Dracula |
Dracula |
de Bram Stoker |
by Bram Stoker |
traduction de Ève et Lucie Paul-Margueritte
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1897 |
Chapitre XVII |
Chapter XVII |
Journal du Dr Seward (Suite) |
Dr. Seward's Diary—continued. |
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Lorsque nous arrivâmes au Berkeley Hotel, un télégramme y attendait Van Helsing. |
When we arrived at the Berkeley Hotel, Van Helsing found a telegram waiting for him:— |
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« J’arrive par le train. Jonathan est à Whitby. Nouvelle importante. Mina Harker. » |
"Am coming up by train. Jonathan at Whitby. Important news.—Mina Harker." |
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Le professeur était ravi. — Ah ! Cette étonnante madame Mina ! fit-il. La perle des femmes ! Mais elle arrive et, moi, il m’est impossible de l’attendre. Il faudra bien qu’elle aille chez vous, mon cher John, et vous irez la chercher à la gare. Nous allons lui télégraphier, de sorte qu’elle en soit avertie. |
The Professor was delighted. "Ah, that wonderful Madam Mina," he said, "pearl among women! She arrive, but I cannot stay. She must go to your house, friend John. You must meet her at the station. Telegraph her en route, so that she may be prepared." |
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Cela fait, il prit une tasse de thé tout en me parlant du journal qu’avait tenu Jonathan Harker lors de son séjour à l’étranger ; il m’en donna une copie dactylographiée, de même qu’une copie du journal de Mrs Harker — journal écrit à Whitby. — Emportez-les, me dit-il, et lisez-les très attentivement. Quand je reviendrai, demain soir, vous en connaîtrez donc tous les détails, et nous serons alors à même d’entreprendre nos recherches. Ces feuillets, prenez-en soin ; ils contiennent des trésors. Je vous en préviens, dès maintenant, vous aurez besoin de toute la foi dont vous êtes capable, oui, même vous qui avez pourtant vécu aujourd’hui l’expérience qui vous paraît sans doute la plus extraordinaire et la plus incroyable de toutes celles qu’on pourrait imaginer. L’histoire racontée ici — et il posa gravement la main sur le paquet de feuilles — peut être, pour vous, pour moi, et pour beaucoup d’autres, le commencement de la fin ; ou bien, elle peut sonner le glas du non-mort qui dévaste la terre. Lisez-la entièrement, je vous prie, sans rien négliger ; et si vous pouvez nous éclairer en y ajoutant l’une ou l’autre chose que vous-même avez observée, faites-le, car tout, ici, est de la plus haute importance ! Vous-même avez tenu un journal où vous avez consigné plus d’un fait surprenant, n’est-ce pas ? Ensemble, dans quelques jours, nous reverrons tout cela. Il se prépara alors à partir et, bientôt, se fit conduire à Liverpool Street. De mon côté, je pris le chemin de Paddington, où je devais rencontrer Mrs Harker. J’y fus un quart d’heure environ avant l’arrivée du train. |
When the wire was despatched he had a cup of tea; over it he told me of a diary kept by Jonathan Harker when abroad, and gave me a typewritten copy of it, as also of Mrs. Harker's diary at Whitby. "Take these," he said, "and study them well. When I have returned you will be master of all the facts, and we can then better enter on our inquisition. Keep them safe, for there is in them much of treasure. You will need all your faith, even you who have had such an experience as that of to-day. What is here told," he laid his hand heavily and gravely on the packet of papers as he spoke, "may be the beginning of the end to you and me and many another; or it may sound the knell of the Un-Dead who walk the earth. Read all, I pray you, with the open mind; and if you can add in any way to the story here told do so, for it is all-important. You have kept diary of all these so strange things; is it not so? Yes! Then we shall go through all these together when we meet." He then made ready for his departure, and shortly after drove off to Liverpool Street. I took my way to Paddington, where I arrived about fifteen minutes before the train came in. |
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La foule commençait à se disperser, après avoir, comme toujours, envahi en groupes serrés le quai d’arrivée. Et déjà, je commençais à craindre d’avoir laissé passer celle que je cherchais quand une jeune femme, jolie, délicate, s’avança vers moi et me demanda, après m’avoir dévisagé d’un rapide coup d’œil : — Docteur Seward, n’est-ce pas ? |
The crowd melted away, after the bustling fashion common to arrival platforms; and I was beginning to feel uneasy, lest I might miss my guest, when a sweet-faced, dainty-looking girl stepped up to me, and, after a quick glance, said: "Dr. Seward, is it not?" |
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— Mrs Harker ? fis-je à mon tour. Et elle me tendit la main. |
"And you are Mrs. Harker!" I answered at once; whereupon she held out her hand. |
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— Je vous ai reconnu d’après le portrait que la pauvre chère Lucy… Elle s’interrompit, en rougissant. |
"I knew you from the description of poor dear Lucy; but———" She stopped suddenly, and a quick blush overspread her face. |
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Je me sentis rougir moi-même, ce qui nous mit à l’aise tous les deux, car c’était comme une réponse tacite à ce qu’elle venait de rappeler. Je pris ses bagages, dont une machine à écrire, et nous nous dirigeâmes vers le métro qui devait nous conduire à Fenchurch Street. Mais auparavant, j’avais télégraphié à ma gouvernante afin qu’elle prépare un appartement pour Mrs Harker. |
The blush that rose to my own cheeks somehow set us both at ease, for it was a tacit answer to her own. I got her luggage, which included a typewriter, and we took the Underground to Fenchurch Street, after I had sent a wire to my housekeeper to have a sitting-room and bedroom prepared at once for Mrs. Harker. |
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Nous arrivâmes chez moi à l’heure prévue. Mrs Harker savait, naturellement, qu’il s’agissait d’une maison d’aliénés ; toutefois, je vis parfaitement qu’elle ne put s’empêcher de frissonner tandis que nous franchissions le seuil. |
In due time we arrived. She knew, of course, that the place was a lunatic asylum, but I could see that she was unable to repress a shudder when we entered. |
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Elle m’avertit que, si je n’y voyais aucun inconvénient, elle viendrait sans tarder dans mon bureau, car elle avait beaucoup de choses à me dire. C’est donc en l’attendant que j’achève d’enregistrer mon journal sur mon phonographe. Je n’ai pas encore eu le loisir de lire les papiers que m’a remis Van Helsing, encore qu’ils soient là, sur ma table, devant moi. Il me faut pourtant trouver le temps de les parcourir et, à cette fin, chercher à intéresser Mrs Harker à l’une ou l’autre chose. Elle ne sait pas combien le temps est précieux, ni quelle tâche nous attend ! Je dois prendre garde à ne point l’effrayer. La voici. |
She told me that, if she might, she would come presently to my study, as she had much to say. So here I am finishing my entry in my phonograph diary whilst I await her. As yet I have not had the chance of looking at the papers which Van Helsing left with me, though they lie open before me. I must get her interested in something, so that I may have an opportunity of reading them. She does not know how precious time is, or what a task we have in hand. I must be careful not to frighten her. Here she is! |
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Dès que j’eus fait un brin de toilette, je descendis au cabinet du Dr Seward. Je m’arrêtai un instant avant de frapper à la porte, car il me sembla que le docteur s’entretenait avec quelqu’un. Pourtant, comme il m’avait priée de descendre le plus vite possible, je frappai. Il répondit aussitôt : « Entrez ! » et je poussai la porte. À ma grande surprise, il était seul ; mais je vis sur sa table, devant lui, ce que je devinai tout de suite être un phonographe : je n’en avais jamais vu encore — seulement on m’avait décrit l’appareil. Et je fus vivement intéressée. |
Mina Harker's Journal.
To my intense surprise, there was no one with him. He was quite alone, and on the table opposite him was what I knew at once from the description to be a phonograph. I had never seen one, and was much interested. |
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— J’espère que je ne vous ai pas fait attendre, dis-je. Mais j’étais à la porte, et comme je vous entendais parler, j’ai cru que vous n’étiez pas seul. |
"I hope I did not keep you waiting," I said; "but I stayed at the door as I heard you talking, and thought there was some one with you." |
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— Oh ! répondit-il en souriant, j’enregistrais mon journal. |
"Oh," he replied with a smile, "I was only entering my diary." |
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— Votre journal ? lui demandai-je, fort étonnée. |
"Your diary?" I asked him in surprise. |
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— Oui. Ici, dit-il en posant la main sur le phonographe. |
"Yes," he answered. "I keep it in this." As he spoke he laid his hand on the phonograph. I felt quite excited over it, and blurted out:— |
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— Quoi ? m’écriai-je avec enthousiasme, mais c’est bien mieux encore que la sténographie ! Puis-je entendre quelque chose ? |
"Why, this beats even shorthand! May I hear it say something?" |
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— Certainement, répondit-il avec empressement. Il se levait déjà pour mettre l’appareil en marche, mais il n’en fit rien et il parut soudain contrarié. |
"Certainly," he replied with alacrity, and stood up to put it in train for speaking. Then he paused, and a troubled look overspread his face. |
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— C’est que, reprit-il en hésitant, je n’ai, jusqu’ici, enregistré que mon journal ; et comme celui-ci ne concerne que mes malades… ou à peu près… il serait peut-être gênant… c’est-à-dire… je veux dire… Il n’acheva point, et j’essayai de le tirer d’embarras. |
"The fact is," he began awkwardly, "I only keep my diary in it; and as it is entirely—almost entirely—about my cases, it may be awkward—that is, I mean——" He stopped, and I tried to help him out of his embarrassment:— |
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— Vous avez assisté Lucy dans ses derniers moments, lui dis-je. Faites-moi entendre ce qui concerne sa mort, car j’aime être au courant de tout, tout ce qui la concerne. Elle était ma plus chère amie. |
"You helped to attend dear Lucy at the end. Let me hear how she died; for all that I know of her, I shall be very grateful. She was very, very dear to me." |
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Je fus très étonnée quand il me répondit, l’horreur peinte sur le visage : |
To my surprise, he answered, with a horrorstruck look in his face:— |
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— Vous faire entendre ce qui s’est passé lors de sa mort ? Pas pour un empire ! |
"Tell you of her death? Not for the wide world!" |
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— Pourquoi pas ? insistai-je, éprouvant soudain une terrible angoisse. Il ne répondit pas tout de suite ; je compris qu’il essayait de trouver un prétexte. |
"Why not?" I asked, for some grave, terrible feeling was coming over me. Again he paused, and I could see that he was trying to invent an excuse. At length he stammered out:— |
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— Voyez-vous, dit-il enfin, il me serait difficile de choisir une partie de mon journal plutôt qu’une autre… Tandis qu’il parlait, une idée dut lui traverser l’esprit, car il poursuivit sur un ton différent, avec une simplicité dont il ne se rendait pas compte lui-même, et avec une naïveté d’enfant : — C’est vrai, ma parole ! C’est vrai, cela ! Je ne pus m’empêcher de sourire, ce qu’il remarqua. — Cette fois, je me suis trahi ! Mais, reprit-il, savez-vous que, durant tous ces mois pendant lesquels j’ai enregistré mon journal, pas une seule fois je ne me suis demandé comment, au besoin, j’en retrouverais telle ou telle partie ? À ce moment, j’avais décidé dans mon for intérieur que le journal d’un médecin qui avait soigné Lucy pourrait ajouter quelque chose à ce que nous savions déjà à propos de ce monstre ; aussi proposai-je sans hésiter : |
"You see, I do not know how to pick out any particular part of the diary." Even while he was speaking an idea dawned upon him, and he said with unconscious simplicity, in a different voice, and with the naïvete of a child: "That's quite true, upon my honour. Honest Indian!" I could not but smile, at which he grimaced. "I gave myself away that time!" he said. "But do you know that, although I have kept the diary for months past, it never once struck me how I was going to find any particular part of it in case I wanted to look it up?" By this time my mind was made up that the diary of a doctor who attended Lucy might have something to add to the sum of our knowledge of that terrible Being, and I said boldly:— |
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— Dans ce cas, docteur, vous devriez me le laisser transcrire entièrement à la machine. Il devint pâle comme un mort, et s’écria : |
"Then, Dr. Seward, you had better let me copy it out for you on my typewriter." He grew to a positively deathly pallor as he said:— |
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— Non ! Non ! Non ! Pour rien au monde, je ne vous laisserais connaître cette horrible histoire ! |
"No! no! no! For all the world, I wouldn't let you know that terrible story!" |
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Donc, elle était horrible, cette histoire. J’en avais eu l’intuition. Pensive, je laissai mes regards parcourir la pièce, cherchant inconsciemment un objet qui pût m’aider d’une manière ou d’une autre, et ils s’arrêtèrent sur un gros paquet de feuilles dactylographiées, posé sur le bureau. Les yeux du docteur suivirent mon regard, virent ce que je regardais et, alors, j’eus l’impression qu’il allait mieux comprendre mon intention. |
Then it was terrible; my intuition was right! For a moment I thought, and as my eyes ranged the room, unconsciously looking for something or some opportunity to aid me, they lit on a great batch of typewriting on the table. His eyes caught the look in mine, and, without his thinking, followed their direction. As they saw the parcel he realised my meaning. |
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— Vous ne me connaissez pas, fis-je. Lorsque vous aurez lu tout cela — mon propre journal et celui de mon mari que j’ai l’un et l’autre recopiés à la machine —, vous saurez mieux qui je suis. Je n’ai jamais hésité à me donner tout entière à cette cause ; mais, naturellement, vous ne me connaissez pas… pas encore… et je ne peux pas espérer que vous ayez confiance en moi. |
"You do not know me," I said. "When you have read those papers—my own diary and my husband's also, which I have typed—you will know me better. I have not faltered in giving every thought of my own heart in this cause; but, of course, you do not know me—yet; and I must not expect you to trust me so far." |
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La pauvre Lucy avait raison, le Dr Seward est certainement un homme admirable. Il se leva, alla ouvrir un grand tiroir où étaient rangés plusieurs cylindres de métal, creux et recouverts de cire noire. |
He is certainly a man of noble nature; poor dear Lucy was right about him. He stood up and opened a large drawer, in which were arranged in order a number of hollow cylinders of metal covered with dark wax, and said:— |
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— C’est bien vrai ce que vous dites là, fit-il. Je n’avais pas confiance en vous parce que je ne vous connaissais pas. Mais, maintenant, je vous connais. Et laissez-moi vous dire que j’aurais dû vous connaître depuis longtemps. Je sais que Lucy vous avait parlé de moi ; elle m’avait aussi parlé de vous. Puis-je faire la seule réparation qui est en mon pouvoir ? Prenez ces cylindres, et écoutez ce qu’ils ont à vous raconter. Les six premiers me concernent personnellement, et il n’y a rien là qui puisse vous épouvanter. Seulement, vous me connaîtrez mieux après les avoir entendus. À ce moment-là, le dîner sera prêt. De mon côté, je vais lire ces documents, afin de comprendre mieux certaines choses… Lui-même porta le phonographe dans le petit salon attenant à ma chambre et le mit en marche. Et maintenant, je vais apprendre, j’en suis sûre, quelque chose d’amusant : l’autre version d’une histoire d’amour dont j’ai eu un premier aperçu. |
"You are quite right. I did not trust you because I did not know you. But I know you now; and let me say that I should have known you long ago. I know that Lucy told you of me; she told me of you too. May I make the only atonement in my power? Take the cylinders and hear them—the first half-dozen of them are personal to me, and they will not horrify you; then you will know me better. Dinner will by then be ready. In the meantime I shall read over some of these documents, and shall be better able to understand certain things." He carried the phonograph himself up to my sitting-room and adjusted it for me. Now I shall learn something pleasant, I am sure; for it will tell me the other side of a true love episode of which I know one side already. . . . |
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J’étais à ce point absorbé par la lecture de ces deux journaux — celui de Jonathan Harker et celui de sa femme — que je ne m’aperçus pas que le temps passait. Et comme Mrs Harker n’était pas encore descendue lorsque la servante vint annoncer le dîner, je lui dis que cette dame était sans doute fatiguée du voyage et qu’on attendrait une heure encore avant de servir. Je continuai donc ma lecture. Je venais de lire la dernière ligne du journal de Mrs Harker, quand celle-ci entra. Elle me parut aussi charmante que sur le quai de la gare, mais à présent elle avait l’air très triste, et les yeux rouges. Dieu sait que j’avais eu, les derniers temps, des raisons de verser des larmes, mais ces larmes qui m’eussent soulagé m’avaient toujours été refusées ; aussi, voir ces doux yeux encore brillants de pleurs m’émut profondément. |
Dr. Seward's Diary.
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— J’ai bien peur de vous avoir fait beaucoup de peine, lui dis-je lentement. |
"I greatly fear I have distressed you." |
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— Mais non, mais non… fit-elle. Seulement, j’ai été navrée, plus que je ne saurais jamais vous le dire, en comprenant votre chagrin. Cet appareil est absolument merveilleux, mais tellement cruel ! Il m’a fait connaître et jusque dans leurs accents mêmes, toutes les angoisses par lesquelles vous êtes passé. J’avais l’impression d’entendre une âme implorer dans sa douleur le Dieu tout-puissant. Il ne faut plus que personne, jamais, entende cela ! Voyez, j’ai voulu vous être utile : j’ai transcrit vos récits à la machine, afin que plus personne dorénavant ne perçoive, comme je l’ai fait, les battements de votre cœur. |
"Oh, no, not distressed me," she replied, "but I have been more touched than I can say by your grief. That is a wonderful machine, but it is cruelly true. It told me, in its very tones, the anguish of your heart. It was like a soul crying out to Almighty God. No one must hear them spoken ever again! See, I have tried to be useful. I have copied out the words on my typewriter, and none other need now hear your heart beat, as I did." |
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— Mais personne non plus ne lira mon journal ! Personne, jamais…, répondis-je d’une voix faible. Elle posa sa main sur la mienne et reprit gravement : |
"No one need ever know, shall ever know," I said in a low voice. She laid her hand on mine and said very gravely:— |
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— Si, il le faut ! |
"Ah, but they must!" |
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— Mais pourquoi ? demandai-je. |
"Must! But why?" I asked. |
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— Parce que cela fait partie de cette terrible histoire qu’est la mort de cette pauvre Lucy, et des événements qui l’ont précédée ; parce que dans la lutte que nous allons entreprendre pour débarrasser la terre de ce monstre, il nous est indispensable d’avoir le plus d’éléments et le plus de détails possible. Je pense qu’en écoutant ces enregistrements, j’ai appris plus de choses que vous ne désiriez m’en faire connaître ; mais ils jettent certaines lumières sur le sombre mystère qui nous occupe. Vous permettrez que je vous aide, n’est-ce pas ? Je suis parfaitement au courant du début de cette histoire, et je devine déjà, bien que je n’aie entendu votre journal que jusqu’à la date du 7 septembre seulement, quels malheurs ont assailli Lucy et comment son terrible destin s’est accompli. Depuis la visite que nous a faite le professeur Van Helsing, Jonathan et moi essayons sans répit d’y voir plus clair. Mon mari est parti pour Whitby afin de recueillir d’autres renseignements, et il revient dès demain. Nous ne devons avoir aucun secret l’un pour l’autre ; en travaillant tous ensemble et en pleine confiance, nous serons certainement plus forts pour mener à bien notre entreprise que si l’un de nous était tenu dans l’ignorance de ce que nous devons tous savoir. Dans son regard, je lisais un touchant désir de n’être pas déçue et, en même temps, elle montrait tant de courage et de résolution que je tins à la rassurer aussitôt. — Je ne puis que respecter votre volonté, répondis-je. Dieu me pardonne si je me trompe ! Vous avez encore à apprendre d’horribles choses ! Mais puisque vous en savez déjà tant sur la maladie de notre pauvre Lucy, je comprends que vous ne vouliez pas en ignorer la suite. À vrai dire, lorsque vous aurez tout entendu… oui, tout à la fin… vous vous sentirez un peu tranquillisée… Maintenant, allons dîner. Nous aurons besoin de toutes nos forces. Après le repas, vous apprendrez le reste et je répondrai à chacune de vos questions, si certaines choses vous paraissent obscures bien que, pour nous qui les avons vécues, elles soient évidentes. |
"Because it is a part of the terrible story, a part of poor dear Lucy's death and all that led to it; because in the struggle which we have before us to rid the earth of this terrible monster we must have all the knowledge and all the help which we can get. I think that the cylinders which you gave me contained more than you intended me to know; but I can see that there are in your record many lights to this dark mystery. You will let me help, will you not? I know all up to a certain point; and I see already, though your diary only took me to 7 September, how poor Lucy was beset, and how her terrible doom was being wrought out. Jonathan and I have been working day and night since Professor Van Helsing saw us. He is gone to Whitby to get more information, and he will be here tomorrow to help us. We need have no secrets amongst us; working together and with absolute trust, we can surely be stronger than if some of us were in the dark." She looked at me so appealingly, and at the same time manifested such courage and resolution in her bearing, that I gave in at once to her wishes. "You shall," I said, "do as you like in the matter. God forgive me if I do wrong! There are terrible things yet to learn of; but if you have so far travelled on the road to poor Lucy's death, you will not be content, I know, to remain in the dark. Nay, the end—the very end—may give you a gleam of peace. Come, there is dinner. We must keep one another strong for what is before us; we have a cruel and dreadful task. When you have eaten you shall learn the rest, and I shall answer any questions you ask—if there be anything which you do not understand, though it was apparent to us who were present." |
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Après le dîner, j’ai accompagné le Dr Seward dans son cabinet. Il était allé au petit salon reprendre le phonographe, et j’avais descendu ma machine à écrire. Il m’installa confortablement dans un fauteuil, posa l’appareil près de moi en sorte que je pusse le toucher sans me lever, et m’en expliqua le mécanisme qui devait l’arrêter si, à un moment ou l’autre, je désirais me reposer un peu. Lui-même, désireux que je me sente parfaitement à mon aise, s’assit en me tournant le dos, et prit un livre. Je mis le phonographe en marche. |
Mina Harker's Journal.
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Lorsque j’eus entendu l’effroyable histoire de la mort de Lucy et de tout ce qui se passa ensuite, je me laissai retomber au fond de mon fauteuil, toutes mes forces m’abandonnant. Heureusement, je ne suis pas sujette aux évanouissements. Néanmoins, le Dr Seward s’empressa d’aller prendre dans le buffet un carafon de brandy dont il me fit boire quelques gorgées, ce qui, presque aussitôt, me remit. Mais je restais bouleversée, et si, parmi tant d’horreurs dont je venais d’avoir la révélation, la pensée que ma si chère Lucy connaissait enfin la paix ne m’avait un peu réconfortée, je crois que j’aurais crié d’indignation ; je me serais refusée à admettre ces horreurs, si je n’avais pas été au courant de l’aventure de Jonathan en Transylvanie. En tout cas, je ne savais trop ce qu’il fallait penser de tout cela, et je cherchai à cacher mon embarras en disant au docteur cependant que je découvrais ma machine à écrire : |
When the terrible story of Lucy's death, and—and all that followed, was done, I lay back in my chair powerless. Fortunately I am not of a fainting disposition. When Dr. Seward saw me he jumped up with a horrified exclamation, and hurriedly taking a case-bottle from a cupboard, gave me some brandy, which in a few minutes somewhat restored me. My brain was all in a whirl, and only that there came through all the multitude of horrors, the holy ray of light that my dear, dear Lucy was at last at peace, I do not think I could have borne it without making a scene. It is all so wild, and mysterious, and strange that if I had not known Jonathan's experience in Transylvania I could not have believed- As it was, I didn't know what to believe, and so got out of my difficulty by attending to something else. I took the cover off my typewriter, and said to Dr. Seward:— |
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— Laissez-moi transcrire tout ce que vous racontez là. Il faut que nous soyons prêts lorsque le Dr Van Helsing arrivera. J’ai averti Jonathan par télégramme : de Whitby, il reviendra ici. Dans cette affaire, les dates importent surtout ; à mon avis, si nous rassemblons tous les éléments, et cela dans un ordre chronologique, nous aurons déjà fait beaucoup. Vous me dites que vous attendez également Lord Godalming et Mr Morris. Eux aussi devront être mis au courant de tout cela dès qu’ils arriveront. Il fît donc à nouveau marcher le phonographe, mais très lentement cette fois, et je commençai à transcrire, en reprenant dès le début des sept cylindres. J’avais l’habitude de la polycopie ; je reproduisis donc le journal en trois exemplaires, ainsi que je l’avais fait pour les autres. Malgré l’heure avancée, le Dr Seward alla voir ses malades ; quand il revint, il s’assit près de moi et se mit à lire, me tenant ainsi compagnie pendant que je travaillais. Vraiment, il est plein d’attentions courtoises ; le monde semble n’être peuplé que d’hommes généreux, encore que, sans aucun doute, il existe des monstres. Avant de me retirer dans ma chambre, je me souvins du passage de son journal où Jonathan parle de l’effarement qu’avait laissé paraître le professeur à la lecture d’un article de journal, à la gare d’Exeter, et, avisant dans un coin une pile de journaux, j’y pris les derniers numéros de la Westminster Gazette et de la Pall Mail Gazette pour monter me coucher. Je me rappelle que le Dailygraph et la Whitby Gazette nous ont été fort utiles pour comprendre les événements terribles qui s’étaient passés à Whitby quand le comte Dracula y avait débarqué ; aussi, vais-je parcourir toutes ces feuilles, espérant y trouver de nouveaux éclaircissements. Je n’ai pas sommeil, et la lecture m’aidera à rester calme. |
"Let me write this all out now. We must be ready for Dr. Van Helsing when he comes. I have sent a telegram to Jonathan to come on here when he arrives in London from Whitby. In this matter dates are everything, and I think that if we get all our material ready, and have every item put in chronological order, we shall have done much. You tell me that Lord Godalming and Mr. Morris are coming too. Let us be able to tell him when they come." He accordingly set the phonograph at a slow pace, and I began to typewrite from the beginning of the seventh cylinder. I used manifold, and so took three copies of the diary, just as I had done with all the rest. It was late when I got through, but Dr. Seward went about his work of going his round of the patients; when he had finished he came back and sat near me, reading, so that I did not feel too lonely whilst I worked. How good and thoughtful he is; the world seems full of good men—even if there are monsters in it. Before I left him I remembered what Jonathan put in his diary of the Professor's perturbation at reading something in an evening paper at the station at Exeter; so, seeing that Dr. Seward keeps his newspapers, I borrowed the files of "The Westminster Gazette" and "The Pall Mall Gazette," and took them to my room. I remember how much "The Dailygraph" and "The Whitby Gazette," of which I had made cuttings, helped us to understand the terrible events at Whitby when Count Dracula landed, so I shall look through the evening papers since then, .and perhaps I shall get some new light. I am not sleepy, and the work will help to keep me quiet. |
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Mr Harker est arrivé à neuf heures ; il avait reçu le télégramme de sa femme au moment de quitter Whitby. À le voir, on devine que c’est un homme extraordinairement intelligent, et énergique. Si son journal dit vrai, et je n’en doute pas si j’en juge par ce que je viens de vivre moi-même de stupéfiant, d’incroyable presque — il est également très courageux. Car il fallait beaucoup de sang-froid pour descendre une seconde fois dans ce caveau. Après avoir lu ce récit, je m’attendais à rencontrer un homme très fort assurément, mais non ce monsieur parfaitement serein et ayant toutes les qualités d’un homme d’affaires, avec qui nous avons déjeuné aujourd’hui. |
Dr. Seward's Diary.
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Plus tard Après le repas, Harker et sa femme sont remontés dans leur chambre et, comme je passais devant leur porte, il y a un instant, j’ai entendu qu’on tapait à la machine. Vraiment, ils sont tenaces ! Selon l’expression de Mrs Harker, ils mettent bout à bout, et dans un ordre chronologique, les moindres bribes de preuves qu’ils possèdent. Harker possède maintenant les lettres échangées entre ceux qui ont reçu les caisses à Whitby et la firme Carter, Paterson & Cie de Londres. Il se propose de lire la transcription dactylographiée que sa femme a faite de mon journal. Je me demande s’ils y trouveront quelque chose qui puisse nous éclairer. Ah ! le voici… |
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Chose étrange, il ne m’était jamais venu à l’esprit que cette maison dont le parc touche au nôtre pouvait être celle qui sert de refuge au comte ! Dieu sait pourtant que le comportement de Renfield aurait dû nous mettre sur la voie. À présent, nous sommes également en possession des lettres relatives à l’achat de la maison. Si nous les avions eues quelques jours plus tôt, nous aurions pu sauver la pauvre Lucy ! Mais assez ! On deviendrait fou !… Harker est toujours en train de travailler. Il m’a dit que, lorsqu’ils descendraient pour le dîner, lui et sa femme seraient à même de nous présenter un récit assez cohérent de tous ces faits. Dans l’intervalle, il serait bon, selon lui, que je voie Renfield puisque, jusqu’ici, il nous a somme toute inconsciemment avertis des allées et venues du comte. Je ne vois pas encore bien la possibilité de la chose, mais peut-être lorsque j’aurai comparé les dates… Il est heureux que Mrs Harker ait recopié mon journal à la machine ; sans cela, nous n’aurions jamais retrouvé ces dates ! Quand j’entrai dans sa chambre, Renfield était tranquillement assis dans un coin et il souriait paisiblement. À ce moment, il me sembla absolument sain d’esprit. Je m’assis et me mis à bavarder avec lui d’un tas de choses ; en me répondant, il faisait preuve d’un réel bon sens. Puis, spontanément, il parla de son retour chez lui — sujet que, à ma connaissance, il n’avait jamais abordé depuis qu’il séjourne ici. Je crois bien que si je n’avais pas eu cette conversation avec Harker et si je n’avais pas lu les lettres maintenant en sa possession, ni revu les dates auxquelles Renfield a eu ses différentes crises, je lui aurais permis de partir après quelques jours à peine de mise en observation. Quoi qu’il en soit, je me demande vraiment ce qui se passe. Toutes ces crises, j’en suis maintenant à peu près convaincu, avaient lieu lorsque le comte se trouvait dans le voisinage. Que signifient donc ses dispositions actuelles ? A-t-il, d’instinct, la certitude que le vampire finira par triompher ? N’oublions pas que lui-même mange les êtres vivants et que, dans ses délires, devant la porte de la chapelle de la maison abandonnée, il parlait toujours du « Maître ». Cela pourrait confirmer nos suppositions. Mais je le laissai bientôt ; il me semble un peu trop lucide pour que l’on puisse sans danger lui poser des questions dont il devinerait le but : se rendre compte de son état. Si jamais il allait se mettre à penser !… Oui, je le laissai. Je me méfie de ses périodes de calme. Aussi ai-je dit au surveillant d’avoir l’œil sur lui et de tenir prête une camisole de force. |
Strange that it never struck me that the very next house might be the Count's hiding-place! Goodness knows that we had enough clues from the conduct of the patient Renfield! The bundle of letters relating to the purchase of the house were with the typescript. Oh, if we had only had them earlier we might have saved poor Lucy! Stop; that way madness lie! Harker has gone back, and is again collating his material. He says that by dinner-time they will be able to show a whole connected narrative. He thinks that in the meantime I should see Renfield, as hitherto he has been a sort of index to the coming and going of the Count. I hardly see this yet, but when I get at the dates I suppose I shall. What a good thing that Mrs. Harker put my cylinders into type! We never could have found the dates otherwise. . . . I found Renfield sitting placidly in his room with his hands folded, smiling benignly. At the moment he seemed as sane as any one I ever saw. I sat down and talked with him on a lot of subjects, all of which he treated naturally. He then, of his own accord, spoke of going home, a subject he has never mentioned to my knowledge during his sojourn here. In fact, he spoke quite confidently of getting his discharge at once. I believe that, had I not had the chat with Harker and read the letters and the dates of his outbursts, I should have been prepared to sign for him after a brief time of observation. As it is, I am darkly suspicious. All those outbreaks were in some way linked with the proximity of the Count. What then does this absolute content mean? Can it be that his instinct is satisfied as to the vampire's ultimate triumph? Stay; he is himself zoophagous, and in his wild ravings outside the chapel door of the deserted house he always spoke of "master." This all seems confirmation of our idea. However, after a while I came away; my friend is just a little too sane at present to make it safe to probe him too deep with questions. He might begin to think, and then—! So I came away. I mistrust these quiet moods of his; so I have given the attendant a hint to look closely after him, and to have a strait-waistcoat ready in case of need. |
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J’écris dans le train qui me ramène à Londres. Quand Mr Billington me fit aimablement savoir qu’il était prêt à me donner tous les renseignements qu’il possédait, je pensai que le mieux, pour moi, était de me rendre à Whitby ; en effet, je voulais alors simplement mais exactement connaître l’endroit de Londres, où avait été expédiée la sinistre cargaison du comte. Plus tard, nous pourrions avoir à nous en occuper. Le fils Billington, un charmant garçon, m’attendait à la gare ; il me conduisit chez son père, où ils avaient décidé que je passerais la nuit. Je fus accueilli avec cette hospitalité propre au Yorkshire : on donne tout à l’invité et on le laisse faire tout ce qu’il veut. Comme chacun savait que j’avais à m’occuper de beaucoup de choses en un temps très court, Mr Billington avait préparé tous les papiers concernant l’expédition des caisses. Je tressaillis quand je reconnus une des lettres que j’avais vues sur la table du comte, à l’époque où j’ignorais encore ses plans diaboliques. Il avait pensé absolument à tout, agi avec précision et méthode. Il avait prévu, semblait-il, chaque obstacle qu’aurait pu rencontrer l’exécution de ses projets. Pour user d’une expression américaine, il « n’avait pris aucun risque », et l’exactitude avec laquelle ses instructions avaient été suivies n’était que le résultat logique du soin qu’il avait mis à préparer toute cette affaire. J’eus la facture sous les yeux et je remarquai tout particulièrement qu’il y était écrit : Cinquante caisses de terre ordinaire, destinée à certaines expériences ; mon hôte me montra également la copie de la lettre adressée à Carter, Paterson & Cie, ainsi que la réponse de cette firme ; et de ces deux lettres, il me remit une copie. Comme c’étaient les seuls renseignements qu’il pouvait me donner, je descendis au port afin d’interroger les gardes-côtes, les employés de la douane et le capitaine du port. Ils eurent tous quelque chose à dire au sujet de l’arrivée insolite de ce bateau mystérieux dont l’histoire appartient déjà à la tradition locale. Aucun d’eux pourtant ne put me donner la moindre explication quant au contenu des caisses, et je dus me contenter de la simple indication lue sur la facture : Cinquante caisses de terre ordinaire. J’allai ensuite trouver le chef de gare, lequel appela aussitôt les hommes qui avaient transporté les caisses. Ils parlaient, eux aussi, de cinquante caisses, et ils n’eurent rien à ajouter, sinon qu’elles étaient « énormes et terriblement lourdes », et que les soulever, c’était un travail qui donnait soif. L’un d’eux fit remarquer que c’était vraiment malheureux qu’aucun gentleman — comme vous, par exemple, monsieur — ne montrât, sous une forme liquide, qu’il appréciait leurs efforts à leur juste valeur. Un autre insista en disant que la soif que le transport de ces caisses leur avait donnée était telle que le temps écoulé depuis lors ne l’avait pas apaisée. Inutile de préciser qu’avant de les quitter, j’eus soin de tarir cette source de reproches. |
Jonathan Harker's Journal.
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Ce chef de gare me remit un mot d’introduction auprès de son collègue de King’s Cross, de sorte que, en arrivant à Londres ce matin, je pus immédiatement lui demander ce qu’il savait sur l’arrivée des fameuses caisses. À son tour, il fit venir les employés qui s’en étaient occupés et ceux-ci me dirent que leur nombre se montait à cinquante. Ici, aucune soif extraordinaire ne s’était manifestée ; cependant, qu’elle fût extraordinaire ou non, à nouveau, je me sentis obligé de désaltérer ces braves gens. |
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De King’s Cross, je gagnai le bureau de Carter, Paterson & Cie, où l’on me reçut très courtoisement. Après avoir recherché le dossier relatif aux transactions, les employés à qui je m’étais adressé téléphonèrent à la succursale de King’s Cross afin d’obtenir des renseignements précis. Les camionneurs qui avaient transporté les caisses venaient de rentrer, et on nous mit tout de suite en rapport ; on avait confié à l’un d’eux la lettre de voiture et les autres documents concernant le transport des caisses jusqu’à Carfax. Ici aussi, leur nombre correspondait à celui indiqué sur la facture ; de plus, les camionneurs se déclarèrent à même de me fournir quelques détails supplémentaires. Mais ces détails, je m’en aperçus bientôt, concernaient seulement le grand inconvénient de ce travail — la poussière — et la soif qu’il engendra. Lorsque j’offris à ces hommes l’occasion de soulager, un peu plus tard et au moyen d’espèces sonnantes et de coupures qui circulent dans le royaume, ce mal salutaire, l’un d’eux s’écria : |
From thence I went on to Carter Paterson's central office, where I met with the utmost courtesy. They looked up the transaction in their day-book and letter-book, and at once telephoned to their King's Cross office for more details. By good fortune, the men who did the teaming were waiting for work, and the official at once sent them over, sending also by one of them the way-bill and all the papers connected with the delivery of the boxes at Carfax. Here again I found the tally agreeing exactly; the carriers' men were able to supplement the paucity of the written words with a few details. These were, I shortly found, connected almost solely with the dusty nature of the job, and of the consequent thirst engendered in the operators. On my affording an opportunity, through the medium of the currency of the realm, of the allaying, at a later period, this beneficial evil, one of the men remarked:— |
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— Cet’ maison, patron, y a pas qu’la poussier’ ! C’est la plus bizarr’ qu’j’ai’ jamais vue ! Parole ! On dirait qu’on n’y est pas entré d’puis cent ans ! Mais la couch’ de poussier’ ! Epaiss’ — comm’ça… qu’nous aurions même pu nous coucher d’ssus et dormir sans nous faire mal aux os ! Et tombant comm’ on dit en ruine, la maison, qu’on y sentirait bien la vieille Jérusalem ! Mais surtout la vieill’ chapelle ! Ça, ça dépasse tout ! Moi et mes camarades, on croyait qu’on en sortirait pas vivant ! Seigneur ! J’n’aurais pas voulu rester là un instant d’plus à la tombée d’la nuit ! |
"That 'ere 'ouse, guv'nor, is the rummiest I ever was in. Blyme! but it ain't been touched sence a hundred years. There was dust that thick in the place that you might have slep' on it without 'urtin' of yer bones; an' the place was that neglected that yer might 'ave smelled ole Jerusalem in it. But the ole chapel—that took the cike, that did! Me and my mate, we thort we wouldn't never git out quick enough. Lor', I wouldn't take less nor a quid a moment to stay there arter dark." |
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Je le croyais volontiers ; et s’il avait su tout ce que je savais, je crois qu’il aurait employé un langage plus expressif encore. |
Having been in the house, I could well believe him; but if he knew what I know, he would, I think, have raised his terms. |
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En tout cas, je suis maintenant certain d’une chose : toutes les caisses arrivées de Varna à Whitby à bord du Demeter furent bien amenées dans la vieille chapelle de Carfax. Il doit y en avoir cinquante, à moins que, depuis lors, on soit venu en reprendre quelques-unes — ce que je crains, après avoir lu le journal du Dr Seward. |
Of one thing I am now satisfied: that all the boxes which arrived at Whitby from Varna in the Demeter were safely deposited in the old chapel at Carfax. There should be fifty of them there, unless any have since been removed—as from Dr. Seward's diary I fear. |
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Je vais essayer de retrouver le camionneur qui emportait les caisses de Carfax quand Renfield l’a attaqué. En suivant cette piste, peut-être apprendrons-nous encore pas mal de choses. |
I shall try to see the carter who took away the boxes from Carfax when Renfield attacked them. By following up this clue we may learn a good deal. |
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Plus tard Nous avons, Mina et moi, travaillé toute la journée, et tous les papiers sont maintenant en ordre. |
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Je me sens si heureuse que je peux à peine contenir ma joie ; c’est sans doute la réaction normale à l’extrême angoisse qui ne me quittait plus : je craignais que toute cette affaire, en rouvrant sa blessure, ne fasse grand mal à Jonathan. Quand il est parti pour Whitby, il paraissait réellement maître de soi mais, pour ma part, j’étais morte de peur. Dieu merci ! Ces démarches et les efforts que, malgré tout, elles ont exigés de lui, l’ont au contraire aidé à se maintenir dans ces excellentes dispositions. Jamais il n’a été aussi fort, aussi plein d’énergie, aussi résolu à aller jusqu’au bout de cette affaire. Le si bon et si cher professeur Van Helsing avait raison : Jonathan est profondément courageux, et plus les difficultés offrent d’obstacles, plus il les affronte hardiment, alors qu’elles laisseraient sans ressort une nature plus faible. Il est donc revenu plein d’espoir et de détermination, et nous avons mis en ordre tous les documents ; ils sont prêts. Et je me sens également fort excitée ; je me demande s’il ne faut pas, après tout, avoir aussi pitié d’une créature traquée comme l’est maintenant le comte. Car cette créature n’a rien d’humain, et ne ressemble même pas à une bête. Mais, d’autre part, quand on lit ce que raconte le Dr Seward de la mort de Lucy et des événements qui suivirent, il est impossible d’éprouver pour Dracula la moindre pitié ! |
Mina Harker's Journal 30 September.—I am so glad that I hardly know how to contain myself. It is, I suppose, the reaction from the haunting fear which I have had: that this terrible affair and the reopening of his old wound might act detrimentally on Jonathan. I saw him leave for Whitby with as brave a face as I could, but I was sick with apprehension. The effort has, however, done him good. He was never so resolute, never so strong, never so full of volcanic energy, as at present. It is just as that dear, good Professor Van Helsing said: he is true grit, and he improves under strain that would kill a weaker nature. He came back full of life and hope and determination; we have got everything in order for to-night. I feel myself quite wild with excitement. I suppose one ought to pity any thing so hunted as is the Count. That is just it: this Thing is not human—not even beast. To read Dr. Seward's account of poor Lucy's death, and what followed, is enough to dry up the springs of pity in one's heart. |
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Plus tard Lord Godalming et Mr Morris sont arrivés plus tôt que nous ne les attendions. Comme le Dr Seward était allé voir des malades et avait emmené Jonathan avec lui, c’est moi qui les accueillis. Cela me fut, je l’avoue, très pénible : je me souvenais des espoirs de la pauvre Lucy, quelques mois seulement auparavant ! Naturellement, elle leur avait parlé de moi, et il me sembla que le Dr Van Helsing, lui aussi, avait fait de moi un « fameux éloge », pour reprendre l’expression de Mr Morris lui-même. Les pauvres, ils ignorent que je sais qu’ils avaient l’un et l’autre demandé Lucy en mariage ! Et comme ils croient que je ne sais rien non plus des affreuses circonstances de sa mort, ils n’ont pour ainsi dire parlé que de la pluie et du beau temps. Finalement, je pensai bien faire en les mettant au courant de la situation actuelle ; sachant, d’après le journal du Dr Seward qu’ils avaient assisté à la mort de Lucy — je veux dire sa mort véritable — je ne devais pas craindre de trahir prématurément un secret. Je leur expliquai que mon mari et moi nous avions lu tous les documents, les avions transcrits à la machine et rassemblés. Et je leur en donnai à chacun une copie afin qu’ils aillent la lire dans la bibliothèque. Lord Godalming me demanda : |
Later.—Lord Godalming and Mr. Morris arrived earlier than we expected. Dr. Seward was out on business, and had taken Jonathan with him, so I had to see them. It was to me a painful meeting, for it brought back all poor dear Lucy's hopes of only a few months ago. Of course they had heard Lucy speak of me, and it seemed that Dr. Van Helsing, too, has been quite "blowing my trumpet," as Mr. Morris expressed it. Poor fellows, neither of them is aware that I know all about the proposals they made to Lucy. They did not quite know what to say or do, as they were ignorant of the amount of my knowledge; so they had to keep on neutral subjects. However, I thought the matter over, and came to the conclusion that the best thing I could do would be to post them in affairs right up to date. I knew from Dr. Seward's diary that they had been at Lucy's death—her real death—and that I need not fear to betray any secret before the time. So I told them, as well as I could, that I had read all the papers and diaries, and that my husband and I, having typewritten them, had just finished putting them in order. I gave them each a copy to read in the Library. When Lord Godalming got his and turned it over—it does make a pretty good pile—he said:— |
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— Et c’est vous, Mrs Harker, qui avez tapé tous ces feuillets à la machine ? |
"Did you write all this, Mrs. Harker?" |
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Je répondis par un signe de tête affirmatif, et il continua : |
I nodded, and he went on:— |
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— Je ne vois pas très bien quel est votre but, mais vous avez tous été si bons, si dévoués pour moi ; le zèle dont vous avez témoigné depuis le début semble porter tant de fruits, que tout ce que je puis faire, c’est avoir confiance et essayer de vous aider. J’ai déjà dû admettre certains faits, je le reconnais ; d’autre part, je sais que vous aimiez ma pauvre Lucy… Il se détourna et se cacha le visage dans les mains. J’entendais des sanglots dans sa voix. Dans un mouvement de chaude sympathie, Mr Morris lui posa un moment la main sur l’épaule, puis sortit sur la pointe des pieds. Sans doute y a-t-il dans notre nature à nous, les femmes, quelque chose qui incite les hommes à s’abandonner devant nous à leur émotion, à leur douleur sans pour cela craindre de perdre de leur dignité ; car lorsque Lord Godalming se trouva seul avec moi, il se laissa tomber sur le sofa et ne chercha plus à cacher son chagrin. Je vins m’asseoir près de lui et lui pris la main. J’espère qu’il n’a pas jugé cela trop familier de ma part, et qu’il ne pensera jamais de la sorte si, plus tard, il se souvient de mon geste. Mais je suis injuste envers lui : je sais qu’il est un vrai gentleman et qu’une telle pensée ne lui viendra jamais à l’esprit. |
"I don't quite see the drift of it; but you people are all so good and kind, and have been working so earnestly and so energetically, that all I can do is to accept your ideas blindfold and try to help you. I have had one lesson already in accepting facts that should make a man humble to the last hour of his life. Besides, I know you loved my poor Lucy———" Here he turned away and covered his face with his hands. I could hear the tears in his voice. Mr. Morris, with instinctive delicacy, just laid a hand for a moment on his shoulder, and then walked quietly out of the room. I suppose there is something in woman's nature that makes a man free to break down before her and express his feelings on the tender or emotional side without feeling it derogatory to his manhood; for when Lord Godalming found himself alone with me he sat down on the sofa and gave way utterly and openly. I sat down beside him and took his hand. I hope he didn't think it forward of me, and that if he ever thinks of it afterwards he never will have such a thought. There I wrong him; I know he never will—he is too true a gentleman. I said to him, for I could see that his heart was breaking:— |
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— J’aimais beaucoup Lucy, lui dis-je, et je sais ce qu’elle était pour vous, ce que vous étiez pour elle. Et nous étions, elle et moi, comme deux sœurs. Maintenant qu’elle n’est plus là, ne voulez-vous pas à votre tour me considérer comme une sœur ? Je sais que deux grands malheurs viennent de vous atteindre ; si ma sympathie profonde peut soulager si peu que ce soit votre chagrin, laissez-moi vous aider. |
"I love dear Lucy, and I know what she was to you, and what you were to her. She and I were like sisters; and now she is gone, will you not let me be like a sister to you in your trouble? I know what sorrows you have had, though I cannot measure the depth of them. If sympathy and pity can help in your affliction, won't you let me be of some little service—for Lucy's sake?" |
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Le pauvre garçon, alors, eut une véritable crise de larmes. J’éprouvais pour lui une pitié infinie et, sans réfléchir à ce que je faisais, j’ouvris les bras. En sanglotant, il appuya la tête contre mon épaule ; secoué par l’émotion, il pleura longtemps comme un enfant. |
In an instant the poor dear fellow was overwhelmed with grief. It seemed to me that all he had of late been suffering in silence found a vent at once. He grew quite hysterical, and raising his open hands, beat his palms together in a perfect agony of grief. He stood up and then sat down again, and the tears rained down his cheeks. I felt an infinite pity for him, and opened my arms unthinkingly. With a sob he laid his head on my shoulder and cried like a wearied child, whilst he shook with emotion. |
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Chez toutes les femmes aussi, l’instinct maternel s’éveille dès que l’on fait appel à leur protection ; je sentais cet homme qui sanglotait sur mon épaule, et j’avais l’impression que c’était le bébé que je porterais peut-être un jour, et je caressais ses cheveux comme j’aurais caressé les cheveux de mon propre enfant. Au moment même, je ne compris pas combien tout cela était étrange. |
We women have something of the mother in us that makes us rise above smaller matters when the mother-spirit is invoked; I felt this big sorrowing man's head resting on me, as though it were that of the baby that some day may lie on my bosom, and I stroked his hair as though he were my own child. I never thought at the time how strange it all was. |
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Enfin, ses sanglots se calmèrent et il releva doucement la tête en s’excusant, encore qu’il ne fit rien pour cacher son découragement, son désespoir. Il m’avoua que depuis des jours et des jours, il n’avait pu adresser la parole à personne — alors que dans son deuil même un homme doit s’entretenir avec ses semblables. La société d’aucune femme ne lui faisait de bien et, d’autre part, il lui était impossible d’avoir avec aucune d’elles une conversation amicale — à cause des circonstances terribles qui avaient aggravé sa douleur. — Je sais à quel point j’ai souffert, dit-il en s’essuyant les yeux, mais le bien que vous m’avez fait aujourd’hui est si grand que, je le crains, je ne puis pas encore l’apprécier à sa valeur, et personne ne le comprendra jamais assez. Pour moi, je le sens, un jour viendra où je le comprendrai pleinement, et ma reconnaissance envers vous, croyez-le, sera d’autant plus profonde. Désormais, vous me permettrez d’être un frère pour vous, n’est-ce pas — en mémoire de Lucy ? |
After a little bit his sobs ceased, and he raised himself with an apology, though he made no disguise of his emotion. He told me that for days and nights past—weary days and sleepless nights—he had been unable to speak with any one, as a man must speak in his time of sorrow. There was no woman whose sympathy could be given to him, or with whom, owing to the terrible circumstances with which his sorrow was surrounded, he could speak freely. "I know now how I suffered," he said, as he dried his eyes, "but I do not know even yet—and none other can ever know-how much your sweet sympathy has been to me to-day. I shall know better in time; and believe me that, though I am not ungrateful now, my gratitude will grow with my understanding. You will let me be like a brother, will you not, for all our lives—for dear Lucy's sake?" |
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— En mémoire de Lucy, répétai-je comme nous nous serrions les mains. — Et aussi à cause de ce que vous êtes vous-même, ajouta-t-il ; car si quelqu’un a jamais mérité de gagner la gratitude et l’estime d’un homme, vous venez de gagner les miennes. Si, à l’avenir, vous avez jamais besoin de l’aide d’un ami dévoué, ce ne sera pas en vain que vous ferez appel à moi. Dieu veuille que vous ne connaissiez jamais de jours sombres ! Mais si cela devait arriver, promettez-moi que vous me le feriez savoir ! Il parlait avec sérieux, et le cœur déchiré comme au premier jour — et je sentis que le mot qu’il attendait de moi le réconforterait. |
"For dear Lucy's sake," I said as we clasped hands. "Ay, and for your own sake," he added, "for if a man's esteem and gratitude are ever worth the winning, you have won mine to-day. If ever the future should bring to you a time when you need a man's help, believe me, you will not call in vain. God grant that no such time may ever come to you to break the sunshine of your life; but if it should ever come, promise me that you will let me know." He was so earnest, and his sorrow was so fresh, that I felt it would comfort him, so I said:— |
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— Je vous le promets ! dis-je. |
"I promise." |
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Dans le corridor, j’aperçus Mr Morris devant une des fenêtres. Quand il entendit mes pas, il se retourna et me demanda aussitôt : — Comment va Arthur ? Remarquant alors que j’avais les yeux rouges : — Ah ! je vois que vous l’avez réconforté ! Le pauvre garçon, il en avait bien besoin ! Il n’y a qu’une femme pour adoucir le chagrin d’un homme ; et la tendresse féminine lui était… |
As I came along the corridor I saw Mr. Morris looking out of a window. He turned as he heard my footsteps. "How is Art?" he said. Then noticing my red eyes, he went on: "Ah, I see you have been comforting him. Poor old fellow! he needs it. No one but a woman can help a man when he is in trouble of the heart; and he had no one to comfort him." |
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Lui-même supportait sa peine avec tant de courage que j’en souffris plus que je ne pourrais le dire. Je vis la liasse de feuillets dans sa main, et je me rappelai que lorsqu’il les aurait lus, il saurait que j’étais au courant de tout. Alors, je lui dis : |
He bore his own trouble so bravely that my heart bled for him. I saw the manuscript in his hand, and I knew that when he read it he would realise how much I knew; so I said to him:— |
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— Je voudrais tant réconforter tous ceux qui ont de la peine ! Permettez-moi d’être pour vous une amie, une amie que vous viendrez trouver quand vous aurez besoin de soutien. Vous comprendrez plus tard pourquoi je vous parle ainsi. Il s’inclina et me baisa la main. Mais, au fond, je me sentais si faible, moi qui voulais soutenir cet homme généreux et désintéressé ! Je ne savais comment lui témoigner mon admiration, et dans un soudain élan d’enthousiasme, je l’embrassai. Les larmes lui vinrent aux yeux et, l’espace d’un moment, l’émotion l’empêcha de parler ; pourtant il se ressaisit et me dit : |
"I wish I could comfort all who suffer from the heart. Will you let me be your friend, and will you come to me for comfort if you need it? You will know, later on, why I speak." He saw that I was in earnest, and stooping, took my hand, and raising it to his lips, kissed it. It seemed but poor comfort to so brave and unselfish a soul, and impulsively I bent over and kissed him. The tears rose in his eyes, and there was a momentary choking in his throat; he said quite calmly:— |
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— Petite fille, vous ne regretterez jamais de vous être montrée si bonne pour moi, jamais, aussi longtemps que vous vivrez ! Puis il alla dans le bureau retrouver son ami. |
"Little girl, you will never regret that true-hearted kindness, so long as ever you live!" Then he went into the study to his friend. |
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« Petite fille… » Les paroles mêmes qu’il avait dites un jour à Lucy ; mais, lui-même, quel ami il avait été ! |
"Little girl!"—the very words he had used to Lucy, and oh, but he proved himself a friend! |