement des marées, se dirige sans cesse — vers la Propontide et l’Hellespont, — de même mes pensées de sang, dans leur marche violente, — ne regarderont jamais en arrière ! Jamais elles ne reflueront vers l’humble amour, — mais elles iront s’engloutir dans une profonde et immense — vengeance ! Oui, par le ciel de marbre qui est là-haut, — au juste respect de ce vœu sacré — j’engage ici ma parole.

Oth.
Neuer Iago. Like to the Ponticke Sea,
Whose Icie Current, and compulsiue course,
Neu'r keepes retyring ebbe, but keepes due on
To the Proponticke, and the Hellespont:
Euen so my bloody thoughts, with violent pace
Shall neu'r looke backe, neu'r ebbe to humble Loue,
Till that a capeable, and wide Reuenge
Swallow them vp. Now by yond Marble Heauen,
In the due reuerence of a Sacred vow,
I heere engage my words.

Il tombe à genoux.

IAGO.
Ne vous levez pas encore !
Il s’agenouille.
Soyez témoins, — vous, lumières toujours brûlantes au-dessus de nous ; — vous, éléments qui nous pressez de toutes parts ! — Soyez témoins qu’ici Iago voue — l’activité de son esprit, de son bras, de son cœur — au service d’Othello outragé. Qu’il commande, — et l’obéissance sera de ma part tendresse d’âme, — quelque sanglants que soient ses ordres !

Iago.
Do not rise yet:
Witnesse you euer-burning Lights aboue,
You Elements, that clip vs round about,
Witnesse that heere Iago doth giue vp
The execution of his wit, hands, heart,
To wrong'd Othello's Seruice. Let him command,
Note: An ink mark follows the end of this line.
And to obey shall be in me remorse,
What bloody businesse euer.

Ils se relèvent.

OTHELLO.
Je salue ton dévouement, — non par de vains remerciements, — mais par une reconnaissante acceptation, — et je vais dès à présent te mettre à l’épreuve ; — avant trois jours, viens m’apprendre — que Cassio n’est plus vivant.

Oth.
I greet thy loue,
Not with vaine thanks, but with acceptance bounteous,
And will vpon the instant put thee too't.
Within these three dayes let me heare thee say,
That Cassio's not aliue.

IAGO.
— Mon ami est mort : c’est fait, à votre requête. — Mais elle, qu’elle vive !

Iago.
My Friend is dead:
'Tis done at your Request.
But let her liue.

OTHELLO.
Damnation sur elle, l’impudique coquine ! Oh ! damnation sur elle ! — Allons, éloignons-nous d’ici : je me retire — afin de me procurer des moyens de mort rapides — pour le charmant démon. À présent, tu es mon lieutenant.

Oth.
Damne her lewde Minx:
O damne her, damne her.
Come go with me a-part, I will withdraw
To furnish me with some swift meanes of death
For the faire Diuell.
Now art thou my Lieutenant.

IAGO.
— Je suis vôtre pour toujours. —

Iago.
I am your owne for euer.

Ils sortent.

Exeunt.

SCÈNE IV

SCENE IV

Entrent Desdémona, Émilia et le clown.

Enter Desdemona, Æmilia, and Clown.

DESDÉMONA, au clown.
Drôle, connaissez-vous l’adresse du lieutenant Cassio ?

Des.
Do you know Sirrah, where Lieutenant Cassio lyes?

LE CLOWN.
Son adresse ? Je n’oserais pas en douter.

Clow.
I dare not say he lies any where.

DESDÉMONA.
Qu’est-ce à dire, l’ami ?

Des.
Why man?

LE CLOWN.
Cassio est soldat. Or, Si je doutais de son adresse, il pourrait bien me la prouver par un coup d’estoc.

Clo.
He's a Soldier, and for me to say a Souldier lyes, 'tis stabbing.

DESDÉMONA.
Allons ! où demeure-t-il ?

Des.
Go too: where lodges he?

LE CLOWN.
Si je vous indiquais sa demeure, je vous mettrais dedans.

Clo.
To tell you where he lodges, is to tel you where I lye.

DESDÉMONA.
Quel sens cela a-t-il ?

Des.
Can any thing be made of this?

LE CLOWN.
Je ne sais pas où il demeure ; et si j’imaginais un logis en vous disant : Il demeure ici ou il demeure là, est-ce que je ne vous mettrais pas dedans ?

Clo.
I know not where he lodges, and for mee to deuise a lodging, and say he lies heere, or he lies there, were to lye in mine owne throat.

DESDÉMONA.
Pourriez-vous vous enquérir de lui, et obtenir des renseignements sur son compte ?

Des.
Can you enquire him out? and be edified by report?

LE CLOWN.
Je vais, à son sujet, interroger tout le monde… comme au catéchisme : mes questions dicteront les réponses.

Clo.
I will Catechize the world for him, that is, make Questions, and by them answer.

DESDÉMONA.
Trouvez-le, et dites-lui de venir ici ; annoncez-lui que j’ai touché monseigneur en sa faveur et que j’espère que tout ira bien.

Des.
Seeke him, bidde him come hither: tell him, I haue moou'd my Lord on his behalfe, and hope all will be well.

LE CLOWN.
Ce que vous me demandez est dans les limites d’une intelligence humaine ; je vais en conséquence essayer de le faire.

Clo.
To do this, is within the compasse of mans Wit, and therefore I will attempt the doing it.

Il sort.

Exit Clo.

DESDÉMONA.
Où puis-je avoir perdu ce mouchoir, Émilia ?

Des.
Where should I loose the Handkerchiefe, Æmilia?

ÉMILIA.
— Je ne sais pas, madame.

Æmil.
I know not Madam.

DESDÉMONA.
— Crois-moi, j’aimerais mieux avoir perdu ma bourse — pleine de cruzades. Heureusement que le noble More — est une âme droite et qu’il n’a rien de cette bassesse — dont sont faites les créatures jalouses ! Sinon, c’en serait assez pour lui donner de vilaines idées.

Des.
Beleeue me, I had rather haue lost my purse
Full of Cruzadoes. And but my Noble Moore
Is true of minde, and made of no such basenesse,
As iealious Creatures are, it were enough
To put him to ill-thinking.

ÉMILIA.
Est-ce qu’il n’est pas jaloux ?

Æmil.
Is he not iealious?

DESDÉMONA.
— Qui ? lui ? Je crois que le soleil sous lequel il est né — a extrait de lui toutes ces humeurs-là.

Des.
Who, he? I thinke the Sun where he was borne,
Drew all such humors from him.

ÉMILIA.
Tenez, le voici qui vient.

Æmil.
Looke where he comes.

Enter Othello.

DESDÉMONA.
— Maintenant je ne le laisserai plus que Cassio — ne soit rappelé près de lui… Comment cela va-t-il, monseigneur ?

Des.
I will not leaue him now, till Cassio be
Call'd to him. How is't with you, my Lord?

Entre Othello.

OTHELLO.
— Bien, ma chère dame…
À part.
Oh ! que de peine à dissimuler ! — Comment êtes-vous, Desdémona ?

Oth.
Well my good Lady. Oh hardnes to dissemble!
How do you, Desdemona?

DESDÉMONA.
Bien, mon cher seigneur.

Des.
Well, my good Lord.

OTHELLO.
— Donnez-moi votre main : cette main est moite, madame.

Oth.
Giue me your hand.
This hand is moist, my Lady.

DESDÉMONA.
— Elle n’a pas encore senti l’âge, ni connu le chagrin.

Des.
It hath felt no age, nor knowne no sorrow.

OTHELLO.
— Ceci annonce de l’exubérance et un cœur libéral : — chaude, chaude et moite ! Cette main-là exige — le renoncement à la liberté, le jeûne, la prière, — une longue mortification, de pieux exercices ; — car il y a ici un jeune diable tout en sueur, — qui a l’habitude de se révolter… C’est une bonne main, — une main franche.

Oth.
This argues fruitfulnesse, and liberall heart:
Hot, hot, and moyst. This hand of yours requires
A sequester from Liberty: Fasting, and Prayer,
Much Castigation, Exercise deuout,
For heere's a yong, and sweating Diuell here
That commonly rebels: 'Tis a good hand,
A franke one.

DESDÉMONA.
Vous pouvez vraiment le dire ; — car c’est cette main qui a donné mon cœur.

Des.
You may (indeed) say so:
For 'twas that hand that gaue away my heart.

OTHELLO.
— Une main libérale !… Jadis c’étaient les cœurs qui donnaient les mains ; — mais, dans nos nouveaux blasons, rien que des mains, pas de cœurs !

Oth.
A liberall hand. The hearts of old, gaue hands:
But our new Heraldry is hands, not hearts.

DESDÉMONA.
— Je ne sais rien de tout cela… Revenons à votre promesse.

Des.
I cannot speake of this:
Come, now your promise.

OTHELLO.
— Quelle promesse, poulette ?

Oth.
What promise, Chucke?

DESDÉMONA.
— J’ai envoyé dire à Cassio de venir vous parler.

Des.
I haue sent to bid Cassio come speake with you.

OTHELLO.
— J’ai un méchant rhume opiniâtre qui me gêne ; — prête-moi ton mouchoir.

Oth.
I haue a salt and sorry Rhewme offends me:
Lend me thy Handkerchiefe.

DESDÉMONA.
Voici, monseigneur.

Des.
Heere my Lord.

OTHELLO.
— Celui que je vous ai donné.

Oth.
That which I gaue you.

DESDÉMONA.
Je ne l’ai pas sur moi.

Des.
I haue it not about me.

OTHELLO.
— Non ?

Oth.
Not?

DESDÉMONA.
Non, ma foi, monseigneur.

Des.
No indeed, my Lord.

OTHELLO.
C’est une faute. — Ce mouchoir, — une Égyptienne le donna à ma mère ; — c’était une charmeresse qui pouvait presque lire — les pensées des gens… Elle lui dit que, tant qu’elle le garderait, — elle aurait le don de plaire et de soumettre entièrement — mon père à ses amours ; mais que, si elle le perdait — ou en faisait présent, — mon père ne la regarderait plus — qu’avec dégoût et mettrait son cœur en chasse — de fantaisies nouvelles. Ma mère me le remit en mourant, — et me recommanda, quand la destinée m’unirait à une femme, — de le lui donner. C’est ce que j’ai fait. Ainsi, prenez-en soin ; — qu’il vous soit aussi tendrement précieux que votre prunelle ; — l’égarer ou le donner, ce serait une catastrophe — qui n’aurait point d’égale.

Oth.
That's a fault: That Handkerchiefe
Did an Ægyptian to my Mother giue:
She was a Charmer, and could almost read
The thoughts of people. She told her, while she kept it,
'T would make her Amiable, and subdue my Father
Intirely to her loue: But if she lost it,
Or made a Guift of it, my Fathers eye
Should hold her loathed, and his Spirits should hunt
After new Fancies. She dying, gaue it me,
And bid me (when my Fate would haue me Wiu'd)
To giue it her. I did so; and take heede on't,
Make it a Darling, like your precious eye:
To loose't, or giue't away, were such perdition,
As nothing else could match.

DESDÉMONA.
Est-il possible ?

Des.
Is't possible?

OTHELLO.
— C’est la vérité : il y a une vertu magique dans le tissu. — Une sibylle, qui avait compté en ce monde — deux cents révolutions de soleil — en a brodé le dessin dans sa prophétique fureur ; — les vers qui en ont filé la soie étaient consacrés, — et la teinture qui le colore est faite de cœurs de vierges momifiés — qu’avait conservés son art.

Oth.
'Tis true: There's Magicke in the web of it:
A Sybill that had numbred in the world
The Sun to course, two hundred compasses,
In her Prophetticke furie sow'd the Worke:
The Wormes were hallowed, that did breede the Silke,
And it was dyde in Mummey, which the Skilfull
Conseru'd of Maidens hearts.

DESDÉMONA.
Sérieusement ! Est-ce vrai ?

Des.
Indeed? Is't true?

OTHELLO.
— Très-véritable. Ainsi, Veillez-y bien.

Oth.
Most veritable, therefore looke too't well.

DESDÉMONA.
— Plût au ciel alors que je ne l’eusse jamais vu !

Des.
Then would to Heauen, that I had neuer seene't?

OTHELLO, vivement. — Ah ! pour quelle raison ?

Oth.
Ha? wherefore?

DESDÉMONA.
— Pourquoi me parlez-vous d’un ton si brusque et si violent ?

Des.
Why do you speake so startingly, and rash?

OTHELLO.
— Est-ce qu’il est perdu ? Est-ce que vous ne l’avez plus ? Parlez ! Est-ce qu’il n’est plus à sa place ?

Oth.
Is't lost? Is't gon? Speak, is't out o'th'way?

DESDÉMONA.
— Le ciel nous bénisse !

Des.
Blesse vs.

OTHELLO.
Vous dites !

Oth.
Say you?

DESDÉMONA.
— Il n’est pas perdu. Mais quoi ! s’il l’était ?

Des.
It is not lost: but what and if it were?

OTHELLO.
Ha !

Oth.
How?

DESDÉMONA.
Je dis qu’il n’est pas perdu.

Des.
I say it is not lost.

OTHELLO.
Cherchez-le ! Faites-le moi voir !

Oth.
Fetcht, let me see't.

DESDÉMONA.
— Je le pourrais, monsieur, mais je ne veux pas à présent. — C’est une ruse pour me distraire de ma requête. — Je vous en prie, que Cassio soit rappelé !

Des.
Why so I can: but I will not now:
This is a tricke to put me from my suite,
Pray you let Cassio be receiu'd againe.

OTHELLO.
— Cherchez-moi ce mouchoir ! mon âme s’alarme.

Oth.
Fetch me the Handkerchiefe,
My minde mis-giues.

DESDÉMONA.
— Allez, allez ! — vous ne rencontrerez jamais un homme plus capable.

Des.
Come, come: you'l neuer meete a more sufficient man.

OTHELLO.
— Le mouchoir !

Oth.
The Handkerchiefe.

DESDÉMONA.
Je vous en prie, causons de Cassio !

Des.
A man that all his time
Hath founded his good Fortunes on your loue;
Shar'd dangers with you.

OTHELLO.
— Le mouchoir !

Oth.
The Handkerchiefe.

DESDÉMONA.
Un homme qui, de tout temps, — a fondé sa fortune sur votre affection, — qui a partagé vos dangers…

OTHELLO.
Le mouchoir !

DESDÉMONA.
— En vérité ! — vous êtes à blâmer.

Des.
Insooth, you are too blame.

OTHELLO.
Arrière !

Oth.
Away.

Il sort précipitamment.

Exit Othello.

ÉMILIA.
Cet homme-là n’est pas jaloux ?

Æmil.
Is not this man iealious?

DESDÉMONA.
— Je ne l’avais jamais vu ainsi. — Pour sûr, il y a du miracle dans ce mouchoir. — Je suis bien malheureuse de l’avoir perdu !

Des.
I neu'r saw this before.
Sure, there's some wonder in this Handkerchiefe,
I am most vnhappy in the losse of it.

ÉMILIA.
— Ce n’est pas un an ou deux qui font connaître les hommes. — Ils ne sont tous que des estomacs pour qui nous ne sommes toutes que des aliments : — ils nous mangent comme des affamés, et, dès qu’ils sont pleins, — ils nous renvoient… Ah ! Voici Cassio et mon mari.

Æmil.
'Tis not a yeare or two shewes vs a man:
They are all but Stomackes, and we all but Food,
They eate vs hungerly, and when they are full
They belch vs.

Entrent Cassio et Iago.

Enter Iago, and Cassio.

Looke you, Cassio and my Husband.

IAGO.
— Il n’y a pas d’autre moyen : c’est elle qui doit le faire. — Et tenez ! l’heureux hasard ! Allez, importunez-la !

Iago.
There is no other way: 'tis she must doo't:
And loe the happinesse: go, and importune her.

DESDÉMONA.
— Eh bien, bon Cassio ! quoi de nouveau avec vous ?

Des.
How now (good Cassio) what's the newes with you?

CASSIO.
— Madame, toujours ma requête ! Je vous en supplie, — faites, par votre vertueuse entremise, que je puisse — revivre en recouvrant l’affection de celui — à qui je voue respectueusement tout le dévouement — de mon cœur. Ah ! plus de délais ! — Si ma faute est d’une espèce si mortelle — que mes services passés, ma douleur présente, — mes bonnes résolutions pour l’avenir, — soient une rançon insuffisante à nous réconcilier, — que je le sache du moins, et cette certitude aura encore pour moi son avantage. — Alors, je me draperai dans une résignation forcée, — et j’attendrai, cloîtré dans quelque autre carrière, — l’aumône de la Fortune.

Cassio.
Madam, my former suite. I do beseech you,
That by your vertuous meanes, I may againe
Exist, and be a member of his loue,
Whom I, with all the Office of my heart
Intirely honour, I would not be delayd.
If my offence, be of such mortall kinde,
That nor my Seruice past, nor present Sorrowes,
Nor purpos'd merit in futurity,
Can ransome me into his loue againe,
But to know so, must be my benefit:
So shall I cloath me in a forc'd content,
And shut my selfe vp in some other course
To Fortunes Almes.

DESDÉMONA.
Hélas ! trois fois loyal Cassio, — mon intercession détonne pour le moment ; — monseigneur n’est plus monseigneur, et je ne le reconnaîtrais pas, — s’il était aussi changé de visage que d’humeur. — Puissé-je être protégée par tous les esprits sanctifiés — comme vous avez été défendu par moi ! — J’ai même provoqué le feu de sa colère — par mon franc-parler. Il faut que vous patientiez encore un peu ; — ce que je puis faire, je veux le faire, et je veux pour vous — plus que je n’oserais pour moi-même : que cela vous suffise !

Des.
Alas (thrice-gentle Cassio)
My Aduocation is not now in Tune;
My Lord, is not my Lord; nor should I know him,
Were he in Fauour, as in Humour alter'd.
So helpe me euery spirit sanctified,
As I haue spoken for you all my best,
And stood within the blanke of his displeasure
For my free speech. You must awhile be patient:
What I can do, I will: and more I will
Then for my selfe, I dare. Let that suffice you.

IAGO.
— Est-ce que monseigneur s’est irrité ?

Iago.
Is my Lord angry?

ÉMILIA.
Il vient de partir à l’instant, — et, certainement, dans une étrange agitation.

Æmil.
He went hence but now:
And certainly in strange vnquietnesse.

IAGO.
— Lui, s’irriter !… J’ai vu le canon — faire sauter en l’air les rangées de ses soldats, — et, comme le diable, lui arracher de ses bras mêmes — son propre frère ; et je me demande s’il peut s’irriter. — C’est quelque chose de grave alors ; je vais le trouver. — Il faut que ce soit vraiment sérieux, s’il est irrité.

Iago.
Can he be angry? I haue seen the Cannon
When it hath blowne his Rankes into the Ayre,
And like the Diuell from his very Arme
Puff't his owne Brother: And is he angry?
Something of moment then: I will go meet him,
There's matter in't indeed, if he be angry.

Exit.

DESDÉMONA.
— Je t’en prie, va !
Iago sort.
À coup sûr, c’est quelque affaire d’État : — une nouvelle de Venise, ou quelque complot tout à coup déniché — ici dans Chypre même, et à lui révélé, — aura troublé son esprit serin. En pareil cas, — il est dans la nature des hommes de quereller pour de petites choses, — bien que les grandes seules les préoccupent. C’est toujours ainsi : — qu’un doigt vous fasse mal, et il communiquera — même aux autres parties saines, le sentiment — de la douleur. D’ailleurs, songeons-y, les hommes ne sont pas des dieux : — nous ne devons pas toujours attendre d’eux les prévenançes — qui sont de rigueur au jour des noces… Gronde-moi bien, Émilia ; — j’ai osé, soldat indiscipliné que je suis, l’accuser dans mon âme d’un manque d’égards ; — mais maintenant je trouve que j’avais suborné le témoin — et qu’il est injustement mis en cause.

Des.
I prythee do so. Something sure of State,
Either from Venice, or some vnhatch'd practise
Made demonstrable heere in Cyprus, to him,
Hath pudled his cleare Spirit: and in such cases,
Mens Natures wrangle with inferiour things,
Though great ones are their obiect. 'Tis euen so.
For let our finger ake, and it endues
Our other healthfull members, euen to a sense
Of paine. Nay, we must thinke men are not Gods,
Nor of them looke for such obseruancie
As fits the Bridall. Beshrew me much, Æmilia,
I was (vnhandsome Warrior, as I am)
Arraigning his vnkindnesse with my soule:
But now I finde, I had suborn'd the Witnesse,
And he's Indited falsely.

ÉMILIA.
— Priez le ciel que ce soit, comme vous pensez, quelque affaire d’État, — et non une idée, une lubie jalouse — qui vous concerne.

Æmil.
Pray heauen it bee
State matters, as you thinke, and no Conception,
Nor no Iealious Toy, concerning you.

DESDÉMONA.
— Malheureux le jour où cela serait ! Jamais je ne lui en ai donné de motif.

Des.
Alas the day, I neuer gaue him cause.

ÉMILIA.
— Mais les cœurs jaloux ne se payent pas de cette réponse ; — ils ne sont pas toujours jaloux pour le motif ; — ils sont jaloux, parce qu’ils sont jaloux. C’est un monstre — engendré de lui-même, né de lui-même.

Æmil.
But Iealious soules will not be answer'd so;
They are not euer iealious for the cause,
But iealious, for they're iealious. It is a Monster
Begot vpon it selfe, borne on it selfe.

DESDÉMONA.
— Que le ciel éloigne ce monstre de l’esprit d’Othello !

Des.
Heauen keepe the Monster from Othello's mind.

ÉMILIA.
— Amen, madame !

Æmil.
Lady, Amen.

DESDÉMONA.
— Je vais le chercher… Cassio, promenez-vous par ici ; — si je le trouve bien disposé, je plaiderai votre cause, et je ferai tout mon possible pour la gagner.

Des.
I will go seeke him. Cassio, walke heere about:
If I doe finde him fit, Ile moue your suite,
And seeke to effect it to my vttermost.

CASSIO.
— Je remercie votre grâce.

Exit.

Sortent Desdémona et Émilia.

Cas.
I humbly thanke your Ladyship.

Entre Bianca.

Enter Bianca.

BIANCA.
— Dieu vous garde, ami Cassio !

Bian.
'Saue you (Friend Cassio.)

CASSIO.
Vous dehors ! Quelle raison vous amène ? — Comment cela va-t-il, ma très-jolie Bianca ? — Sur ma parole, doux amour, j’allais à votre maison.

Cassio.
What make you from home?
How is't with you, my most faire Bianca?
Indeed (sweet Loue) I was comming to your house.

BIANCA.
— Et moi, j’allais à votre logis, Cassio. — Quoi ! tout une semaine loin de moi ! Sept jours et sept nuits ! — Cent soixante heures ! Et les heures d’absence d’un amant — sont cent soixante fois plus longues que les heures du cadran. — Oh ! le pénible calcul !

Bian.
And I was going to your Lodging, Cassio.
What? keepe a weeke away? Seuen dayes, and Nights?
Eight score eight houres? And Louers absent howres
More tedious then the Diall, eight score times?
Oh weary reck'ning.

CASSIO.
Pardonnez-moi, Bianca. — Des pensées de plomb ont pesé sur moi tous ces temps-ci ; — mais, dès que j’aurai plus de loisir, — je vous payerai les arrérages de l’absence. Chère Bianca, — faites-moi un double de ce travail.

Cassio.
Pardon me, Bianca:
I haue this while with leaden thoughts beene prest,
But I shall in a more continuate time
Strike off this score of absence. Sweet Bianca
Take me this worke out.

Il lui donne le mouchoir de Desdémona.

BIANCA.
Oh ! Cassio, comment ceci est-il entre vos mains ? — C’est quelque gage d’une nouvelle amie. — Je sens maintenant la cause de cette absence trop sentie. — En est-ce déjà venu là ? C’est bon, c’est bon !

Bianca.
Oh Cassio, whence came this?
This is some Token from a newer Friend,
To the felt-Absence: now I feele a Cause:
Is't come to this? Well, well.

CASSIO.
Allons, femme, — jetez vos viles suppositions à la dent du diable — de qui vous les tenez. Vous voilà jalouse, — à l’idée que c’est quelque souvenir de quelque maîtresse. — Non, sur ma parole, Bianca !

Cassio.
Go too, woman:
Throw your vilde gesses in the Diuels teeth,
From whence you haue them. You are iealious now,
That this is from some Mistris, some remembrance;
No, in good troth Bianca.

BIANCA.
Eh bien, à qui est-il ?

Bian.
Why, who's is it?

CASSIO.
— Je ne sais pas, ma charmante. Je l’ai trouvé dans ma chambre. — J’en aime le travail : avant qu’il soit réclamé, — comme il est probable qu’il le sera, je voudrais avoir le pareil. — Prenez-le, copiez-le, et laissez-moi pour le moment.

Cassio.
I know not neither:
I found it in my Chamber,
I like the worke well; Ere it be demanded
(As like enough it will) I would haue it coppied:
Take it, and doo't, and leaue me for this time.

BIANCA.
— Vous laisser ! Pourquoi ?

Bian.
Leaue you? Wherefore?

CASSIO.
J’attends ici le général : — et ce n’est pas une recommandation désirable pour moi — qu’il me trouve en compagnie féminine.

Cassio.
I do attend heere on the Generall,
And thinke it no addition, nor my wish
To haue him see me woman'd.

BIANCA.
Et pourquoi ? je vous prie.

Bian.
Why, I pray you?

CASSIO.
— Ce n’est pas que je ne vous aime pas.

Cassio.
Not that I loue you not.

BIANCA.
Mais c’est que vous ne m’aimez point. — Je vous en prie, reconduisez-moi quelques pas, — et dites-moi si je vous verrai de bonne heure ce soir.

Bian.
But that you do not loue me.
I pray you bring me on the way a little,
And say, if I shall see you soone at night?

CASSIO.
— Je ne puis vous reconduire bien loin : — c’est ici que j’attends, mais je vous verrai bientôt.

Cassio.
'Tis but a little way that I can bring you,
For I attend heere: But Ile see you soone.

BIANCA.
— C’est fort bien. Il faut que je cède aux circonstances !

Bian.
'Tis very good: I must be circumstanc'd.

Ils sortent.

Exeunt omnes.

ACTE IV

ACT IV

SCÈNE I

SCENE I

Entrent Othello et Iago.

Enter Othello, and Iago.

IAGO.
— Le croyez-vous ?

Iago.
Will you thinke so?

OTHELLO.
Si je le crois, Iago ?

Oth.
Thinke so, Iago?

IAGO.
— Quoi ! donner un baiser en secret !

Iago.
What, to kisse in priuate?

OTHELLO.
Un baiser usurpé !

Oth.
An vnauthoriz'd kisse?

IAGO.
— Ou rester au lit toute nue, avec son ami, — une heure ou plus, sans songer à mal ?

Iago.
Or to be naked with her Friend in bed,
An houre, or more, not meaning any harme?

OTHELLO.
— Rester toute nue avec un ami, Iago, sans songer à mal ? — C’est user d’hypocrisie avec le diable. — Ceux qui n’ont que des pensées vertueuses et qui s’exposent ainsi — tentent le ciel en voulant que le diable tente leur vertu.

Oth.
Naked in bed (Iago) and not meane harme?
It is hypocrisie against the Diuell:
They that meane vertuously, and yet do so,
The Diuell their vertue tempts, and they tempt Heauen.

IAGO.
— S’ils s’abstiennent, ce n’est qu’une faute vénielle. — Mais si je donne à ma femme un mouchoir…

Iago.
If they do nothing, 'tis a Veniall slip:
But if I giue my wife a Handkerchiefe.

OTHELLO.
— Eh bien, après ?

Oth.
What then?

IAGO.
— Eh bien, il est à elle, monseigneur, et, comme il est à elle, — elle peut, je pense, en faire cadeau à n’importe quel homme.

Iago.
Why then 'tis hers (my Lord) and being hers,
She may (I thinke) bestow't on any man.

OTHELLO.
— Elle est gardienne de son honneur aussi ; — peut-elle le donner ?

Oth.
She is Protectresse of her honor too:
May she giue that?

IAGO.
— L’honneur est une essence qui ne se voit pas ; — beaucoup semblent l’avoir, qui ne l’ont plus. — Mais pour le mouchoir…

Iago.
Her honor is an Essence that's not seene,
They haue it very oft, that haue it not.
But for the Handkerchiefe.

OTHELLO.
— Par le ciel, je l’aurais oublié bien volontiers. — Tu dis… oh ! cela revient sur ma mémoire, — comme sur une maison infectée le corbeau — de mauvais augure !… tu dis qu’il avait mon mouchoir ?

Othe.
By heauen, I would most gladly haue forgot it:
Thou saidst (oh, it comes ore my memorie,
As doth the Rauen o're the infectious house:
Boading to all) he had my Handkerchiefe.

IAGO.
— Oui, qu’est-ce que cela fait ?

Iago.
I: what of that?

OTHELLO.
C’est bien plus grave, alors.

Othe.
That's not so good now.

IAGO.
— Eh quoi ! si je vous disais que je l’ai vu vous faire outrage, — que je l’ai entendu dire… Il est de par le monde des marauds — qui, après avoir, à force d’importunités, — ou par suite d’un caprice spontané qu’ils inspirent, — entraîné ou séduit une femme, ne peuvent s’empêcher — de bavarder ensuite…

Iag.
What if I had said, I had seene him do you wrong?
Or heard him say (as Knaues be such abroad,
Who hauing by their owne importunate suit,
Or voluntary dotage of some Mistris,
Conuinced or supply'd them, cannot chuse
But they must blab.)

OTHELLO.
Est-ce qu’il a dit quelque chose ?

Oth.
Hath he said any thing?

IAGO.
— Oui, monseigneur ; mais, soyez-en sûr, — rien qu’il ne soit prêt à nier sous serment.

Iago.
He hath (my Lord) but be you well assur'd,
No more then he'le vn-sweare.

OTHELLO.
Qu’a-t-il dit ?

Oth.
What hath he said?

IAGO.
— Ma foi ! qu’il avait eu… je ne sais quoi.

Iago.
Why, that he did: I know not what he did.

OTHELLO.
— Quoi ? quoi ?

Othe.
What? What?

IAGO.
— Certaine conversation…

Iago.
Lye.

OTHELLO.
— Avec elle ?

Oth.
With her?

IAGO.
Avec elle ! sur elle ! comme vous voudrez. —

Iago.
With her? On her: what you will.

OTHELLO.
Avec elle ! sur elle ! Une conversation sur elle pourrait n’être qu’une causerie à son sujet : mais une conversation avec elle serait criminelle !… Le mouchoir !… Cet aveu !… Le mouchoir !… Lui faire avouer, et puis lui mettre la corde au cou ! Non ! D’abord lui mettre la corde au cou, et puis lui faire avouer… J’en frissonne… Une nature ne se laisserait pas envahir ainsi par l’ombre de la passion sans quelque grande cause… Ce ne sont pas des mots qui m’agitent comme cela… Pish !… — Nez, oreilles et lèvres !… Est-il possible ?… L’aveu !… — le mouchoir !… Ô diable !

Othe.
Lye with her? lye on her? We say lye on her, when they be-lye-her. Lye with her: that's fullsome: Handkerchiefe: Confessions: Handkerchiefe. To confesse, and be hang'd for his labour. First, to be hang'd, and then to confesse: I tremble at it. Nature would not inuest her selfe in such shadowing passion, without some Instruction. It is not words that shakes me thus, (pish) Noses, Eares, and Lippes: is't possible. Confesse? Handkerchiefe? O diuell.Falls in a Traunce.

Il tombe évanoui.

IAGO.
— Travaille, — ma médecine, travaille ! C’est ainsi qu’on attrape les niais crédules, — et c’est encore ainsi que plus d’une dame digne et chaste, — malgré toute son innocence, est exposée au reproche…
Entre Cassio.
Holà ! monseigneur ! — monseigneur ! Othello !… Ah ! c’est vous, Cassio ?

Iago.
Worke on,
My Medicine workes. Thus credulous Fooles are caught,
And many worthy, and chast Dames euen thus,
(All guiltlesse) meete reproach: what hoa? My Lord?
My Lord, I say: Othello.
Enter Cassio.
How now Cassio?

CASSIO.
— Qu’y a-t-il ?

Cas.
What's the matter?

IAGO.
— Monseigneur est tombé en épilepsie : — c’est sa seconde attaque ; il en a eu une hier.

Iago.
My Lord is falne into an Epilepsie,
This is his second Fit: he had one yesterday.

CASSIO.
— Frottez-lui les tempes.

Cas.
Rub him about the Temples.

IAGO.
Non, laissez-le. — La léthargie doit avoir son cours tranquille ; — sinon, l’écume lui viendrait à la bouche, et tout à l’heure — il éclaterait en folie furieuse… Tenez, il remue. — Éloignez-vous un moment ; — il va revenir à lui : quand il sera parti, — je voudrais causer avec vous d’une importante affaire.
Sort Cassio.
— Comment cela va-t-il, général ? Est-ce que vous ne vous êtes pas blessé à la tête ?

Iago.
The Lethargie must haue his quyet course:
If not, he foames at mouth: and by and by
Breakes out to sauage madnesse Looke, he stirres:
Do you withdraw your selfe a little while,
He will recouer straight: when he is gone
I would on great occasion, speake with you.
How is it Generall? Haue you not hurt your head?

OTHELLO.
— Te moques-tu de moi ?

Othe.
Dost thou mocke me?

IAGO.
Me moquer de vous ! Non, par le ciel ! — Je voudrais seulement vous voir subir votre sort comme un homme.

Iago.
I mocke you not, by Heauen:
Would you would beare your Fortune like a Man.

OTHELLO.
Un homme qui porte cornes, n’est qu’un monstre et une bête.

Othe.
A Horned man's a Monster, and a Beast.

IAGO.
— Il y a bien des bêtes alors dans une ville populeuse, — et bien des monstres civilisés.

Iago.
Ther's many a Beast then in a populous Citty,
And many a ciuill Monster.

OTHELLO.
— A-t-il avoué ?

Othe.
Did he confesse it?

IAGO.
Mon bon monsieur, soyez un homme. — Songez que tout confrère barbu, attelé à ce joug-là, — peut le traîner comme vous ; il y a des millions de vivants — qui reposent nuitamment dans un lit banal — qu’ils jureraient être à eux seuls. Votre cas est meilleur. — Oh ! Sarcasme de l’enfer, suprême moquerie du démon ! — étreindre une impudique sur une couche confiante — et la croire chaste ! Non, que je sache tout ! — Et, sachant ce que je suis, je saurai comment la traiter !

Iago.
Good Sir, be a man:
Thinke euery bearded fellow that's but yoak'd
May draw with you. There's Millions now aliue,
That nightly lye in these vnproper beds,
Which they dare Sweare peculiar. Your case is better.
Oh, 'tis the spight of hell, the Fiends Arch-mock,
To lip a wanton in secure Cowch;
And to suppose her chast. No, let me know,
And knowing what I am, I know what she shallbe.

OTHELLO.
— Oh ! Tu as raison : cela est certain.

Oth.
Oh, thou art wise: 'tis certaine.

IAGO.
Tenez-vous un peu à l’écart, — et contenez-vous dans les bornes de la patience. — Tandis que vous étiez ici accablé par la douleur, — émotion bien indigne d’un homme comme vous. — Cassio est venu : je l’ai éconduit — en donnant de votre évanouissement une raison plausible : — je lui ai dit de revenir bientôt me parler ici : — ce qu’il m’a promis. Cachez-vous en observation, — et remarquez les grimaces, les moues, les signes de dédain, — qui vont paraître dans chaque trait de son visage ; — car je vais lui faire répéter toute l’histoire : — où, comment, combien de fois, depuis quelle époque et quand — il en est venu aux prises avec votre femme, quand il compte y revenir. — Je vous le dis, remarquez seulement ses gestes. Mais, morbleu ! de la patience ! — ou je dirai que vous êtes décidément un frénétique, — et non plus un homme.

Iago.
Stand you a while apart,
Confine your selfe but in a patient List,
Whil'st you were heere, o're-whelmed with your griefe
(A passion most resulting such a man)
Cassio came hither. I shifted him away,
And layd good scuses vpon your Extasie,
Bad him anon returne: and heere speake with me,
The which he promis'd. Do but encaue your selfe,
And marke the Fleeres, the Gybes, and notable Scornes
That dwell in euery Region of his face.
For I will make him tell the Tale anew;
WHere, how, how oft, how long ago, and when
He hath, and is againe to cope your wife.
I say, but marke his gesture: marry Patience,
Or I shall say y'are all in all in Spleene,
And nothing of a man.

OTHELLO.
Écoute, Iago, — je me montrerai le plus patient de tous les hommes, — mais aussi, tu m’entends ? Le plus sanguinaire.

Othe.
Do'st thou heare, Iago,
I will be found most cunning in my Patience:
But (do'st thou heare) most bloody.

IAGO.
Il n’y a pas de mal, — pourvu que vous mettiez le temps à tout… Voulez-vous vous retirer ?
Othello s’éloigne et se cache.
IAGO, seul sur le devant de la scène.
Je vais maintenant questionner Cassio sur Bianca : — une ménagère qui, en vendant ses attraits, — s’achète du pain et des vêtements. Cette créature — raffole de Cassio. C’est le triste sort de toute catin — d’en dominer beaucoup pour être enfin dominée par un seul. — Quand il entend parler d’elle, Cassio ne peut s’empêcher — de rire aux éclats… Le voici qui vient.

Iago.
That's not amisse,
But yet keepe time in all: will you withdraw?
Now will I question Cassio of Bianca,
A Huswife that by selling her desires
Buyes her selfe Bread, and Cloath. It is a Creature
That dotes on Cassio, (as 'tis the Strumpets plague
To be-guile many, and be be-guil'd by one)
He, when he heares of her, cannot restraine
From the excesse of Laughter. Heere he comes.

Rentre Cassio.

Enter Cassio.

— À le voir sourire, Othello va devenir fou ; — et son ignare jalousie va interpréter — les sourires, les gestes et les insouciantes manières du pauvre Cassio — tout à fait à contre sens… Comment vous trouvez-vous, lieutenant ?

As he shall smile, Othello shall go mad:
And his vnbookish Ielousie must conserue
Poore Cassio's smiles, gestures, and light behauiours
Quite in the wrong. How do you Lieutenant?

CASSIO.
— D’autant plus mal que vous me donnez un titre — dont la privation me tue.

Cas.
The worser, that you giue me the addition,
Whose want euen killes me.

IAGO.
Travaillez bien Desdémona, et vous êtes sûr de la chose.
Bas.
— Si l’affaire était au pouvoir de Bianca,
haut.
comme vous réussiriez vite !

Iago.
Ply Desdemona well, and you are sure on't:
Now, if this Suit lay in Bianca's dowre,
How quickely should you speed?

CASSIO, riant.
Hélas ! la pauvre créature !

Cas.
Alas poore Caitiffe.

OTHELLO, à part.
— Voyez comme il rit déjà !

Oth.
Looke how he laughes already.

IAGO.
— Je n’ai jamais connu de femme aussi amoureuse d’un homme.

Iago.
I neuer knew woman loue man so.

CASSIO.
Hélas ! pauvre coquine ! je crois vraiment qu’elle m’aime.

Cas.
Alas poore Rogue, I thinke indeed she loues me.

OTHELLO, à part.
— C’est cela : il s’en défend faiblement et il rit !

Oth.
Now he denies it faintly: and laughes it out.

IAGO.
Écoutez, Cassio.

Iago.
Do you heare Cassio?

Il lui parle à l’oreille.

OTHELLO, à part.
Voilà Iago qui le prie — de lui tout répéter : continue ! Bien dit ! bien dit !

Oth.
Now he importunes him
To tell it o're: go too, well said, well said.

IAGO.
— Elle donne à entendre que vous l’épouserez : est-ce votre intention ?

Iago.
She giues it out, that you shall marry her.
Do you intend it?

CASSIO, éclatant.
Ha ! ha ! ha !

Cas.
Ha, ha, ha.

OTHELLO, à part.
— Tu triomphes, Romain ! tu triomphes !

Oth.
Do ye triumph, Romaine? do you triumph?

CASSIO.
Moi, l’épouser !… Quoi ! une coureuse !… Je t’en prie, aie quelque charité pour mon esprit : ne le crois pas aussi malade… Ha ! ha ! ha !

Cas.
I marry. What? A customer; prythee beare
Some Charitie to my wit, do not thinke it
So vnwholesome. Ha, ha, ha.

OTHELLO, à part.
Oui ! oui ! oui ! oui ! au gagnant de rire.

Oth.
So, so, so, so: they laugh, that winnes.

IAGO.
Vraiment, le bruit court que vous l’épouserez.

Iago.
Why the cry goes, that you marry her.

CASSIO.
De grâce, parlez sérieusement.

Cas.
Prythee say true.

IAGO.
Je ne suis qu’un scélérat si cela n’est pas.

Iago.
I am a very Villaine else.

OTHELLO, à part.
Avez-vous donc compté mes jours ? Bien !

Oth.
Haue you scoar'd me? Well.

CASSIO.
C’est une invention de la guenon : si elle a l’idée que je l’épouserai, elle la tient de son amour et de ses illusions, et nullement de mes promesses.

Cas.
This is the Monkeys owne giuing out:
She is perswaded I will marry her
Out of her owne loue & flattery, not out of my promise.

OTHELLO, à part.
Iago me fait signe : c’est que l’autre commence l’histoire.

Oth.
Iago becomes me: now he begins the story.

CASSIO.
Elle était ici, il n’y a qu’un moment ; elle me hante en tout lieu. J’étais l’autre jour au bord de la mer à causer avec plusieurs Vénitiens ; soudain cette folle arrive et me saute ainsi au cou.

Cassio.
She was heere euen now: she haunts me in e
uery place. I was the other day talking on the Sea
banke with certaine Venetians, and thither comes the
Bauble, and falls me thus about my neck.

Cassio imite le mouvement de Bianca.

OTHELLO, à part.
En s’écriant : Ô mon cher Cassio ! apparemment ; c’est ce qu’indique son geste.

Oth.
Crying oh deere Cassio, as it were: his iesture imports it.

CASSIO.
Elle se pend et s’accroche, tout en larmes, après moi ; puis elle m’attire et me pousse. Ha ! ha ! ha !

Cassio.
So hangs, and lolls, and weepes vpon me:
So shakes, and pulls me. Ha, ha, ha.

Il parle bas à Iago.

OTHELLO, à part.
Maintenant, il lui raconte comment elle l’a entraîné dans ma chambre. Oh ! je vois bien votre museau, mais je ne sais quel chien je vais jeter dessus.

Oth.
Now he tells how she pluckt him to my Chamber: oh, I see that nose of yours, but not that dogge, I shall throw it to.

CASSIO.
Vraiment, il faut que je la quitte.

Cassio.
Well, I must leaue her companie.

IAGO.
Devant moi ! Tenez, la voici qui vient.

Iago.
Before me: looke where she comes.

Entre Bianca.

Enter Bianca.

CASSIO.
C’est une maîtresse fouine, et diantrement parfumée encore…
À Bianca.
Qu’avez-vous donc à me hanter ainsi ?

Cas.
'Tis such another Fitchew: marry a perfum'd one?
What do you meane by this haunting of me?

BIANCA.
Que le diable et sa mère vous hantent vous-même !… Que me vouliez-vous avec ce mouchoir que vous m’avez remis tantôt ? J’étais une belle sotte de le prendre. Il faut que j’en fasse un tout pareil, n’est-ce pas ? Comme cela est vraisemblable que vous l’ayez trouvé dans votre chambre et que vous ne sachiez pas qui l’y a laissé !… C’est le présent de quelque donzelle et il faudrait que je vous en fisse un pareil ?… Tenez, donnez-le à votre poupée ; peu m’importe comment vous l’avez eu, je ne me charge de rien.

Bian.
Let the diuell, and his dam haunt you: what
did you meane by that same Handkerchiefe, you gaue
me euen now? I was a fine Foole to take it: I must take
out the worke? A likely piece of worke, that you should
finde it in your Chamber, and know not who left it there.
This is some Minxes token, & I must take out the worke?
There, giue it your Hobbey-horse, wheresoeuer you had
it, Ile take out no worke on't.

CASSIO.
Voyons, ma charmante Bianca ! Voyons ! voyons !

Cassio.
How now, my sweete Bianca?
How now? How now?

OTHELLO, à part.
Par le ciel, ce doit être mon mouchoir.

Othe.
By Heauen, that should be my Handkerchiefe.

BIANCA.
Si vous voulez venir souper ce soir, vous le pouvez ; si vous ne voulez pas, venez dès que vous y serez disposé.

Bian.
If you'le come to supper to night you may, if
you will not, come when you are next prepar'd for.

Elle sort.

Exit.

IAGO.
Suivez-la ! suivez-la !

Iago.
After her: after her.

CASSIO.
Ma foi, il le faut. Sans cela elle s’emporterait dans les rues.

Cas.
I must, shee'l rayle in the streets else.

IAGO.
Souperez-vous chez elle ?

Iago.
Will you sup there?

CASSIO.
Ma foi, j’en ai l’intention.

Cassio.
Yes, I intend so.

IAGO.
C’est bien ; il se peut que j’aille vous voir ; car je serais bien aise de vous parler.

Iago.
Well, I may chance to see you: for I would very faine speake with you.

CASSIO.
De grâce, venez ! voulez-vous ?

Cas.
Prythee come: will you?

IAGO.
Partez. Il suffit.

Iago.
Go too; say no more.

Cassio sort. Othello quitte sa cachette.

OTHELLO.
Comment le tuerai-je, Iago ?

Oth.
How shall I murther him, Iago.

IAGO.
Avez-vous vu comme il a ri de sa vilenie ?

Iago.
Did you perceiue how he laugh'd at his vice?

OTHELLO.
Oh ! Iago !

Oth.
Oh, Iago.

IAGO.
Et avez-vous vu le mouchoir ?

Iago.
And did you see the Handkerchiefe?

OTHELLO.
Était-ce le mien ?

Oth.
Was that mine?

IAGO.
Par cette main levée !… Et vous voyez quel cas il fait de la folle créature, votre femme. Elle lui a donné ce mouchoir, et, lui, il l’a donné à sa putain !

Iago.
Yours by this hand: and to see how he prizes the foolish woman your wife: she gaue it him, and he hath giu'n it his whore.

OTHELLO.
Oh ! je voudrais le tuer pendant neuf ans !… Une femme si belle ! une femme si charmante ! une femme si adorable !

Oth.
I would haue him nine yeeres a killing:
A fine woman, a faire woman, a sweete woman?

IAGO.
Allons ! il faut oublier cela.

Iago.
Nay, you must forget that.

OTHELLO.
Oui, qu’elle pourrisse, qu’elle disparaisse et qu’elle soit damnée dès cette nuit ! Car elle ne vivra pas ! Non. Mon cœur est changé en pierre ; je le frappe et il me blesse la main. Oh ! le monde n’a pas une plus adorable créature ! Elle était digne de reposer aux côtés d’un empereur et de lui donner des ordres !

Othello.
I, let her rot and perish, and be damn'd to night, for she shall not liue. No, my heart is turn'd to stone: I strike it, and it hurts my hand. Oh, the world hath not a sweeter Creature: she might lye by an Emperours side, and command him Taskes.

IAGO.
Voyons, ce n’est pas là votre affaire.

Iago.
Nay, that's not your way.

OTHELLO.
L’infâme ! Je dis seulement ce qu’elle est… Si adroite avec son aiguille !… Admirable musicienne ! Oh ! avec son chant elle apprivoiserait un ours ! Et puis, d’une intelligence, d’une imagination si élevées, si fécondes !

Othe.
Hang her, I do but say what she is: so delicate with her Needle: an admirable Musitian. Oh she will sing the Sauagenesse out of a Beare: of so high and plenteous wit, and inuention?

IAGO.
Elle n’en est que plus coupable !

Iago.
She's the worse for all this.

OTHELLO.
Oh ! mille et mille fois plus !… En outre, d’un caractère si affable !

Othe.
Oh, a thousand, a thousand times:
And then of so gentle a condition?

IAGO.
Trop affable, vraiment !

Iago.
I too gentle.

OTHELLO.
Oui, cela est certain. Mais quel malheur, Iago ! Oh ! Iago ! quel dommage, Iago !

Othe.
Nay that's certaine:
But yet the pitty of it, Iago: oh Iago, the pitty of it Iago.

IAGO.
Si vous êtes si tendre à son iniquité, donnez-lui patente pour faire le mal ; car, si cela ne vous touche pas, cela ne gêne personne.

Iago.
If you are so fond ouer her iniquitie: giue her pattent to offend, for if it touch not you, it comes neere no body.

OTHELLO.
Je la hacherai en miettes !… Me faire cocu.

Oth.
I will chop her into Messes: Cuckold me?

IAGO.
Oh ! C’est affreux à elle.

Iago.
Oh, 'tis foule in her.

OTHELLO.
Avec mon officier !

Oth.
With mine Officer?

IAGO.
C’est plus affreux encore.

Iago.
That's fouler.

OTHELLO.
Procure-moi du poison, Iago, cette nuit !… Je ne veux pas avoir d’explication avec elle, de peur que son corps et sa beauté ne désarment mon âme encore une fois… Cette nuit, Iago !

Othe.
Get me some poyson, Iago, this night. Ile not expostulate with her: least her body and beautie vnprouide my mind againe: this night Iago.

IAGO.
N’employez pas le poison ; étranglez-la dans son lit, le lit même qu’elle a souillé.

Iago.
Do it not with poyson, strangle her in her bed,
Euen the bed she hath contaminated.

OTHELLO.
Bon, bon. La justice de ceci me plaît. Très-bon !

Oth.
Good, good:
The Iustice of it pleases: very good.

IAGO.
Et, quant à Cassio, laissez-moi être son croque-mort. Vous en apprendrez davantage vers minuit.

Iago.
And for Cassio, let me be his vndertaker:
You shall heare more by midnight.

Bruit de trompette.

Enter Lodouico, Desdemona, and Attendants.

OTHELLO.
Excellent… Quelle est cette fanfare ?

Othe.
Excellent good: What Trumpet is that same?

IAGO.
— Quelque message de Venise, pour sûr. C’est Lodovico — qui vient de la part du doge ; et, voyez, votre femme est avec lui.

Iago.
I warrant something from Venice,
'Tis Lodouico, this, comes from the Duke.
See, your wife's with him.

Entrent Lodovico, Desdémona et leur suite.

LODOVICO.
— Dieu vous garde, digne général !

Lodo.
Saue you worthy Generall.

OTHELLO.
Je le souhaite de tout mon cœur, monsieur.

Othe.
With all my heart Sir.

LODOVICO.
— Le doge et les sénateurs de Venise vous saluent.

Lod.
The Duke, and the Senators of Venice greet you.

Il lui remet une dépêche.

OTHELLO.
— Je baise l’instrument de leur bon plaisir.

Othe.
I kisse the Instrument of their pleasures.

Il ouvre la dépêche et lit.

DESDÉMONA.
— Et quoi de nouveau, mon bon cousin Lodovico ?

Des.
And what's the newes, good cozen Lodouico?

IAGO, à Lodovico.
— Je suis bien content de vous voir, signor. — Soyez le bienvenu à Chypre.

Iago.
I am very glad to see you Signior:
Welcome to Cyprus.

LODOVICO.
— Merci. Comment va le lieutenant Cassio ?

Lod.
I thanke you: how do's Lieutenant Cassio?

IAGO.
Il vit, monsieur.

Iago.
Liues Sir,

DESDÉMONA.
— Cousin, il est survenu entre lui et monseigneur — une désagréable rupture ; mais vous arrangerez tout.

Des.
Cozen, there's falne betweene him, & my Lord,
An vnkind breach: but you shall make all well.

OTHELLO, d’une voix sourde.
— Êtes-vous sûre de cela ?

Othe.
Are you sure of that?

DESDÉMONA, à Othello.
Monseigneur ?

Des.
My Lord?

OTHELLO, lisant.
« Ne manquez pas de le faire dès que vous aurez… »

Othe.
This faile you not to do, as you will———

LODOVICO, à Desdémona.
— Il ne te parlait pas : il est occupé de la dépêche. — Est-ce qu’il y a un différend entre ton mari et Cassio ?

Lod.
He did not call: he's busie in the paper,
Is there deuision 'twixt my Lord, and Cassio?

DESDÉMONA.
— Oui, un très-malheureux ; je ferais bien des choses — afin de les réconcilier, pour l’amour que je porte à Cassio.

Des.
A most vnhappy one: I would do much
T'attone them, for the loue I beare to Cassio.

OTHELLO.
— Feu et soufre !

Oth.
Fire, and brimestone.

DESDÉMONA.
Monseigneur ?

Des.
My Lord.

OTHELLO.
Avez-vous votre raison ?

Oth.
Are you wise?

DESDÉMONA, à Lodovico.
— Quoi ! est-ce qu’il est fâché ?

Des.
What is he angrie?

LODOVICO.
Il est possible que cette lettre l’agite ; — car je crois qu’on le rappelle à Venise — et que Cassio est désigné pour lui succéder.

Lod.
May be th Letter mou'd him.
For as I thinke, they do command him home,
Deputing Cassio in his Gouernment.

DESDÉMONA.
— Ma foi ! J’en suis bien aise.

Des.
Trust me, I am glad on't.

OTHELLO.
En vérité !

Othe.
Indeed?

DESDÉMONA.
Monseigneur ?

Des.
My Lord?

OTHELLO.
— Je suis bien aise, moi, de vous voir en démence.

Othe.
I am glad to see you mad.

DESDÉMONA.
Comment, mon doux Othello ?

Des.
Why, sweete Othello?

OTHELLO.
— Démon !

Othe.
Diuell.

Il la frappe.

DESDÉMONA.
Je n’ai pas mérité ceci.

Des.
I haue not deseru'd this.

LODOVICO.
— Monseigneur, voilà une chose qu’on ne croirait pas à Venise, — quand même je jurerais l’avoir vue. C’est trop fort. — Faites-lui réparation : elle pleure.

Lod.
My Lord, this would not be beleeu'd in Venice,
Though I should sweare I saw't. 'Tis very much,
Make her amends: she weepes.

OTHELLO.
Ô démon ! démon ! — Si les pleurs d’une femme pouvaient féconder la terre, — chaque larme qu’elle laisse tomber ferait un crocodile !…
À Desdémona.
— Hors de ma vue !

Othe.
Oh diuell, diuell:
If that the Earth could teeme with womans teares,
Each drop she falls, would proue a Crocodile:
Out of my sight.

DESDÉMONA, s’en allant.
Je ne veux pas rester si je vous offense.

Des.
I will not stay to offend you.

LODOVICO.
Vraiment, voilà une femme obéissante. — J’en supplie votre Seigneurie, rappelez-la.

Lod.
Truely obedient Lady:
I do beseech your Lordship call her backe.

OTHELLO, appelant.
Mistress !

Othe.
Mistris.

DESDÉMONA.
Monseigneur ?

Des.
My Lord.

OTHELLO, à Lodovico.
— Que lui voulez-vous, monsieur ?

Othe.
What would you with her, Sir?

LODOVICO.
Qui ? Moi, monseigneur ?

Lod.
Who I, my Lord?

OTHELLO.
Oui ; vous avez désiré que je la fisse revenir ; — monsieur, elle peut se tourner et se retourner, et aller de l’avant, — et se retourner encore ; elle peut pleurer, monsieur, pleurer ! — Et elle est obéissante, comme vous dites, obéissante, — très-obéissante…
À Desdémona.
Continuez vos sanglots !
À Lodovico.
— Quant à ceci, monsieur…
À Desdémona.
Oh ! l’émotion bien jouée !
À Lodovico.
— Je suis rappelé à Venise…
À Desdémona.
Allez-vous en ! — je vous enverrai chercher tout à l’heure…
À Lodovico.
Monsieur, j’obéis à cet ordre, — et je vais retourner à Venise.
À Desdémona.
Hors d’ici ! arrière !
Desdémona sort.
— Cassio prendra ma place. Mais, monsieur, ce soir, — je vous supplie de souper avec moi ; — vous êtes le bienvenu, monsieur, à Chypre… Boucs et singes !

Othe.
I, you did wish, that I would make her turne:
Sir, she can turne, and turne: and yet go on
And turne againe. And she can weepe, Sir, weepe.
And she's obedient: as you say obedient.
Very obedient: proceed you in your teares.
Concerning this Sir, (oh well-painted passion)
I am commanded home: get you away:
Ile send for you anon. Sir I obey the Mandate,
And will returne to Venice. Hence, auaunt:
Cassio shall haue my Place. And Sir, to night
I do entreat, that we may sup together.
You are welcome Sir to Cyprus.
Goates, and Monkeys.

Il sort.

Exit.

LODOVICO.
— Est-ce là ce noble More dont notre Sénat unanime — proclame la capacité suprême ? Est-ce là cette noble nature — que la passion ne pouvait ébranler ! Cette solide vertu — que ni la balle de l’accident ni le trait du hasard — ne pouvaient effleurer ni entamer ?

Lod.
Is this the Noble Moore, whom our full Senate
Call all in all sufficient? Is this the Nature
Whom Passion could not shake? Whose solid virtue
The shot of Accident, nor dart of Chance
Could neither graze, nor pierce?

IAGO.
Il est bien changé.

Iago.
He is much chang'd.

LODOVICO.
— Sa raison est-elle saine ? N’est-il pas en délire ?

Lod.
Are his wits safe? Is he not light of Braine?

IAGO.
— Il est ce qu’il est ; je ne dois pas murmurer une critique. — S’il n’est pas ce qu’il devrait être, — plût au ciel qu’il le fût !

Iago.
He's that he is: I may not breath my censure.
What he might be: if what he might, he is not,
I would to heauen he were.

LODOVICO.
Quoi ! frapper sa femme !

Lod.
What? Strike his wife?

IAGO.
— Ma foi, ce n’était pas très-bien ! Mais je voudrais être sûr — que ce coup doit être le plus rude.

Iago.
'Faith that was not so well: yet would I knew
That stroke would proue the worst.

LODOVICO.
Est-ce une habitude chez lui ? — ou bien sont-ce ces lettres qui ont agi sur son sang — et lui ont inoculé ce défaut ?

Lod.
Is it his vse?
Or did the Letters, worke vpon his blood,
And new create his fault?

IAGO.
Hélas ! hélas ! — Ce ne serait pas honnête à moi de dire ce que j’ai vu et appris. Vous l’observerez. — Ses procédés mêmes le feront assez connaître — pour m’épargner la peine de parler. Ne le perdez pas de vue, seulement, — et remarquez comment il se comporte.

Iago.
Alas, alas:
It is not honestie in me to speake
What I haue seene, and knowne. You shall obserue him,
And his owne courses will [denote] him so,
That I may saue my speech: do but go after
And marke how he continues.

LODOVICO.
— Je suis fâché de m’être ainsi trompé sur son compte.

Lod.
I am sorry that I am deceiu'd in him.

Ils sortent.

Exeunt.

SCÈNE II

SCENE II

Entrent Othello et Émilia.

Enter Othello and Æmilia.

OTHELLO.
— Vous n’avez rien vu alors ?

Othe.
You haue seene nothing then?

ÉMILIA.
— Ni jamais rien entendu, ni jamais rien soupçonné.

Æmil.
Nor euer heard: nor euer did suspect.

OTHELLO.
— Si fait. Vous les avez vus ensemble, elle et Cassio.

Othe.
Yes, you haue seene Cassio, and she together.

ÉMILIA.
— Mais alors je n’ai rien vu de mal, et pourtant j’entendais — chaque syllabe que le moindre souffle échangeait entre eux.

Æmi.
But then I saw no harme: and then I heard,
Each syllable that breath made vp betweene them.

OTHELLO.
— Quoi ! ils n’ont jamais chuchoté ?

Othe.
What? Did they neuer whisper?

ÉMILIA.
Jamais, monseigneur.

Æmil.
Neuer my Lord.

OTHELLO.
— Ils ne vous ont jamais éloignée ?

Othe.
Nor send you out o'th'way?

ÉMILIA.
Jamais !

Æmil.
Neuer.

OTHELLO.
— Sous prétexte d’aller chercher son éventail, ses gants, son masque, ou quoi que ce soit ?

Othe.
To fetch her Fan, her Gloues, her Mask, nor nothing?

ÉMILIA.
— Jamais, monseigneur.

Æmil.
Neuer my Lord.

OTHELLO.
— C’est étrange.

Othe.
That's strange.

ÉMILIA.
— Monseigneur, j’oserais parier qu’elle est honnête — et mettre mon âme comme enjeu. Si vous pensez autrement, — chassez votre pensée : elle abuse votre cœur. — Si quelque misérable vous a mis cela en tête, — que le ciel l’en récompense par la malédiction qui frappa le serpent ! — Car, si elle n’est pas honnête, chaste et fidèle, — il n’y a pas de mari heureux : la plus pure des femmes — est noire comme la calomnie.

Æmil.
I durst (my Lord) to wager, she is honest:
Lay downe my Soule at stake: If you thinke other,
Remoue your thought. It doth abuse your bosome:
If any wretch haue put this in your head,
Let Heauen requit it with the Serpents curse,
For if she be not honest, chaste, and true,
There's no man happy. The purest of their Wiues
Is foule as Slander.

OTHELLO.
Dis-lui de venir ici. Va.
Émilia sort.
— Elle n’est pas à court de paroles, mais il faudrait être une entremetteuse bien simple — pour ne pas savoir en dire autant. C’est une subtile putain, — un réceptacle, fermé à clef, de secrets infâmes ; — et pourtant elle se met à genoux, et prie : je l’ai vue, moi !

Othe.
Bid her come hither: go.
Exit Æmilia.
She saies enough: yet she's a simple Baud
That cannot say as much. This is a subtile Whore:
A Closset Locke and Key of Villanous Secrets,
And yet she'le kneele, and pray: I haue seene her do't.

Rentre Émilia avec Desdémona.

Enter Desdemona, and Æmilia.

DESDÉMONA.
— Monseigneur, quelle est votre volonté ?

Des.
My Lord, what is your will?

OTHELLO.
Je vous en prie, poulette, approchez.

Othe.
Pray you Chucke come hither.

DESDÉMONA.
— Quel est votre plaisir ?

Des.
What is your pleasure?

OTHELLO.
Laissez-moi voir vos yeux ; — regardez-moi en face.

Oth.
Let me see your eyes: looke in my face.

DESDÉMONA.
Quelle est cette horrible fantaisie ?

Des.
What horrible Fancie's this?

OTHELLO, à Émilia.
— À vos fonctions, mistress ! — Laissez seuls ceux qui veulent procréer et fermez la porte ! — Toussez et criez hem ! si quelqu’un vient. Votre métier ! — votre métier ! Allons ! dépêchez-vous.

Othe.
Some of your Function Mistris:
Leaue Procreants alone, and shut the doore:
Cough, or cry hem; if any body come:
Your Mystery, your Mystery: May dispatch.

Émilia sort.

Exit Æmi.

DESDÉMONA, tombant à genoux.
— Je vous le demande à genoux, que signifie votre langage ? — J’entends une furie dans vos paroles, — mais non les paroles.

Des.
Vpon my knee, what doth your speech import?
I vnderstand a Fury in your words.

OTHELLO.
— Eh bien, qu’es-tu ?

Othe.
Why? What art thou?

DESDÉMONA.
Votre femme, monseigneur, votre fidèle — et loyale femme !

Des.
Your wife my Lord: your true and loyall wife.

OTHELLO.
Allons, jure cela, damne-toi ! — de peur que, te croyant du ciel, les démons — eux-mêmes craignent de te saisir. Donc, damne-toi doublement : — jure que tu es honnête !

Othello.
Come sweare it: damne thy selfe, least being like one of Heauen, the diuells themselues should feare to ceaze thee. Therefore be double damn'd: sweare thou art honest.

DESDÉMONA.
Le ciel le sait vraiment !

Des.
Heauen doth truely know it.

OTHELLO.
— Le ciel sait vraiment que tu es fausse comme l’enfer !

Othe.
Heauen truely knowes, that thou art false as hell.

DESDÉMONA.
— Envers qui, monseigneur ? envers qui ? comment suis-je fausse ?

Des.
To whom my Lord?
With whom? How am I false?

OTHELLO.
— Ah ! Desdémona ! arrière ! arrière ! arrière !

Othe.
Ah Desdemon, away, away, away.

Il sanglote.

DESDÉMONA.
— Hélas ! jour accablant !… Pourquoi pleurez-vous ? Suis-je la cause de ces larmes, monseigneur ? — Si par hasard vous soupçonnez mon — père d’être l’instrument de votre rappel, — ne faites pas tomber votre blâme sur moi. Si vous avez perdu son affection, — et moi aussi, je l’ai perdue !

Des.
Alas the heauy day: why do you weepe?
Am I the motiue of these teares my Lord?
If happely you my Father do suspect,
An Instrument of this your calling backe,
Lay not your blame on me: if you haue lost him,
I haue lost him too.

OTHELLO.
Le ciel aurait voulu — m’éprouver par des revers, il aurait fait pleuvoir — toutes sortes de maux et d’humiliations sur ma tête nue, — il m’aurait plongé dans la misère jusqu’aux lèvres, — il m’aurait voué à la captivité, moi et mes espoirs suprêmes ; — eh bien, j’aurais trouvé quelque part dans mon âme — une goutte de résignation. Mais, hélas ! faire de moi — le chiffre fixe que l’heure du mépris — désigne de son aiguille lentement mobile !… — Oh ! oh !… — Pourtant j’aurais pu supporter cela encore, — bien, très-bien ! — Mais la retraite dont j’avais fait le grenier de mon cœur, — et d’où je dois tirer l’existence, sous peine de la perdre ! — mais la source d’où mes forces vives doivent découler — pour ne pas se tarir ! en être dépossédé, — ou ne pouvoir la garder que comme une citerne où des crapauds hideux — s’accouplent et pullulent !… Oh ! change de couleur à cette idée. — Patience, jeune chérubin aux lèvres roses, — et prends un visage sinistre comme l’enfer !

Othe.
Had it pleas'd Heauen,
To try me with Affliction, had they rain'd
All kind of Sores, and Shames on my bare-head:
Steep'd me in pouertie to the very lippes.
Giuen to Captiuitie, me, and my vtmost hopes,
I should haue found in some place of my Soule
A drop of patience. But alas, to make me
The fixed Figure for the time of Scorne,
To point his slow, and mouing finger at.
Yet could I beare that too, well, very well:
But there where I haue garnerd vp my heart,
Where either I must liue, or beare no life,
The Fountaine from the which my currant runnes,
Or else dries vp: to be discarded thence,
Or keepe it as a Cesterne, for foule Toades
To knot and gender in. Turne thy complexion there:
Patience, thou young and Rose-lip'd Cherubin,
I heere looke grim as hell.

DESDÉMONA.
— J’espère que mon noble maître m’estime vertueuse.

Des.
I hope my Noble Lord esteemes me honest.

OTHELLO.
— Oh ! oui, autant qu’à la boucherie ces mouches d’été — qui engendrent dans un bourdonnement !… Ô fleur sauvage, — si adorablement belle et dont le parfum si suave — enivre douloureusement les sens !… je voudrais que tu ne fusses jamais née !

Othe.
Oh I, as Sommer Flyes are in the Shambles,
That quicken euen with blowing. Oh thou weed:
Who art so louely faire, and smell'st so sweete,
That the Sense akes at thee,
Would thou had'st neuer bin borne.

DESDÉMONA.
— Hélas ! quel péché ai-je commis à mon insu ?

Des.
Alas, what ignorant sin haue I committed?

OTHELLO.
— Quoi ! cette page si blanche, ce livre si beau, étaient-ils — faits pour la plus infâme inscription ? — Ce que tu as commis ! ce que tu as commis, ô fille publique, — si je le disais seulement, mes joues deviendraient des forges — qui brûleraient toute pudeur jusqu’à la cendre ! — Ce que tu as commis ! Le ciel se bouche le nez et la lune se voile à tes actions : — la lascive rafale qui baise tout ce qu’elle rencontre — s’engouffre dans les profondeurs de la terre — pour ne pas les entendre… Ce que tu as commis !… — Impudente prostituée !

Othe.
Was this faire Paper? This most goodly Booke
Made to write Whore vpon? What commited,
Committed? Oh, thou publicke Commoner,
I should make very Forges of my cheekes,
That would to Cynders burne vp Modestie,
Did I but speake thy deedes. What commited?
Heauen stoppes the Nose at it, and the Moone winks:
The baudy winde that kisses all it meetes,
Is hush'd within the hollow Myne of Earth
And will not hear't. What commited?

DESDÉMONA.
Par le ciel, vous me faites outrage !

Des.
By Heauen you do me wrong.

OTHELLO.
— Est-ce que vous n’êtes pas une prostituée ?

Othe.
Are not you a Strumpet?

DESDÉMONA.
— Non, aussi vrai que je suis une chrétienne ! — Si préserver pour mon mari ce vase — pur de tout contact illégitime — n’est pas l’acte d’une prostituée, je n’en suis pas une !

Des.
No, as I am a Christian.
If to preserue this vessell for my Lord,
From any other foule vnlawfull touch
Be not to be a Strumpet, I am none.

OTHELLO.
— Quoi ! vous n’êtes pas une putain ?

Othe.
What, not a Whore?

DESDÉMONA.
Non ! Aussi vrai que je serai sauvée.

Des.
No, as I shall be sau'd.

OTHELLO.
— Est-il possible ?

Othe.
Is't possible?

DESDÉMONA.
— Oh ! que le ciel ait pitié de nous !

Des.
Oh Heauen forgiue vs.

OTHELLO.
J’implore votre pardon alors. — Je vous prenais pour cette rusée putain de Venise — qui a épousé Othello.

Othe.
I cry you mercy then.
I tooke you for that cunning Whore of Venice,
That married with Othello. You Mistris,

Rentre Émilia.

Enter Æmilia.

À Émilia.
Vous, mistress, — vous qui avez l’office opposé à celui de saint Pierre — et qui gardez la porte de l’enfer !… Vous ! vous ! oui, vous ! — Nous avons fini. Voici de l’argent pour vos peines. — Je vous en prie, tournez la clef et gardez-nous le secret.

That haue the office opposite to Saint Peter,
And keepes the gate of hell. You, you: I you.
We haue done our course: there's money for your paines:
I pray you turne the key, and keepe our counsaile.

Il sort.

Exit.

ÉMILIA.
— Hélas ! qu’a donc dans l’esprit ce gentilhomme ? — Comment êtes-vous, madame ? — Comment êtes-vous, ma bonne maîtresse ?

Æmil.
Alas, what do's this Gentleman conceiue?
How do you Madam? how do you my good Lady?

DESDÉMONA.
— À moitié assoupie, je crois.

Des.
Faith, halfe a sleepe.

ÉMILIA.
— Bonne madame, qu’a donc monseigneur ?

Æmi.
Good Madam,
What's the matter with my Lord?

DESDÉMONA.
— Qui ?

Des.
With who?

ÉMILIA.
Eh bien, monseigneur, madame.

Æmil.
Why, with my Lord, Madam?

DESDÉMONA.
— Qui est-ce, ton seigneur ?

Des.
Who is thy Lord?

ÉMILIA.
Celui qui est le vôtre, chère maîtresse.

Æmil.
He that is yours, sweet Lady.

DESDÉMONA.
— Je n’en ai pas ; ne me parle pas, Émilia. — Je ne puis pleurer, et je n’ai pas d’autre réponse — que celle qui fondrait en eau… Je t’en prie, cette nuit, — mets à mon lit mes draps de noce, n’oublie pas… — Et fais venir ton mari ici.

Des.
I haue none: do not talke to me, Æmilia,
I cannot weepe: nor answeres haue I none,
But what should go by water. Prythee to night,
Lay on my bed my wedding sheetes, remember,
And call thy husband hither.

ÉMILIA.
Voilà bien du changement, en vérité.

Æmil.
Heere's a change indeed.

Elle sort.

Exit.

DESDÉMONA.
— Il était juste que je fusse traitée ainsi, très-juste. — Comment me suis-je conduite de façon à lui inspirer — le plus petit soupçon d’un si grand crime ?

Des.
'Tis meete I should be vs'd so: very meete.
How haue I bin behau'd, that he might sticke
The small'st opinion on my least misvse?

Émilia rentre avec Iago.

Enter Iago, and Æmilia.

IAGO.
— Quel est votre bon plaisir, madame ? Qu’avez-vous ?

Iago.
What is your pleasure Madam?
How is't with you?

DESDÉMONA.
— Je ne puis le dire. Car ceux qui élèvent de petits enfants — le font par des moyens doux et des tâches faciles… — Il aurait bien dû me gronder ainsi ; car, ma foi, — je suis une enfant quand on me gronde.

Des.
I cannot tell: those that do teach yong Babes
Do it with gentle meanes, and easie taskes.
He might haue chid me so; for in good faith
I am a Child to chiding.

IAGO.
Qu’y a-t-il, madame ?

Iago.
What is the matter Lady?

ÉMILIA.
— Hélas, Iago ! Monseigneur l’a traitée de… putain. — Il a déversé sur elle tant d’outrages et de termes accablants — qu’un cœur honnête ne peut les supporter.

Æmil.
Alas (Iago) my Lord hath so bewhor'd her,
Throwne such dispight, and heauy termes vpon her
That true hearts cannot beare it.

DESDÉMONA.
— Suis-je donc… ce nom-là, Iago ?

Des.
Am I that name, Iago?

IAGO.
Quel nom, belle dame ?

Iago.
What name, (faire Lady?)

DESDÉMONA.
— Le nom qu’elle répète et que mon mari dit que je suis.

Des.
Such as she said my Lord did say I was.

ÉMILIA.
— Il l’a appelée putain ! Un mendiant, dans son ivresse, — n’appliquerait pas de pareils termes à sa caillette.

Æmil.
He call'd her whore: a Begger in his drinke:
Could not haue laid such termes vpon his Callet.

IAGO.
— Pourquoi a-t-il fait cela ?

Iago.
Why did he so?

DESDÉMONA, sanglotant.
— Je ne sais pas ; Je suis sûre que je ne suis pas ce qu’il dit.

Des.
I do not know: I am sure I am none such.

IAGO.
— Ne pleurez pas ! ne pleurez pas ! Hélas ! quel jour !

Iago.
Do not weepe, do not weepe: alas the day.

ÉMILIA.
— N’a-t-elle renoncé à tant de nobles alliances, — à son père, à son pays et à ses amis, — que pour être appelée putain ? N’y a-t-il pas là de quoi pleurer ?

Æmil.
Hath she forsooke so many Noble Matches?
Her Father? And her Country? And her Friends?
To be call'd Whore? Would it not make one weepe?

DESDÉMONA.
— Telle est ma misérable destinée !

Des.
It is my wretched Fortune.

IAGO.
Malheur à lui pour cela ! — D’où lui vient cet accès ?

Iago.
Beshrew him for't:
How comes this Tricke vpon him?

DESDÉMONA.
Ah ! le ciel le sait.

Des.
Nay, Heauen doth know.

ÉMILIA.
— Je veux être pendue si quelque éternel coquin, — quelque scélérat affairé et insidieux, — quelque maroufle flagorneur et fourbe n’a pas, pour obtenir quelque emploi, — imaginé cette calomnie ! Je veux être pendue si cela n’est pas.

Æmi.
I will be hang'd, if some eternall Villaine,
Some busie and insinuating Rogue,
Some cogging, cozening Slaue, to get some Office,
Haue not deuis'd this Slander: I will be hang'd else.

IAGO.
— Fi ! Il n’existe pas un pareil homme : c’est impossible.

Iago.
Fie, there is no such man: it is impossible.

DESDÉMONA.
— S’il en existe un pareil, que le ciel lui pardonne !

Des.
If any such there be, Heauen pardon him.

ÉMILIA, avec véhémence.
— Que la potence l’absolve et que l’enfer lui ronge les os ! — Pourquoi monseigneur la traiterait-il ainsi ? Quel visiteur assidu reçoit-elle ? — En quel lieu ? à quel moment ?… Quelle apparence ? quelle vraisemblance ?… — Le More est abusé par quelque affreux manant, — par quelque grossier manant, par quelque drôle immonde. — Ô ciel, que ne dénonces-tu de tels misérables ! — Que ne mets-tu dans toute main honnête un fouet — pour chasser l’infâme, tout nu, à travers le monde, — de l’orient à l’occident !

Æmil.
A halter pardon him:
And hell gnaw his bones.
Why should he call her Whore?
Who keepes her companie?
What Place? What Time?
What Forme? What liklyhood?
The Moore's abus'd by some most villanous Knaue,
Some base notorious Knaue, some scuruy Fellow.
Oh Heauens, that such companions thou'd'st vnfold,
And put in euery honest hand a whip
To lash the Rascalls naked through the world,
Euen from the East to th'West.

IAGO, à Émilia.
Que les passants ne vous entendent pas !

Iago.
Speake within doore.

ÉMILIA.
— Oh ! malédiction sur cet homme ! C’était quelque écuyer de même ordre — qui vous avait mis l’esprit à l’envers — et vous avait fait suspecter quelque chose entre le More et moi.

Æmil.
Oh fie vpon them: some such Squire he was
That turn'd your wit, the seamy-side without,
And made you to suspect me with the Moore.

IAGO.
— Vous êtes une folle, allez !

Iago.
You are a Foole: go too.

DESDÉMONA.
Ô bon Iago, — que ferai-je pour regagner mon mari ? — Mon bon ami, va le chercher ; car, par la lumière du ciel, — je ne sais comment je l’ai perdu… Me voici à genoux : — si jamais ma volonté a péché contre son amour, — soit par parole, soit par pensée, soit par action positive ; — si jamais mon regard, mon oreille, aucun de mes sens — a été charmé par quelque autre apparition que lui ; — si je cesse à présent, si j’ai jamais cessé, — si (m’eût-il jetée dans les misères — du divorce) je cesse jamais de l’aimer tendrement, — que la consolation se détourne de moi !… L’injustice peut beaucoup, — et son injustice peut détruire ma vie, — mais jamais elle n’altérera mon amour. Je ne peux pas dire… putain ! — Cela me fait horreur, rien que de prononcer le mot ; — quant à faire l’acte qui me mériterait ce surnom, — non, la masse des vanités de ce monde ne m’y déciderait pas.

Des.
Alas Iago,
What shall I do to win my Lord againe?
Good Friend, go to him: for by this light of Heauen,
I know not how I lost him. Heere I kneele:
If ere my will did trespasse 'gainst his Loue,
Either in discourse of thought, or actuall deed,
Or that mine Eyes, mine Eares, or any Sence
Delighted them: or any other Forme.
Or that I do not yet, and euer did,
And euer will, (though he do shake me off
To beggerly diuorcement) Loue him deerely,
Comfort forsweare me. Vnkindnesse may do much,
And his vnkindnesse may defeat my life,
But neuer taynt my Loue. I cannot say Whore,
It do's abhorre me now I speake the word,
To do the Act, that might the addition earne,
Not the worlds Masse of vanitie could make me.

IAGO.
— Je vous en prie, calmez-vous… Ce n’est qu’une boutade. — Des affaires d’État l’irritent, — et c’est à vous qu’il s’en prend.

Iago.
I pray you be content: 'tis but his humour:
The businesse of the State do's him offence.

DESDÉMONA.
— Oh ! si ce n’était que cela !

Des.
If 'twere no other.

IAGO.
Ce n’est que cela, je vous assure.
Fanfares.
— Écoutez ! ces instruments sonnent l’heure du souper, — et les nobles messagers de Venise y assistent. — Rentrez et ne pleurez plus. Tout ira bien.

Iago.
It is but so, I warrant,
Hearke how these Instruments summon to supper:
The Messengers of Venice staies the meate,
Go in, and weepe not: all things shall be well.
Exeunt Desdemona and Æmilia.

Tous sortent.

Iago et Roderigo se rencontrent.

Enter Rodorigo.

IAGO.
Comment va, Roderigo ?

How now Rodorigo?

RODERIGO.
Je ne trouve pas que tu agisses loyalement envers moi.

Rod.
I do not finde
That thou deal'st iustly with me.

IAGO.
Qu’ai-je fait de déloyal ?

Iago.
What in the contrarie?

RODERIGO.
Chaque jour tu m’éconduis avec un nouveau prétexte, Iago ; et, je m’en aperçois maintenant, tu éloignes de moi toutes les chances, loin de me fournir la moindre occasion d’espoir ; en vérité, je ne le supporterai pas plus longtemps ; et même je ne suis plus disposé à tolérer paisiblement ce que j’ai eu la bêtise de souffrir jusqu’ici.

Rodori.
Euery day thou dafts me with some deuise Iago, and rather, as it seemes to me now, keep'st from me all conueniencie, then suppliest me with the least aduantage of hope: I will indeed no longer endure it. Nor am I yet perswaded to put vp in peace, what already I haue foolishly suffred.

IAGO.
Voulez-vous m’écouter, Roderigo ?

Iago.
Will you heare me Rodorigo?

RODERIGO.
Ma foi, je vous ai trop écouté ; car vos paroles et vos actions n’ont entre elles aucune parenté.

Rodori.
I haue heard too much: and your words and
Performances are no kin together.

IAGO.
Vous m’accusez bien injustement.

Iago.
You charge me most vniustly.

RODERIGO.
De rien qui ne soit vrai. J’ai épuisé toutes mes ressources. Les bijoux que vous avez eus de moi pour les offrir à Desdémona auraient à demi corrompu une vestale. Vous m’avez dit qu’elle les avait reçus, et vous m’avez rapporté le consolant espoir d’une faveur et d’une récompense prochaine ; mais je ne vois rien encore.

Rodo.
With naught but truth: I haue wasted my selfe out of my meanes. The Iewels you haue had from me to deliuer Desdemona, would halfe haue corrupted a Votarist. You haue told me she hath receiu'd them, and return'd me expectations and comforts of sodaine respect, and acquaintance, but I finde none.

IAGO.
Bien, continuez ! Fort bien !

Iago.
Well, go too: very well.

RODERIGO.
Fort bien ! Continuez ! Je ne puis continuer, l’homme, et ce n’est pas fort bien. Par cette main levée, je dis que c’est fort laid et je commence à trouver que je suis dupe.

Rod.
Very well, go too: I cannot go too, (man) nor tis not very well. Nay I think it is scuruy: and begin to finde my selfe fopt in it.

IAGO.
Fort bien !

Iago.
Very well.

RODERIGO.
Je vous dis que ce n’est pas fort bien ! Je me ferai connaître à Desdémona. Si elle me rend mes bijoux, j’abandonne ma poursuite, et je me repens de mes sollicitations illégitimes. Sinon, soyez sûr que je réclamerai de vous satisfaction.

Rodor.
I tell you, 'tis not very well: I will make my selfe knowne to Desdemona. If she will returne me my Iewels, I will giue ouer my Suit, and repent my vnlawfull solicitation. If not, assure your selfe, I will seeke satisfaction of you.

IAGO.
Avez-vous tout dit ?

Iago.
You haue said now.

RODERIGO.
Oui, et je n’ai rien dit que je ne sois hautement résolu à faire.

Rodo.
I: and said nothing but what I protest intendment of doing.

IAGO.
Comment ! mais je vois qu’il y a de la fougue en toi ; et même, à dater de ce moment, je fonde sur toi une opinion meilleure que jamais. Donne-moi ta main, Roderigo. Tu as pris contre moi un juste déplaisir ; mais pourtant je proteste que j’ai agi dans ton affaire avec la plus grande droiture.

Iago.
Why, now I see there's mettle in thee: and euen from this instant do build on thee a better opinion then euer before: giue me thy hand Rodorigo. Thou hast taken against me a most iust exception: but yet I protest I haue dealt most directly in thy Affaire.

RODERIGO.
Il n’y a pas paru.

Rod.
It hath not appeer'd.

IAGO.
J’accorde, en vérité, qu’il n’y a pas paru ; et ta défiance n’est pas dénuée d’esprit ni de jugement. Mais, Roderigo, si tu as vraiment en toi ce que j’ai de meilleures raisons que jamais de te croire, c’est-à-dire de la résolution, du courage et de la valeur, que cette nuit même le montre ! Et si, la nuit prochaine, tu ne possèdes pas Desdémona, enlève-moi de ce monde par un guet-apens, et imagine pour ma mort toutes les tortures.

Iago.
I grant indeed it hath not appeer'd: and your suspition is not without wit and iudgement. But Rodorigo, if thou hast that in thee indeed, which I haue greater reason to beleeue now then euer (I meane purpose, Courage, and Valour) this night shew it. If thou the next night following enioy not Desdemona, take me from this world with Treacherie, and deuise Engines for my life.

RODERIGO.
Voyons, de quoi s’agit-il ? Est-ce dans les limites de la raison et du possible ?

Rod.
Well: what is it? Is it within, reason and compasse?

IAGO.
Seigneur, il est arrivé des ordres exprès de Venise pour mettre Cassio à la place d’Othello.

Iago.
Sir, there is especiall Commission come from Venice to depute Cassio in Othello's place.

RODERIGO.
Vraiment ! Alors, Othello et Desdémona retournent à Venise.

Rod.
Is that true? Why then Othello and Desdemona returne againe to Venice.

IAGO.
Oh ! non. Il va en Mauritanie, et il emmène avec lui la belle Desdémona, à moins que son séjour ici ne soit prolongé par quelque accident ; or, il ne peut y en avoir de plus décisif que l’éloignement de Cassio.

Iago.
Oh no: he goes into Mauritania and taketh away with him the faire Desdemona, vnlesse his abode be lingred heere by some accident. Wherein none can be so determinate, as the remouing of Cassio.

RODERIGO.
Qu’entendez-vous par son éloignement ?

Rod.
How do you meane remouing him?

IAGO.
Eh bien ! le rendre incapable de remplacer Othello : lui faire sauter la cervelle.

Iago.
Why, by making him vncapable of Othello's place: knocking out his braines.

RODERIGO.
Et c’est là ce que vous voulez que je fasse ?

Rod.
And that you would haue me to do.

IAGO.
Oui, si vous osez vous rendre à vous-même service et justice. Il soupe cette nuit avec une drôlesse, et je dois aller le rejoindre : il ne sait rien encore de son honorable promotion. Si vous voulez le guetter à sa sortie de la maison (je ferai en sorte qu’elle ait lieu entre minuit et une heure), vous pourrez l’assaillir à votre aise ; je serai tout près pour seconder votre attaque, et il tombera entre nous deux… Allons ! ne restez pas ébahi, mais marchez avec moi. Je vous montrerai si bien la nécessité de sa mort que vous vous croirez tenu de la hâter. Il est maintenant tout à fait l’heure de souper et la nuit s’avance rapidement. À l’œuvre.

Iago.
I: if you dare do your selfe a profit, and a right. He sups to night with a Harlotry: and thither will I go to him. He knowes not yet of his Honourable Fortune, if you will watch his going thence (which I will fashion to fall out betweene twelue and one) you may take him at your pleasure. I will be neere to second your Attempt, and he shall fall betweene vs. Come, stand not amaz'd at it, but go along with me: I will shew you such a necessitie in his death, that you shall thinke your selfe bound to put it on him. It is now high supper time: and the night growes to wast. About it.

RODERIGO.
Je veux entendre de nouvelles raisons pour me décider.

Rod.
I will heare further reason for this.

IAGO.
Vous serez satisfait.

Iago.
And you shalbe satisfi'd.

Ils sortent.

Exeunt.